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Chercheurs et intermittents débattent des nouvelles formes de lutte

Publié, le jeudi 8 avril 2004 | Imprimer Imprimer |
Dernière modification : jeudi 8 avril 2004


(par Mona Cholet, parru le Lundi 29 Mars 2004 sur le site Courrier, « quotidien suisse d’information et d’opinion »)

Les intermittents du spectacle ont invité Isabelle Stengers et Philippe Pignarre, intellectuels atypiques, à réfléchir avec eux au renouvellement de l’action politique.

De quoi peuvent bien parler des intermittents du spectacle en lutte qui rencontrent des chercheurs en lutte ? Eh bien, de sorcellerie néopaïenne. Mais oui ! C’était il y a quelques jours, dans une maison basse au bord du canal Saint-Denis, au nord de Paris, quartier général des intermittents. Novices dans le combat politique, ces derniers ne semblent pas se satisfaire de ses formes traditionnelles : « Quand on va dans les manifs, on ne crie rien, parce que les slogans, ça nous débecte tellement, on trouve ça nul. » Parce qu’ils préparent un livre autour de l’anticapitalisme, qu’ils réfléchissent eux aussi aux mutations des formes de lutte, et que l’action des intermittents les a séduits, Isabelle Stengers et Philippe Pignarre ont accepté bien volontiers l’invitation à débattre. « Comme nous sommes en plein chantier, nous discutons beaucoup autour de nous de ce que signifie l’anticapitalisme pour les gens, explique Philippe Pignarre. Pour Bruno Latour, par exemple, philosophe et anthropologue spécialisé dans la question des sciences, dont nous sommes très proches, c’est une fausse question, qui revient à désigner un ennemi fantomatique. A ses yeux, la vraie menace est celle d’une disparition du politique, car on se débarrasse sur les scientifiques de toutes les questions dont la collectivité devrait s’emparer. Il s’agit donc de repeupler le monde politique ; d’y réintégrer les baleines, les prions, les médicaments, les vaches folles... En dehors de positions comme la sienne, on trouve l’anticapitalisme classique, de tradition marxiste, qui se fonde sur une position théorique : le capitalisme serait toujours le même, quels que soient ses travestissements, et la même théorie permettrait de l’appréhender dans n’importe quelle situation. Mais nous, ce qui nous préoccupe, c’est de parvenir à un anticapitalisme qui soit un pragmatisme, qui corresponde à la façon particulière dont on rencontre le capitalisme dans chaque situation, et dont on peut l’agripper. »

« ALTERNATIVES INFERNALES »

Et l’une des formes sous lesquelles on le rencontre aujourd’hui, estime-t-il, c’est ce qu’il appelle les « alternatives infernales » : « Nous avons testé ce concept lors d’une réunion d’Attac, et il a eu un certain succès ! C’est-à-dire que si vous voulez défendre les droits sociaux des salariés, par exemple, alors vous devez accepter la hausse du chômage, parce qu’une protection sociale forte est incompatible avec l’embauche... C’est encore une source qui prive de politique, qui empêche d’en faire, au même titre que celle que dénonçait Latour. Quoi que vous puissiez proposer, vous êtes toujours piégés par les effets pervers de ce que vous proposez. Ces « alternatives infernales » sont évidemment fabriquées, même si cela ne se voit pas. Dès lors, la politique se transforme en pédagogie : elle consiste à expliquer aux citoyens la nécessaire adaptation aux « alternatives infernales » fabriquées par d’autres. Et si un politicien échoue, c’est qu’il a mal expliqué. »
Ici aussi, le concept semble séduire : « Pour le régime d’assurance-chômage, relève un intermittent, on se heurte toujours à la question de l’assiette de financement, qui reste basée sur les cotisations sociales, parce qu’elle a été pensée dans un contexte de plein-emploi, et à laquelle il semble interdit de toucher. » Une chercheuse remarque : « Je me suis un jour rendu compte que ma fonction, en tant qu’économiste, était de fabriquer des surnuméraires : il y a trop de vieux, trop d’artistes, trop d’étudiants, trop de chômeurs, trop d’enseignants... On aboutit donc toujours à faire mourir des populations. Et l’opinion publique l’accepte, en se disant : « On ne peut quand même pas donner de l’argent à tout le monde »... Cela se présente comme objectif et indiscutable, alors que c’est aussi difficile à prouver que l’existence de Dieu ! En somme, c’est une question de foi... »
toujours à faire mourir des populations. Et l’opinion publique l’accepte, en se disant : « On ne peut quand même pas donner de l’argent à tout le monde »... Cela se présente comme objectif et indiscutable, alors que c’est aussi difficile à prouver que l’existence de Dieu ! En somme, c’est une question de foi... »

TERRITOIRES EXISTENTIELS

« Un système qui devient invisible une fois fabriqué, et dont on ne sait plus comment sortir, reprend Philippe Pignarre, c’est exactement la définition que donne l’ethnopsychiatre Tobie Nathan d’un « système sorcier ». Et c’est pourquoi l’expérience des activistes américaines emmenées par Starhawk, qui s’affirment sorcières néopaïennes, nous intéresse autant... » Quelques rires nerveux dans l’assistance, avant qu’Isabelle Stengers, qui joue un grand rôle dans la diffusion des écrits de Starhawk en Europe[1], n’explique : « Ce qui caractérise ce mouvement, c’est qu’il fait passer la pertinence de la situation avant l’autorité de l’analyse. « Paganisme » a ici le sens étymologique de « paysan » : Starhawk voit dans la guerre de la ville contre la campagne une manière de « détacher » les gens de tout ce qui les fait vivre, sentir... De ce que Guattari appelle les « territoires existentiels ». « Païen » s’entend donc au sens de « attaché ». Il s’agit de lutter contre tout ce qui « détache », et cela peut aussi être la mise au service d’une grande cause abstraite. Starhawk et les autres refusent les théories globales. Elles « suivent » le problème, et se demandent dans chaque cas quelle est la prise la plus efficace, ici et maintenant. Elles fabriquent au fur et à mesure des recettes qui s’expérimentent en cuisine, sur le terrain, et que l’on peut corriger, améliorer, transmettre... Ainsi l’action politique n’est plus faite de dénonciation mais de fabrication. Car le danger, c’est de ne s’allier que face à un ennemi commun - comme les chercheurs et les intermittents contre le gouvernement dans le cas présent. Le risque, si vous gagnez, c’est que chacun reparte de son côté sans que rien n’ait changé, et que ça revienne quelques années plus tard. On l’a bien vu avec le mouvement de 1995 contre la réforme des retraites : c’est revenu ! Il faut donc créer des pratiques qui peuvent s’additionner à la convergence défensive, mais qui permettent de construire en parallèle, et de façon indépendante, quelque chose de durable. »

TOUS EMPOISONNÉS

Ce qui la séduit aussi chez Starhawk, c’est qu’elle ne postule jamais que ceux qui luttent sont des anges : « Elle clame que « nous sommes tous empoisonnés ». Dès lors, tout ce qui peut empoisonner un groupe militant, comme la division, la trahison, la déception, la jalousie, la démotivation, est activement discuté et donc désamorcé. On peut tout dire, sans avoir honte de ne pas être un ange. Nommer, c’est le contraire de subir. Cela crée quelque chose de très robuste, avec un niveau de confiance très élevé au sein du groupe, qui fait qu’elles résistent très bien aux confrontations physiques et psychologiques avec les forces de l’ordre - beaucoup plus violentes que ce qu’on connaît ici. » Un intermittent plaisante : « Peut-être qu’on devrait créer une « commission poisons »... » A un autre, la notion parle tout de suite : « Un poison typique, c’est quand on entend qu’on n’a pas le droit de critiquer l’action de quelqu’un sous prétexte qu’il faut respecter le travail qu’il a fourni. Ça, c’est terrible, ça coupe court à toute discussion. Alors que ça ne veut rien dire, avoir travaillé ! Pour les élections, les militants du FN ont travaillé comme des fous, ce n’est pas pour ça que je vais « respecter leur travail » en votant pour eux ! »
Une autre intermittente - la demoiselle qui piqua son fauteuil à David Pujadas - réagit : « Une recette que j’aime bien, ce sont les occupations. On se dégage du temps - quelques jours -, on choisit un lieu où on ne nous attend pas forcément, on débarque, et là, on engage le joyeux bordel... » La traductrice de Starhawk approuve : « Une lutte, c’est avant tout une expérience de vie commune. Les étudiants de Nanterre qui ont été au départ du mouvement du 22 mars 1968, par exemple, avaient commencé par prendre le café ensemble tous les jours, en plaisantant sur tout... »

[1] Starhawk, Femmes, magie et politique, (2003) et Parcours d’une altermondialiste, de Seattle aux Twin Towers, (2004), Les Empêcheurs de penser en rond.





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