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14 points de réflexion après Avignon et Chalon


de Jacques Livchine

Publié, le vendredi 1er août 2003 | Imprimer Imprimer |
Dernière modification : jeudi 31 juillet 2003


1- L’ennemi

Certains pensent que c’est la CFDT, d’autres les compagnies non grévistes, ou ceux qui ont plus de moyens qu’eux. Beaucoup pensent qu’il faut frapper le Medef. Pourtant notre unique et seul adversaire c’est simplement Chirac, Raffarin, Sarkozy. (CRS pour faire rapide).

2- Le protocole.

Mille fois démonté, on sait maintenant que rien n’est sérieux là-dedans. D’ailleurs, personne n’a jamais fait le calcul des économies réalisées. Le plan est plus habile et à long terme. Ce protocole est fabriqué pour que le déficit augmente encore un peu plus. Une info glanée dans des salons chics auprès d’un membre du Medef m’a appris que la prochaine révision de l’accord sera impitoyable. Nous serions tous radiés d’ici trois ans. D’où cet accord volontairement pourri, dernière étape avant la mise à mort.

3- L’adversaire

Notre adversaire est bien jeune, avide de victoire. C’est un mur de granit. Il aime l’affrontement. Il sait bien que les socialistes avaient coutume de désamorcer les crises sans régler les problèmes. Il a son style qui lui réussit bien. On ne parle plus de Sangatte, on ne parle plus ou si peu de l’insécurité, les retraites c’est réglé etc. Il pense que le mouvement des intermittents est un feu de carton. Nous devons l’étonner.

4- Les médias

Ils n’ont jamais été aussi fades. Les journalistes pourraient avoir honte de leur soumission totale au pouvoir. Le JT est du style journal gratuit du métro. Le courrier de Saône et Loire de Chalon ne couvrait absolument pas l’occupation artistique. Le Provençal à Avignon ressemblait à un journal de la collaboration, faisant comme si c’était la meilleure année du Off. L’Humanité fait un gros travail mais ne se trouve nulle part. Avec de bonnes ruses comme l’occupation artistique, on a pu tout de même arracher quelques pages au Monde ou à Libé. France Info ne rend compte que d’un dixième des actions. Obtenir les médias est l’unique moyen pour nous, de montrer que nous restons vivants. (En 1968, les radios périphériques couvraient si bien les émeutes qu’on leur a retiré le droit au direct).

5- L’institution

Elle a été très silencieuse, mais là, elle commence à prendre parti ; il y a des chances que les théâtres rejoignent le mouvement et n’ouvrent pas à la rentrée. Ce serait trop beau pour y croire.

6- les amalgames

Il faut s’en méfier et garder notre indépendance. Même si nous avons des sympathies pour Attac, les alter mondialistes, José Bové, il faut rester nous-mêmes. Ce serait trop facile pour l’adversaire de nous étiqueter. Il y a parmi les intermittents une grande diversité d’opinions, tout le monde doit s’y retrouver, ce qui n’empêche pas les soutiens et les alliances.

7- Le public

Il a été le grand oublié de tout ce mouvement. Or sans lui nous n’existerions pas. Il faut se battre contre notre tendance à macérer dans des AG d’une consanguinité totale. Il faut tout axer sur la complicité affective avec le public et surtout avec les gens qui ne fréquentent pas l’Art. A Avignon, le public s’est constitué en association de spect-acteurs. L’occupation de Chalon a été exemplaire sur le plan public, avec l’excellente idée du parrainage, (j’y croyais pas ), les fêtes dans les quartiers et l’accueil chez l’habitant.(j’y croyais pas).

8- Les armes de l’art

Il faut attaquer l’adversaire sur un terrain qu’il ne maîtrise pas. Il faut absolument éviter de parler comme lui avec des communiqués en langue de bois. Nous sommes des poètes, nous savons fabriquer des images, des décalages. (Excellente la manif de droite de Chalon). Nous avons de l’humour, de la fantaisie et nous savons nous promener sur les frontières de l’illicite. Contre les armes de l’art, ils sont déstabilisés, leur police est perdue, ils ne savent pas faire. L’adversaire est de pierre, mais le papier obture la pierre. Le seul moyen d’obtenir les télés et la presse, c’est notre imaginaire vertigineux quand nous additionnons nos idées.

9-Aurillac

On ne peut pas faire Aurillac comme si de rien n’était. La dérive marchande n’est plus d’actualité. Mais entre l’annulation et jouer normalement, il faut absolument inventer une troisième voie. Il y a moyen de renverser Aurillac sans tout casser. Pour cela il faudrait avoir la complicité de Songy et ne pas s’en faire un ennemi. L’expérience de Chalon doit nous nourrir. Il faut préparer Aurillac en amont avec Jean Marie Songy et son équipe. Je vais lui écrire, faîtes en autant.

10- Le malaise

Il dépasse de loin le protocole. Le pire des drames qui puisse nous arriver, c’est qu’ils le retirent, parce que ce protocole damné cristallise nos rancoeurs, notre mal-être, notre étouffement et que c’est le moment où jamais de faire s’écrouler le régime de castes du théâtre français. Nous étions depuis longtemps en dissidence. Maintenant, nous la crions notre dissidence.

11- Nos rêves

Il faut se tenir prêt. Le Ministère de la culture est en train de mettre en route un grand chantier de transformation des arts en France. Si la réflexion ne se fait qu’entre notables de la culture, nous serions une fois de plus les oubliés du système. Nous devons être présents et prêts, c’est à dire à réussir à formuler ce qui nous pèse. Ce n’est pas si facile lorsqu’on est malade de savoir ce qu’on a. Auscultons nous les uns les autres.

12- A R gen T

Il ne faut surtout pas tout ramener aux problèmes financiers. Le Syndéac s’en chargera. De l’argent, la culture en France en est bourrée. Mais on a beau en injecter, c’est à l’envers que cela marche, plus les lieux sont dotés et gras, plus leur métabolisme laisse à désirer. Nos problèmes sont beaucoup plus graves que le manque d’argent. Mais bien sûr, faudra partagera autrement.

13- La leçon des collectifs d’action

Il faut accepter toutes les idées, ne jamais les critiquer sauf si on a de quoi augmenter et améliorer l’idée, sinon le travail en groupe devient impossible. Toutes les propositions d’actions ne sont valables que si elles sont faisables. Il faut que le « proposeur » d’une action soit capable de la mener à bien, et quand le groupe ne réagit pas, il ne faut pas qu’humilié il essaye de faire de nouveau passer son idée sous une autre forme. « Chalon occupé » nous a appris à tous l’humilité et l’efficacité. Cinq personnes en trois heures de temps montaient des fêtes splendides que d’autres en 7 mois n’auraient même pas réussi à réaliser. Je n’oublierai jamais que les Vietnamiens avec leurs sandales en caoutchouc de pneu, ont mis en déroute l’armée la plus moderne du monde.

14- Pas d’action sans théorie

Il faut savoir où l’on va. En fait, nous ne faisons rien d’autre qu’une méga mise en scène. A Chalon (excusez le radotage ), nous disposions de la plus grande compagnie de théâtre du monde. 500 comédiens au début, 250 à la fin. Quand on fait une mise en scène, je ne l’apprendrai à personne, il faut toujours avoir en perspective et en filigrane la fin. C’est quoi le final ? Certainement beaucoup plus que le retrait du protocole. La révolution, répondront certains... Une nouvelle organisation sociale ? Est ce que dans nos pays riches on peut vivre dignement de nos métiers ? Moi personnellement, je n’ai pas la solution de rechange. On peut tout de même demander à Chirac qu’il arrête de se prendre pour Le Pen. En tant que futur ministre de la culture, je vais tenter d’écrire les 14 maladies du théâtre en France, et les 14 remèdes. Si j’y arrive, je me sentirai déjà mieux.

Jacques Livchine





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