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19 au 25 juillet 2003

Combines en chaînes


Télérama n° 2792

Publié, le lundi 21 juillet 2003 | Imprimer Imprimer |
Dernière modification : lundi 21 juillet 2003


- Salaires arrondis en douce, pleins-temps déclarés en temps partiels... les Assedic se chargeront bien du reste ! Des boîtes de production aux chaînes, publiques ou privées, revue des petits arrangements avec des employés vulnérables.


- Paris, 20e arrondissement. Dans la rue Sorbier, un homme frappe une femme devant les caméras. Ici, on tourne PJ, la série policière de France 2. Soudain, une dizaine de personnes tentent d’interrompre le travail des comédiens « pour sensibiliser l’équipe à la grève des intermittents du spectacle  ». Le directeur de la production s’interpose : « La grève coûterait trop cher à la production, leur explique-t-il discrètement. Et puis, si on les embête trop, les producteurs finiront par délocaliser le tournage en Belgique ou au Portugal... En plus, ici, les intermittents n’ont pas à se plaindre, ils bossent toute l’année...  »

Les intrus ont beau invoquer « la solidarité avec le spectacle vivant », la question est réglée : le tournage continue. « La télévision, c’est le secteur le plus difficile à mobiliser  », soupirent les grévistes en repartant. Les intermittents de l’audiovisuel sont effectivement, à quelques exceptions près, très discrets depuis le début de la crise.

Plus riche, moins précaire que le monde du spectacle vivant, le milieu audiovisuel semble de fait moins touché par la réforme du gouvernement (1). Soupçonné d’être « le » grand profiteur du système, accusé d’être le principal auteur des abus qui plombent les caisses de l’Unedic, il est clairement mal à l’aise sur la question.


- La télévision est en effet un gros employeur d’intermittents : 10 % des effectifs de France 2, 30 % de ceux de France 3, entre 50 et 90 % des effectifs des sociétés de production. Logique : comme un spectacle, un programme télé est temporaire. Un accessoiriste, un maquilleur, un cadreur, un réalisateur ou un animateur accepte d’être engagé pour une heure, une journée, une semaine ou une saison. Sans savoir combien de temps l’émission se maintiendra à l’antenne.


- Travailler à la télévision, c’est subir la précarité. Enfin, à des degrés divers. Car il y a un monde entre le réalisateur qui doit financer l’écriture, le repérage, le tournage et le montage de son documentaire et une équipe qui travaille confortablement, plusieurs années de suite, sur une émission de « flux » type Ça se discute ou Le bigdil. Un monde entre un gros diffuseur comme France 3, qui emploie à plein-temps des milliers de personnes, et une petite maison de production qui attend de décrocher un budget pour engager quelqu’un.


- D’autant que l’emploi d’intermittents n’est pas toujours une nécessité. Mais beaucoup font comme si, « sous prétexte qu’ils font du spectacle et que leur réussite dépend de l’Audimat. Mais n’importe quelle société est liée à un succès commercial ! », s’énerve-t-on au cabinet d’avocats Joyce Ktorza, spécialisé dans ce type d’affaires.

Il faut dire que c’est pratique : vous employez à plein-temps et pendant vingt ans des techniciens, de vrais-faux intermittents (surnommés « permittents ») que vous pouvez virer du jour au lendemain, quand ils sont trop vieux, qu’ils ne conviennent plus. Vous employez du personnel de septembre à juin, mais vous ne le payez pas l’été, quand l’émission s’arrête : les Assedic s’en chargent... Vous faites travailler une chargée de production à plein-temps, mais vous la déclarez à temps partiel, en échange d’un taux horaire confortable : « Avec le complément Assedic, mon salaire passe de 12 000 à 20 000 francs par mois, témoigne l’une d’elles. Si je n’acceptais pas la combine, mon employeur prendrait quelqu’un d’autre à ma place ! » Vous attribuez même le statut d’intermittent à ceux qui ne devraient pas l’avoir, de votre secrétaire requalifiée « assistante d’émission » au journaliste transformé en « collaborateur d’émission »...


- C’est ça, la dérive des intermittents du spectacle dans l’audiovisuel : un système qui a structurellement intégré les Assedic dans son mode de fonctionnement pour faire vivre beaucoup de monde, mais mal.

Premier niveau de cette « triche en escalier  », comme l’appelle un réalisateur : les diffuseurs, avec en tête les chaînes publiques et les chaînes du câble, qui proposent des budgets de plus en plus serrés : « Pour elles, on n’existe qu’à l’instant T du tournage, leur budget ne tient pas compte, par exemple, de l’écriture ou du repérage... », témoigne courageusement (dans un contexte où tout le monde le fait anonymement) Zac, patron de la société de production Label Télé.

Deuxième niveau : la production, qui accepte un budget irréaliste « parce que, sinon, une autre le prendra ». Troisième niveau : l’employé, qui bidouille ses déclarations d’heures pour arrondir son salaire. « J’ai laissé faire. C’est moralement et juridiquement condamnable  », conclut Zac.


- Évidemment, il y a des degrés dans la bidouille. Mais aux prud’hommes, on retrouve (quasiment) tout le monde sur le banc des accusés : « Les employeurs de l’audiovisuel ont tous la même gestion de la précarité, confirme-t-on au cabinet Joyce Ktorza. En face d’eux, ils ont des personnes jeunes, peu syndiquées, qui ignorent qu’elles pourraient bénéficier d’une convention collective, de meilleurs droits pour leur retraite, leur santé... et ils en profitent. Pourtant, aux prud’hommes, ça leur coûte cher. Mais qui attaque ? 1 % de ceux qui le pourraient ? »


- Depuis quelques années, cependant, les plaintes sont plus fréquentes, les inspecteurs du travail plus attentifs, le déficit de l’Unedic plus médiatique... Chez Nagui (Air Productions), Arthur (Case Productions), Delarue (Réservoir Prod) ou AB Productions, on a fait le ménage. Le ministre de la Culture, Jean-Jacques Aillagon, a déclaré « la guerre aux abus », en pointant l’audiovisuel.

Du côté des chaînes, Marc Tessier, président de France télévisions, vient d’annoncer un état des lieux dans sa maison. Faut-il espérer de cette moralisation apparente une pluie d’embauches en contrat à durée indéterminée ? C’est oublier combien le système est pervers.

A France 3, on a ainsi trouvé le truc pour éviter le procès : le logiciel Antarès calcule les taux de présence des intermittents... Et exclut ceux qui approchent les 140 heures, limite fatidique pour une éventuelle requalification en CDI par la justice. Résultat : les intermittents sont encore plus précarisés, leur travail diminue en volume et se morcelle... Le gouvernement prévoit de restreindre les conditions d’accès au système des intermittents du spectacle. Il devrait en réformer le fond.

Emmanuelle Anizon



(1) La crise porte sur la réforme de ce système particulier d’allocation chômage, créé en 1969. Actuellement, un intermittent doit travailler 507 heures, soit l’équivalent de trois mois, pour avoir droit à une indemnité chômage d’un an. Avec le nouvel accord, la période d’indemnisation passera, à partir de 2004, d’un an à huit mois. Et le quota de 507 heures devra être accompli, à partir de 2005, en dix mois pour les techniciens et dix mois et demi pour les artistes.



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