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Déclaration d’Attac

Publié, le mercredi 16 juillet 2003 | Imprimer Imprimer |
Dernière modification : vendredi 15 août 2003


Les intermittents du spectacle : un cas d’école pour la MEDEF SCHOOL

« Réforme » pour démolition, « modernisation » pour régression, « sauvetage » pour liquidation graduelle, « privilégiés » pour salariés, « profiteurs » pour précaires, cela fait plusieurs années que nos décideurs politiques français ont nettement progressé en langue libérale. Bien qu’en pédagogue soucieux d’excellence le MEDEF maintienne l’appréciation " peut mieux faire ", il se félicite de l’évolution du niveau de la grande majorité de ses élèves en gestion politique et représentation médiatique, d’autant que les quelques organisations syndicales qui ont intégré l’école font preuve d’une réelle adaptabilité et ne retardent pas vraiment la progression du groupe. Leur collaboration s’avère même particulièrement utile dans une autre matière où les progrès sont tangibles : le libéralisme appliqué.

Le dernier exercice en date concerne les intermittents du spectacle. En relevant leurs conditions d’accès à l’indemnisation chômage (507 heures en dix mois pour les techniciens et en 10 mois et demi pour les artistes au lieu de 12 mois) et en abaissant la durée d’indemnisation (8 mois au lieu de 12 mois), les partenaires sociaux « responsables » ont programmé la disparition d’un tiers des 102 000 professionnels de la culture qui ont perçu au moins une allocation chômage durant l’année 2002. Bien que le montant des indemnités ne dépasse pas le SMIC pour la moitié de ces travailleurs souvent très qualifiés, les chefs d’inculpation médiatiques sont une fois de plus l’ « abus », l’ « irresponsabilité » et le « privilège ».

L’« accord », dont les syndicats signataires ne représentent qu’une petite minorité des premiers concernés, équivaut donc au licenciement collectif de plus de 30 000 salariés, sans aucun « plan social ». La violence de cette logique libérale, parfaitement assumée par ses promoteurs, est révélatrice à la fois des contradictions relatives aux régimes de précarité et de la place dévolue à la culture dans un contexte de marchandisation du monde.

Les employeurs veulent bien des avantages de la précarité sans en payer le prix. La flexibilité sans les charges. Si tout système de protection sociale génère à la marge son lot de fraudeurs, les premiers profiteurs du régime d’intermittence sont assurément les employeurs de l’audiovisuel et du cinéma qui font cofinancer officieusement par les ASSEDIC la rémunération de techniciens qui pourraient devenir des salariés permanents. De périodes d’essai renouvelées en travail bénévole financé par l’intermittence, on entretient un volant de précaires qualifiés en minimisant les coûts salariaux.

Les industries culturelles ne sont pas les seules à s’adonner à ces pratiques. Elles touchent aussi, certes dans une moindre mesure, des institutions subventionnées du spectacle vivant. Cette distorsion est sans doute à rapprocher des restrictions infligées au financement public de la culture, mais il faut avouer que les dépenses y sont peu souvent orientées vers l’implication durable d’équipes artistiques et techniques sur le territoire qui les concernent.

Cependant, lorsque l’on sait que les intermittents du spectacle vivant ont beaucoup plus de mal à atteindre les 507 heures requises (la durée moyenne de travail comptabilisée y est de 628 heures au lieu de 848 heures dans le cinéma et l’audiovisuel) et qu’ils seront donc les plus touchés par les modifications actuellement proposées, nous sommes en droit de nous interroger sur le contenu stratégique des évolutions récentes. Le MEDEF avait accepté en 98 et 99 l’extension du régime d’intermittence à de nouveaux domaines comme les agences de presse audiovisuelles, les discothèques ou l’industrie phonographique.

Avec la complicité passive de l’Etat le nombre des intermittents a fortement augmenté, et par là même le déséquilibre financier de leur système d’allocation, afin, le jour venu, de mieux discréditer l’ensemble de la corporation, et de justifier une « réforme » qui touche bien davantage le service public de la culture que les profiteurs de l’industrie du divertissement. Quant au rapport sciemment entretenu entre précarité et « privilège », il importe de rappeler que le coup porté au régime des intermittents, dont le MEDEF n’a pas renoncé à se débarrasser puisque rien n’est fait pour limiter les principaux abus, s’est accompagné d’un affront à l’adresse des professionnels de la culture. Le minimum des 507 heures par an a de quoi faire sourciller les autres salariés ou chômeurs qui ignorent souvent que les heures rémunérées ne comprennent pas l’énorme travail de préparation, de recherche, de barre quotidienne pour les danseurs, de pratique régulière de l’instrument pour les musiciens, de travail personnel sur chaque texte abordé par les comédiens, voire de répétitions elles-mêmes.

Ce régime, conçu à l’origine pour les artistes et les techniciens en réelle intermittence, ceux qui passent d’un employeur à l’autre en s’exposant aux risques d’un emploi discontinu, pourrait d’ailleurs servir de base à la réflexion sur la mutualisation des risques pour d’autres catégories de salariés. Dès lors que les périodes sans travail rémunéré sont identifiées comme un temps libéré, socialement productif, voué à la formation et à la créativité sociale, il devient possible de dissocier les moyens économiques de l’existence de la seule condition salariale.

Derrière l’emblème du statut des intermittents, c’est la perspective d’une réappropriation du temps de vie hors de la sphère marchande qui est vigoureusement balayée par le MEDEF. L’attaque préfigure sans doute les grandes manoeuvres qui se préparent à l’encontre de la mutualisation des risques liés à la santé, dans la foulée de ce qui est en train de se préparer pour les retraites.

A l’école de la normalisation libérale, les raisonnements en termes d’équilibre financier à courte vue sont affûtés pour faucher toutes propositions de développement inscrit dans le temps. Faut-il rappeler qu’en France, les intermittents participent à un maillage culturel très dense ? Les festivals, les lieux de spectacle vivant, les actions artistiques en milieu scolaire et dans le tissu social, la production et la diffusion d’un autre cinéma offrent une alternative à la culture de masse à vocation commerciale déversée par les grands médias.

Techniciens et artistes intermittents participent ainsi à une mission de service public qui perpétue une singularité française. Il n’est pas fortuit que les premières victimes de la régression proposée seront les dizaines de milliers de personnes qui entretiennent un terreau fertile de création entre Star Académie et les principaux temples de la culture élitaire.

Le modèle de société qui se profile derrière la scolastique libérale requiert donc à la fois un désengagement de l’Etat (ce dont le gouvernement s’acquitte avec empressement par la diminution des budgets dévolus à la culture, l’asphyxie du Musée de l’Homme ou la liquidation de l’archéologie préventive), et l’affaiblissement des mécanismes de solidarité. Cela s’inscrit dans une immense bataille symbolique qui s’est amorcée entre les partisans de l’ordre globalitaire, les adeptes du repli traditionaliste et ceux qui entendent associer une nouvelle donne dans la répartition des richesses à l’approfondissement de la démocratie. Dans ce contexte, le détournement de la fonction de l’art et de la culture au bénéfice d’intérêts privés constitue un enjeu déterminant.

Les soucis quelque peu boutiquiers d’élus locaux et de certains membres du gouvernement qui redoutent l’affaissement des recettes touristiques dans les villes festivalières sont à cet égard pitoyables. Les orchestrateurs de la normalisation libérale, parfaitement conscients de ce qui s’opère à grande échelle, gloussent de contentement devant l’affolement de ceux qui ont déserté depuis longtemps le champ de la réflexion sur le rôle de l’art et de la culture. Ils ont finalement le comportement idoine tant leurs préoccupations semblent à jamais éloignées des enjeux relatifs à la construction de la personne, la reconstitution du lien social ou la lecture profonde du monde.

Tout ceci confirme que la Medef School assure, par médias interposés, un enseignement à distance d’une efficacité redoutable. Raison de plus pour ne pas plier. Ne plus plier et inventer. Une définition économique des artistes prenant en considération l’étendue des richesses immatérielles qu’ils induisent et produisent impose aux pouvoirs publics un recentrage sur le cœur de leur métier : la réflexion politique. Et si un coup de pied orienté est nécessaire pour que les responsables se penchent sur la manne des recettes commerciales et publicitaires de l’industrie culturelle, ajustons-le.

ATTAC-France se déclare donc solidaire du mouvement des intermittents du spectacle et les invite à s’impliquer plus largement dans un combat contre la marchandisation du monde, qui concerne autant l’avenir de leur profession que le sens qu’ils entendent donner à son exercice.

Attac, le 10 juillet 2003.





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