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Blocage de la société entreprise

Publié, le dimanche 14 mars 2004 | Imprimer Imprimer |
Dernière modification : mardi 23 septembre 2014


De ces lois formulées par d’autres et qui nous fabriquent, le refus. Je préfèrerais ne pas. Si on me touche, je hurle.

À la faveur de conflits sociaux récents, un constat s’est de nouveau imposé : les réformes de la protection sociale prolongent une guerre [1]. Des pensions de retraite aux indemnités chômage des intermittents, l’imposition de la durée d’emploi comme condition d’accès aux droits déclenche les conflits qui jalonnent cette guerre permanente ayant pour enjeu l’appropriation et la distribution des temps sociaux. La « mobilisation pour l’emploi » est l’un des noms de cette guerre, faite de pratiques, de paroles et de savoirs opposés.

Qu’est-il licite d’imaginer et de vivre ?

À modifier l’ordre manifesté par le cadre législatif et les dispositifs administratifs qui encadrent les rapports sociaux, les réformes de la protection sociale suscitent donc chroniquement des conflits ouverts, tandis que la banalité cachée des comportements quotidiens en nourrit d’autres, le plus souvent invisibles.

Ainsi le salarié démissionnaire opère-t-il, malgré la sanction économique qu’entraîne pour lui son geste, une reprise de cette disponibilité qui caractérise le précaire. Il interrompt une sujétion. Mais un tel phénomène de fuite, pourtant très fréquent, notamment parmi les apprentis et autres entrants dans le salariat, restera dissimulé sous un discours victimaire dont le conflit capital/travail est désormais lui aussi tributaire. Refusant d’explorer les pistes ouvertes par ces écarts à la norme, un tel discours contribuera à faire de l’emploi le premier, voire l’unique besoin des chômeurs. D’où une politique qui reprend et amplifie les expressions de la conformité à l’ordre social.

Le travail précaire reste ainsi depuis des décennies l’angle mort d’une représentation syndicale qui persiste à considérer le chômage comme l’envers du travail, et non comme un de ses moments. Ce qui ne ressort pas de cette vision binaire doit simplement être « résorbé ». On défendra donc l’emploi plus que le travailleur. Se résumant aux moyens de rétablir le plein-emploi, la lutte ne peut dès lors manifester qu’un accord.

Le vocabulaire d’État et les discours libéraux présentent l’avantage d’être plus explicites que bien des propos syndicaux. Contre le mouvement des intermittents, Sellières portait le fer en déclarant : « les intermittents font la grève avec l’argent des ASSEDIC ». Il dénonçait ainsi l’une des conditions de la durée exceptionnelle de ce mouvement et livrait le motif réel de la destruction des annexes VIII et X qui régissaient jusqu’alors les modalités d’indemnisation : l’État ne fournit, si possible, de support social qu’en contrepartie de comportements normés.

Que la production dépende de la mobilité des travailleurs implique de chercher à contrôler celle-ci. C’est d’ailleurs une double fonction du salaire que d’être à la fois contrepartie du travail et moyen de le discipliner. Le salaire direct lié à l’emploi se double d’un salaire socialisé composé des transferts sociaux et d’éléments octroyés en nature (école, santé, etc.). Ce salaire social assure de manière élargie les mêmes fonctions, cette fois au-delà des murs de l’entreprise. Or, alors même que depuis 1982 le régime d’assurance-chômage a été périodiquement restructuré pour soumettre chacun à l’emploi précaire, le secteur de la production de marchandises culturelles abritait et abrite encore de dangereuses pratiques d’appropriation du temps. Il fallait en finir avec ce modèle « dérogatoire ».

Si la langue syndicale est « défensive », la vie quotidienne charrie des trouvailles qui sont autant de prises de position sur cet enjeu politique de l’appropriation du temps, les conditions de son usage, les moyens d’existence. Parmi la jeunesse interdite de RMI en raison de son âge, le terme « caillasse » vient désigner l’argent, violence de l’équivalent général, violence de la dépossession, tandis qu’à La Réunion, « argent gratuit » qualifie un RMI auquel les salariés ont pu s’adosser, disposant ainsi d’un revenu (potentiellement) annuel sur lequel s’appuyer pour négocier le salaire horaire de l’emploi saisonnier. Qu’un conflit ouvert succède à ces escarmouches diffuses dont la langue porte trace, et l’on verra soudain retravaillés ces énoncés quotidiens.

Le Plan d’Aide au retour à l’emploi (PARE), adopté sous une majorité de gauche plurielle, avait évincé des centaines de milliers de personnes du droit à l’allocation-chômage dont bon nombre voyaient leurs droits précédemment ouverts réduits à néant de manière rétroactive. Son application a suscité l’expression « recalculés de l’UNEDIC », soulignant l’emprise de la Raison comptable.

Dénonçant la loi qui instaurait un revenu minimum d’activité (RMA) comme un « STO (Service du travail obligatoire) déguisé », les mouvements de précaires refusent l’emploi forcé et le contrôle. Ils définissent par là cette loi comme liberticide ; la formule évoque la guerre et désigne ce faisant une situation qui ignore la traditionnelle (et fausse) séparation de l’économique, du social et de la politique.

Parler à propos du R.M.A de « Retour au Moyen-Âge » est une façon de ridiculiser la prétention de l’État à incarner « l’intérêt général », celle des « partenaires sociaux » à représenter les besoins et les aspirations des salariés, tout comme les variations psychologisantes sur la servitude contemporaine. Le propos renvoie à un espace socio-politique qui ne coïncide pas avec la dimension nationale, à une autre territorialisation où se joue l’asservissement aux besoins économiques du « bassin d’emploi », précisant les coordonnées des conflits sociaux que l’instauration du RMA, et plus généralement la « mobilisation pour l’emploi », provoquent et provoqueront.

Le contrôle du temps passe par celui de la mobilité dans l’emploi, une capture qui se déploie à la fois au moyen de diverses formes d’adhésion et de contraintes multiples. On apprenait à se vendre auprès de l’ANPE et, pour ce faire, à expliquer aux employeurs ce qu’une embauche rapporterait en dégrèvements et subventions. Avec le RMA, on tente de faire du versement de l’allocation de l’embauché à son employeur une norme, tandis que le PARE prévoit de subordonner le travail des agents de l’ANPE aux objectifs du régime d’assurance-chômage : la proportion de chômeurs radiés, la rapidité de satisfaction des offres d’emploi définissent les nouveaux critères de productivité appliqués aux salariés de l’agence d’État.

On s’oriente vers une « architecture intégrée » des différents services, publics et privés, chargés de « suivre » un précaire que l’on voudrait absolument traçable.

L’interconnexion des fichiers, sociaux, fiscaux et bancaires, va bon train, tandis que ceux qui font face à ces institutions sont atomisés, confrontés à un maquis de procédures aux effets aléatoires. Violente insécurité sociale que renforce encore la criminalisation accélérée des pauvres : arrêtés anti-mendicité, incarcération de fraudeurs dans les transports en commun, etc.

La grève de décembre 1995 a constitué un moment de cristallisation qui a fait reculer cette atomisation. Elle avait été annoncée par le mouvement massif de refus du Contrat d’Insertion Professionnel (CIP), le « SMIC jeune » balladurien, en 1994. C’était la première fois qu’une lutte étudiante avait ouvertement le salaire pour enjeu (voir : Dix Thèses sur l’Université Productive). Qui à part l’État, dans sa logique, a pris en compte le fait que la lutte salariale se déplaçait hors de l’entreprise ?

Le renouveau des mouvements de chômeurs et précaires témoigne lui aussi, d’un tel déplacement. Après la réforme CFDT de l’UNEDIC qui, en 1992, instaurait la « dégressivité » des allocations suivant la durée de chômage, ce renouveau s’effectua sur fond de « retour au plein-emploi », avant de s’orienter peu à peu vers l’exigence de nouveau droits sociaux et en particulier d’une garantie de revenu pour tous. Il s’agissait dès lors d’une revendication plus conforme à la composition sociale hétérogène du mouvement et aux caractéristiques générales du travail actuel, dont le moins que l’on puisse dire est que la « question du travail » ne s’y borne pas à la simple mesure de l’emploi ou du « taux d’activité ».

Ce déplacement du conflit hors des seuls lieux de travail est également constitutif de deux mouvements des années 90, celui des sans-papiers pour leur régularisation en 1996 et celui des chômeurs et précaires en 1997/98 pour le droit à des moyens d’existence. Ces mouvements ont eu pour particularité de n’avoir pas eu pour déclencheur le refus d’une loi, et de porter du même coup (?) des exigences qui récusaient par avance le statu quo. « Des papiers pour tous ! » ou « revenu garanti pour tous ! » exige de cette société l’impossible, ouvrant ainsi sur sa lisière une durée politique opposée à la clôture gestionnaire du présent.

L’avenir de tels mouvements dépend de la persistance de la mobilisation (permanences d’accueil, réunions, actions) contre les dispositifs de contrôle, une mobilisation à l’occasion de laquelle s’éprouvent d’autres sociabilités. Un des enjeux actuel majeur est de réussir à instaurer des formes de continuité qui ne soient pas tributaires des classiques processus de fossilisation organisationnelle. D’inventer une critique en acte par laquelle le conflit prolonge son efficacité par-delà de l’urgence politique, dans une relation ouverte à d’autres compositions collectives, d’autres temporalités.

Maldonne invivable et paralysante, la culpabilité d’être un coût grève nombre d’existences. Cette intériorisation de la norme n’est pas irréversible. L’option de la désertion semble en tout cas compromise aujourd’hui par un capitalisme sans dehors qui se revendique d’une nouvelle utopie de la « mobilisation totale ».

Par-delà les clichés qui réunissent « défenseurs » et « adversaires » du libéralisme (voir : Le gouvernement des individus. Université ouverte 2008-2009), il faut prendre acte de ce que la gestion de l’organisation du travail et de la vie est fondamentalement affaire d’État. Par le seul fait de déborder le cadre de l’entreprise pour toucher toute la société, ces politiques du travail et de la protection sociale disqualifient, s’il en était encore besoin, les visions travaillistes de la production.

On prétend contester un monde tout en en partageant les valeurs. Qu’objecter alors à un Jospin répondant en janvier 98 aux luttes de chômeurs et précaires par un « nous voulons une société de travail, pas d’assistance », ou aujourd’hui, dans la continuité, à la mise de « la France au travail » prônée par la droite avec les accents vichyssois de rigueur ? C’est pourtant bien pour cette (dés)orientation travailliste qu’optent les États européens : dans l’Angleterre de Blair comme l’Allemagne de Schröder, on diminue le montant et la durée des droits, on multiplie évictions, radiations et contrôles. Faut-il préciser que le projet de constitution européenne élude bien sûr toute référence à des droits sociaux fondamentaux ?

Formulés ou non, les enseignements de trente années d’expérience de précarisation massive sont connus. Des restrictions du droit à pension de retraite qui ont motivé les grèves du printemps 2003, chacun aura saisi qu’elles visaient à faire travailler davantage et à moindre coût. Le slogan majoritaire pendant ces grèves réclamait un improbable retour à la situation antérieure, l’ouverture du droit à pension à partir de 37 années et demi d’emploi, en complète inadéquation avec l’évolution des « carrières professionnelles ». Depuis plusieurs décennies, l’allongement du temps de formation initiale, la discontinuité de l’emploi et une alternance de périodes d’emploi, de formation et de chômage rendent parfaitement illusoire une telle « durée d’activité ».

Reprendre une telle revendication laissait ouverte la voie de l’emploi précaire à perpétuité. Un facétieux « trente-sept ans et demi, c’est quarante ans de trop ! », parfois entendu au fil des cortèges, se taillait un succès à la mesure de l’absence de perspective qu’il interrogeait. Défenseurs du droit à la retraite ou intermittents revendiquant une liberté de produire sans assujettissement à l’emploi : si de tels mouvements rassemblent des catégories sociales a priori très distinctes, ils n’en sont pas moins secrètement unis par une opposition à l’organisation capitaliste du temps de vie, par l’affirmation d’une existence.

Après les échecs de l’année dernière, le conflit des intermittents, grâce à sa durée, aura permis d’éclairer davantage ces enjeux. Ses explorations fourbissent l’arme d’un savoir qui attend sa reprise. À quand une appropriation de l’appropriation ? Découverte initiale : la lutte produit ses effets de vérité. Avignon ferait danser la pensée ? Après le refus, l’expérience partagée a produit un savoir social concret ; germination, « puissance du nous ». Les mutations du travail s’opèrent selon deux tendances dominantes, d’une part son intellectualisation et d’autre part sa précarisation. Voilà les déterminations à partir desquelles peut se construire une politique non pas d’État mais bien du commun. Pour avoir répondu aux accusations de corporatisme en affirmant que « ce que nous défendons, nous le défendons pour tous », pour avoir prolongé la critique méticuleuse du protocole Unedic par la proposition d’un modèle alternatif d’indemnisation du chômage des salariés intermittents, ce mouvement pourrait contribuer à réduire l’écart entre les mouvements de chômeurs et les mouvements de précaires de toutes professions, notamment intellectuelles.

Pour faire pièce à la diffusion de la production dans toute la société (voir : L’école, atelier de la société-usine), au brouillage des distinctions entre temps de travail et temps de vie, et pour affirmer une sécession d’avec une société devenue toute entière entreprise, un au-delà de la grève est en cours d’invention : le blocage de la société entreprise est à l’ordre du jour. Le conflit exprimé au moment de l’emploi, primordial pour la constitution d’une collectivité de lutte et par la capacité de nuisance qu’il peut mettre en oeuvre, ne suffit donc plus : il n’est pas plus adapté aux salariés à l’emploi discontinu et aux chômeurs que ne l’est le salaire, borné à la reconnaissance de ce même temps d’emploi. Interprofessionalité immédiate malgré les cantonnements identitaires, capacité de nuisance économique et symbolique en voie d’expérimentation, renaissance de formes d’auto-organisation avec les coordinations, autant de conditions favorables. L’exemple des actions menées par les Piqueteros argentins ne reste pas sans répliques : périphérique bloqué par des manifestants peu après le 21 avril 2007, écran noir, émissions télé interrompues, perturbation prolongée de la valorisation capitaliste de la création et de tout le patrimoine culturel et touristique ‹ la reprise de la logique de la grève ouvre aujourd’hui sur mille modalités d’interruption. Dans une ambiance de restauration morale, d’apologie de la surveillance, de la sécurité et de l’isolement, le compte à rebours a commencé.

Coordination des intermittents et précaires d’Ile-de-France

L’intermutin, matériaux pour le précariat - Précaires associés de Paris (PAP), 2003

Quels droits pour les salariés à l’emploi discontinu ?

La puissance du nous

Irons-nous tous à Avignon ?

Nous avons une proposition à vous faire : Le nouveau modèle d’indemnisation du chômage des salariés intermittents Avec un film de présentation ; Axes : Date anniversaire fixe ! Un jour non employé = un jour indemnisé ! Indemnité journalière minimum = SMIC Jour ! Emploi intermittent, revenu permanent !

Films/vidéos :

Nous avons lu le protocole UNEDIC du 26 juin 2003

http://www.cip-idf.ouvaton.org/rubr...





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