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Introduction au programme de l’université ouverte, 30 novembre 2006

Nous avons lu le néolibéralisme ou Foucault chez les patrons - Université ouverte

Publié, le mercredi 21 février 2007 | Imprimer Imprimer |
Dernière modification : dimanche 30 août 2015


L’immoralité ouvrière est constituée par tout ce par quoi l’ouvrier contourne la loi du marché de l’emploi telle que le capitalisme veut la constituer.
La société punitive, Michel Foucault, cours au Collège de France, 1972-1973.

D’abord un mot sur le terme d’Université ouverte. Cette idée de créer une université en dehors du cadre de l’université telle qu’elle se fait et qu’elle se veut comme lieu de production du savoir légitime, n’est pas nouvelle, il y a d’autres expériences en Italie, en Espagne, avec l’Université Nomade par exemple.

Quand nous avons discuté de cette initiative, le terme « ouvert » était très important. Ce terme comporte une référence à un mouvement de chercheurs plus minoritaire que le mouvement « Sauvons la recherche » largement relayé par les médias, celui qui s’est appelé « Ouvrons la recherche ». Dans ce mouvement, il ne s’agissait pas de « sauver la recherche » mais de se questionner sur la production des savoirs aujourd’hui, comment faire de la recherche ?, ce qui veut dire aussi qu’il n’y a pas de détenteurs du savoir mais des savoirs qui coagissent, se rencontrent et produisent un nouveau savoir né de cette interaction. Dans ce groupe « Ouvrons la recherche », il s’agissait de demander qui est concerné par la recherche ? et quel savoir peuvent apporter ceux qui sont concernés par cette recherche ? Comment décide t-on ?

L’idée d’ouverture c’est aussi l’idée de poursuivre quelque chose en continuité avec l’histoire de la Coordination des intermittents et précaires qui est et a été un lieu de production de savoirs dès juillet 2003 puis entre autres avec une enquête socio-économique dans et sur l’intermittence [1]. L’université ouverte est donc une manière de repenser cela, d’essayer de voir comment on peut coproduire à partir d’une expérience qui cette fois ne se fait pas à partir d’une enquête mais d’une interrogation collective, et comment différentes approches peuvent apporter de nouveaux éclairages. Imaginer un espace de coproduction de savoir, et non pas de transfert de savoir ; un lieu où les savoirs sont élaborés par les concernés, et non pas comme ce qui est formalisé dans les lieux institués du savoir.

Dans cette ouverture il y a aussi l’idée de confrontation à d’autres expériences. Inviter Arlette Farge par exemple, c’est pouvoir se confronter à des expériences différentes de production de savoir.

Deuxième chose, pour présenter cette université pourquoi avoir dit, dans un premier temps, « Nous avons lu le néolibéralisme » ? Il y avait certainement un désir de partager une lecture. Nous avons chacun des connaissances différentes et des manières différentes de lire Michel Foucault mais peut-être le cours « Naissance de la biopolitique » [2]- et chacun de nous aura un angle de lecture différent à vous proposer – permet-il de déplacer les questions qu’on se pose et qu’on s’est posé ici. Il ne s’agit pas en effet aujourd’hui de restituer ce qu’il y a dans ce livre mais d’en saisir quelques points. Je le ferais à partir de mon être économiste puisque j’ai été présentée comme telle.

Les économistes critiques de la « pensée unique » ont pris comme angle d’approche la critique du capitalisme comme mode de production. Ils ont le plus souvent, et je devrais dire presque toujours, avec des références marxistes, abordé des questions liées la nature du travail, à ce qui se passe dans la relation salariale. Mais les questions qui touchent au libéralisme ont beaucoup moins été abordées.

Foucault n’est pas économiste mais a lu beaucoup de textes d’économistes – on pourrait dire plus que les économistes eux-mêmes - et il les a lu en tant qu’économie politique. Il a réussi à saisir cette articulation autour de la question du libéralisme, en voyant la naissance de l’économie politique au XVIIIe siècle comme véritable naissance de la pensée libérale ; il n’y a pas de différence entre les deux, l’économie politique est la pensée du libéralisme.
Une deuxième chose échappe souvent, c’est la différence entre libéralisme et néo-libéralisme. Souvent pour les économistes critiques, le néolibéralisme, pour faire vite, ce serait le libéralisme deux siècles plus tard, c’est-à-dire que le « néo » serait un retour au libéralisme après la parenthèse keynésienne, après la parenthèse des politiques de l’État social, de l’État providence, des politiques de relance de la croissance par l’intervention étatique.

La chose la plus intéressante que Foucault arrive à expliquer, et de manière très claire, c’est qu’il ne s’agit pas du tout de cela [3]. Ce n’est pas du tout le retour au libéralisme tel qu’il était pensé au XVIIIe et XIXe, c’est autre chose. Cette autre chose nous concerne directement puisque c’est justement ce qui m’a permis d’entrer en dialogue, lorsque j’apprenais avec les intermittents le fonctionnement de la réforme et que, à la limite, avec les outils donnés par la pensée critique « classique », il était impossible de comprendre ce qui se passait.

De ce point de vue, je voudrais rappeler un des résultats les plus importants de l’enquête. La réforme était portée au nom d’un déficit, or toutes choses égales par ailleurs, c’est-à-dire en imaginant qu’il n’y aurait pas 30 000 personnes exclues et rattrapées par la suite de manière précaire, le coût de la réforme aurait été quand même beaucoup plus élevé. Le déficit de l’Unedic, à structure égale, aurait été plus important.

Ce résultat paraît étrange mais - et c’est là aussi qu’il y a eu coproduction de savoir - n’imaginez pas qu’un économiste se met à travailler sur une réforme…, et de toute façon, ce serait aussi très difficile d’étudier une réforme sans analyser les effets qu’elle produit, sans que ceux qui sont concernés en mesurent les conséquences.

Par ailleurs, la réforme avait des effets –je parle de la réforme du 26 juin 2003 - et la question a été de se demander « mais pourquoi une réforme produit tel effet ? ». Dans la réforme de 2003, il y a un principe de capitalisation qui a été introduit. Ce principe ne peut pas être ramené à l’histoire des jours gagnés comme capital-jour et donc comme capital-indemnité. En fait l’idée directrice était que les plus employables dans le secteur allaient pouvoir bénéficier d’indemnités beaucoup plus importantes : si j’ai cotisé 100 je vais recevoir une indemnité beaucoup plus importante que si j’ai gagné 10. Et ce qu’on a mesuré dans l’enquête avec un indicateur de variation des salaires et des indemnités, c’est que l’ancien système produisait la chose suivante : il y a avait deux logiques qui agissaient à puissance égale : une logique assurantielle (c’est à dire « plus je cotise plus je reçois d’indemnités ») et une logique de mutualisation (c’est à dire « je cotise, mais aussi en faveur de celui qui a peu travaillé et peu gagné »). On s’est aperçu que l’idée fondamentale avec la réforme était d’aller vers un système de capitalisation et d’assurance individuelle, porte ouverte à la privatisation de la protection sociale.

On a aussi mesuré l’impact du Nouveau Modèle [d’indemnisation du chômage, ndr [4].] élaboré par la Coordination, et il était exactement opposé. Il permettait au plus grand nombre de rester dans le système, au moyen d’un système de plafonnement pour permettre de maintenir ceux qui avaient des salaires plus irréguliers et plus faibles.

C’est donc un choix de société qui est apparu. Maintenant si on se demande ce qu’est la pensée néolibérale, on s’aperçoit que le projet est exactement celui-là, c’est un projet de privatisation. Privatisation, cela veut dire créer des conditions pour lesquelles les habiles, les employables, ceux qui ont su investir pour produire leur propre capital humain ou se produire comme capital humain – ce qui est vraiment un concept néolibéral - auront les moyens pour se couvrir du risque du chômage.

Une deuxième chose posait problème : la politique de l’emploi culturel élaborée par le ministre de la Culture. Lorsque j’ai lu la Leçon du 14 février dans « Naissance de la biopolitique », j’ai eu véritablement l’impression que la politique de l’emploi culturel était une traduction de cette leçon. Il y a en effet dans cette leçon deux idées importantes, la première est que le néolibéralisme n’est pas l’économie de marché ; ce qui compte dans le marché ce n’est pas l’échange, c’est la concurrence. Le marché n’est pas un lieu d’équivalence mais c’est la concurrence, donc l’inégalité. Le libéralisme du XIXe siècle était un libéralisme inspiré d’une philosophie naturaliste, en ce sens que les mécanismes économiques relevaient de la nature – « le penchant naturel de l’homme à l’échange »…- ce qui signifie que les mécanismes étant naturels amènent à une harmonie également naturelle. C’est pourquoi le Souverain devra respecter la Nature.et la validité de son intervention sera donc de laisser faire la nature. Or le néolibéralisme nie radicalement toute nature du marché : le marché n’existe pas, il faut le produire et pour le produire il faut une intervention gouvernementale énorme, il faut énormément de dispositifs.

Quels sont ces dispositifs ? Les dispositifs de contrôle de la population, d’incitation et de contrôle sur les entreprises, sur les formations. Il faut des interventions radicales, et on retrouve-là une possibilité d’analyser tout ce qui se passe aujourd’hui dans le discours sur les formations, sur les qualifications, sur les diplômes reconnus, sur le contrôle sur les entreprises… Pourquoi ? Pourquoi par exemple, dans le projet de politique culturelle, invente t-on le contrôle des petites entreprises pour soumettre l’attribution de subventions à la création d’emploi permanents ? Parce que les petites entreprises ne jouent pas dans la concurrence, et que le principe à suivre est celui de la concurrence, et donc de l’inégalité. Tout mécanisme qui détourne la concurrence doit être éliminé. La petite entreprise détourne le dispositif de l’assurance-chômage, elle ne fonctionne pas sur ses propres capacités, elle détourne les règles de la concurrence, il faut donc l’éliminer.

Récemment j’ai discuté avec un économiste de l’OMC qui disait « N’ayez pas peur…, l’OMC n’a rien à faire des échanges, il intervient uniquement pour qu’il n’y ait pas de discrimination », c’est à dire qu’il n’y ait rien qui entrave l’inégalité. Et vous retrouvez cela dans la lecture de Foucault.

Mais il y a des anneaux manquants. Foucault n’est pas un prophète mais il peut nous aider à comprendre des choses. Aussi pour comprendre le néo-libéralisme je voudrais introduire un autre point que j’aborderai par ce contre quoi nous avons buté « dans l’enquête ». Nous avons buté sur le financement.

Au départ, lorsque nous avons constitué le groupe POLLEN, la réflexion portait sur le Nouveau modèle [d’indemnisation du chômage, ndr], pas simplement pour en simuler l’impact, mais aussi pour réfléchir sur son financement [5]. Et nous sommes arrivés à dire que le déficit des annexes 8 et 10 est une mesure de l’investissement collectif qui n’a pas eu lieu. Pourquoi cet investissement n’a pas eu lieu, et pourquoi il ne peut pas avoir lieu ? Il y a une première réponse possible, justement en suivant ce qu’est le néolibéralisme pour Foucault, c’est que l’État ne peut pas intervenir pour créer quoique ce soit. Son objectif n’est ni le plein emploi, ni la croissance qui serait déterminée de manière artificielle.

L’intervention de l’état vise à maintenir la concurrence donc un régime d’inégalité. Cet investissement ne peut donc pas être réalisé. Mais il y a aussi une autre raison, qui serait de dire qu’il y a un problème de la monnaie. C’est un problème d’autant plus caché que la monnaie est une chose vraiment difficile à comprendre. Tout ce qu’on peut comprendre immédiatement c’est qu’on a de la monnaie qui nous permet d’acheter des biens, et effectivement lorsqu’on reçoit un salaire ou qu’on achète des pommes, il semble que la monnaie est un moyen d’échange. Or la monnaie n’est pas un moyen d’échange, et parmi les problèmes majeurs dont on parle très peu il y a la question -qui ne peut être abordée directement par Foucault- de la privatisation de la monnaie qui est intervenue à partir de 1983.

Je sais que la question de la monnaie est quelque chose de vraiment imbuvable, incompréhensible, mais il me semble important que nous ayons un éclaircissement sur cette transformation qui n’est pas des moindres. Je dirais même qu’une lutte pour la resocialisation de la monnaie est vraiment urgente. L’idée est donc d’inviter dans le cadre de l’université ouverte Christian Marazzi, un des rares économistes aujourd’hui qui arrive à aborder les questions de la monnaie en tenant compte de ce qui se passe dans les processus de financiarisation et de précarisation de l’emploi [6].

Maurizio Lazzarato

Pour que ce travail soit un travail de coproduction il ne s’agirait pas tant de mettre au centre de cette rencontre la question de ce qu’est le libéralisme mais plutôt de ce qu’est un conflit dans le libéralisme, c’est à dire le conflit des intermittents, comment il a été mené et pourquoi.

Pour moi, le conflit des intermittents est exemplaire et il faudrait articuler autour des dynamiques du conflit les interrogations qu’on se pose pour élucider certains aspects. Je suis convaincu que le conflit est production de savoir, production de problèmes et de dispositifs pour essayer de résoudre les problèmes. Pour nous aider à penser on peut convoquer Foucault mais pas seulement, je tiens à ce que ce ne soit pas un séminaire sur Foucault. Cependant Foucault est intéressant mais pourquoi ? Pourquoi peut-on partir de Foucault ? D’abord pour une raison très simple, pour ce livre notamment « Naissance de la biopolitique » qui est un cours qu’il a donné au collège de France. Ce livre est au cœur du conflit des intermittents très simplement parce que le conflit des intermittents est le dernier volet du premier chantier de la refondation sociale. La refondation sociale est le programme politique du Medef, qui a entre autres été rédigé par un élève de Foucault, François Ewald, et c’est ce dernier qui a récemment édité le livre de Foucault.

Par ailleurs beaucoup de concepts de la refondation sociale sortent de ce livre, notamment le concept de « social » et il est effectivement étonnant qu’un programme patronal s’appelle « refondation sociale » [7]. Alors pourquoi ? En trois mots très simplement.

Foucault l’explique très bien. Le gouvernement néolibéral c’est un gouvernement de la société. Il l’explique ainsi : dès que l’économie politique est née, et s’est développée, elle est rentrée en antagonisme avec la politique. Ce sont deux façons dit Foucault, de constituer des rapports sociaux complètement différentes. La politique fonctionne sur la base des droits, des droits naturels qu’on transfert à quelqu’un d’autre, tandis que l’économie fonctionne sur des intérêts. Les deux modes de socialisation sont incompatibles, il faut donc un troisième élément qui permette d’articuler ces deux niveaux. Ce troisième niveau c’est le social, la société civile.

Ainsi Foucault dit que le gouvernement néolibéral est un gouvernement qui doit partir de la maîtrise du social qui lui permet d’articuler économie et politique. Il aurait donc différents dispositifs hétérogènes et la possibilité d’articuler ces dispositifs passe par le social. C’est pour ça, je pense, qu’effectivement, la refondation du Medef s’appelle la refondation sociale, c’est une façon de pouvoir réarticuler ce qui normalement est hétérogène. Le problème du rapport entre économie et politique est au centre de tous les problèmes politiques depuis la naissance du capitalisme. Prenez Hobbes, Marx, Adam Smith, Anna Harendt, Carl Schmidt …tout se noue autour de cette question et cette façon de penser le rapport entre économie et politique médiatisé par le social est très originale.

On comprend ainsi la centralité d’agir sur les dépenses sociales par exemple, pourquoi on doit passer par là. Voilà la première chose et tout ça Foucault l’explique très bien. On pourra revenir dessus, c’est fondamental. Si vous lisez ce texte, on comprend que les idées développées à propos du néolibéralisme comme gouvernement de la société sont passées dans le projet de refondation sociale du Medef à travers je pense, François Ewald ex élève de Foucault. Indirectement ce livre est donc au cœur du mouvement des intermittents.

L’autre question qui a à voir avec le conflit c’est que Foucault nous fait comprendre que nous avons encore une vision très XIXe siècle du capitalisme, c’est-à-dire une vision du capitalisme comme capitalisme disciplinaire. Foucault dit que nous sommes dans une autre dimension où il y a un changement des formes de contrôle d’organisation de la société et un changement des formes d’assujettissement, de subjectivation de la société. Ces questions-là se trouvent aussi au cœur du conflit des intermittents. Nous y reviendrons lorsqu’on parlera de façon plus approfondie de la différence entre discipline et sécurité.
Ce sujet est d’ailleurs au cœur d’un autre livre de Foucault très important qui explique que nous sommes passés d’un capitalisme centré fondamentalement sur la discipline à un capitalisme où le contrôle passe par ce qu’il appelle une action sur une action, un capitalisme qui utilise la liberté comme forme d’organisation des rapports de pouvoir. C’est un autre aspect très important, d’ailleurs le libéralisme se définit comme gestion de la liberté. Le libéralisme c’est la production et la consommation de la liberté. Il faut donc voir ce qu’est cette liberté, c’est un autre problème important. Ce qui nous concerne en revanche directement c’est que la forme de l’assujettissement qui met en place cette nouvelle forme de capitalisme que Foucault appelle dispositifs de sécurité n’est plus tellement la subordination et l’obéissance qui étaient des caractéristiques du capitalisme disciplinaire lequel avait son expression la plus aboutie dans la subordination salariale, mais que cette forme d’assujettissement passe par ce que Foucault appelle le capital humain dont nous parlait Antonella ou le devenir entrepreneur de soi-même.

L’objectif du néolibéralisme est de transformer le travailleur en individu subordonné qui obéit qui est à l’intérieur d’une organisation du travail où tout est déjà déterminé et décidé, il doit par contre transformer ce travailleur en entrepreneur de soi-même [8]. Entrepreneur de soi-même évidemment cela veut dire que l’individu est responsable et qu’il doit garantir par lui-même tous les investissements qui sont nécessaires à la production de sa force de travail. Mon hypothèse sur la puissance et la continuité du conflit des intermittents est que ce conflit s’est installé dans un endroit qui est à mon avis stratégique.

Le capitalisme contemporain du point de vue de ces dispositifs de subjectivation ou d’assujettissement est une coopération entre deux formes d’assujettissement, l’assujettissement salarial et l’assujettissement entrepreneurial. À travers la lutte on l’a vu très clairement, on est assigné à être des salariés ou bien on est assigné à être entrepreneurs, il y a deux logiques différentes qui sont portées l’une par les syndicats l’autre par le Medef. L’assujettissement salarial est fondé sur la subordination, sur l’obéissance et l’assujettissement entrepreneurial sur l’autonomie et la capacité à être entrepreneur de soi-même. Je pense que la force du mouvement des intermittents est donc qu’il essaye de s’échapper entre ces deux formes d’assujettissement.

La forme de coordination dépend d’ailleurs de cette configuration, c’est-à-dire que d’un côté on a la forme syndicale classique avec ses formes d’organisation et de l’autre côté les entrepreneurs. Nous avons beaucoup travaillé sur l’hypothèse de l’employeur-employé et comment cette figure n’est réductible ni au salariat ni à l’entrepreneuriat mais prend des éléments de l’un et de l’autre pour produire un autre type de subjectivité. De ce point de vue Foucault peut être intéressant car il explique justement la différence entre ces deux types d’assujettissement et nous pouvons ajouter ceci : comment ces deux formes d’assujettissement sont la forme du contrôle que nous subissons aujourd’hui et donc du point de vue politique comment les coordinations s’installent au milieu de tout cela.

Après avoir parlé de gouvernement de la société et des formes de subjectivations, il y aurait un autre élément qu’il faudrait mettre en évidence et qui ne se trouve pas uniquement dans ce livre et que Foucault n’est pas le seul à avoir pensé, c’est le rapport à soi. Foucault définit trois domaines : les relations de pouvoir, les relations de savoir et il définit aussi un rapport à soi, une capacité de subjectivation.
C’est-à-dire que toutes les mutations sociales que nous vivons, impliquent ou présupposent ce que Deleuze définit comme une reconversion de la subjectivité. C’est un problème très important qu’on trouve de façon différente dans ce que je racontais tout à l’heure, dans cette fuite entre salariat et entrepreneuriat qui est une forme de reconversion de la subjectivité. Cette reconversion de la subjectivité –ne pas être assigné à être salarié ni à être entrepreneur de soi-même- va créer quelque chose que nous ne connaissons pas et une reconversion de la subjectivité politique qu’on retrouve dans la forme coordination. Le rapport à soi, la transformation de soi en tant que reconversion de la subjectivité est un élément important qu’il faudrait agencer avec d’autres auteurs que Foucault et qui peut nous interroger par exemple sur l’expérience de la coordination.

L’autre chose fondamentale, mais Valérie Marange interviendra certainement dessus donc je n’en dis que deux mots c’est que le gouvernement de la société implique ou présuppose ce que Foucault appelle un gouvernement des conduites. Quand Foucault définit le gouvernement comme action sur une action possible il présuppose que le pouvoir s’exerce à travers cette action sur quelqu’un d’autre. Ce qui est important dans cette forme de penser le pouvoir c’est qu’il pense l’individu sur lequel le pouvoir s’exerce comme un sujet qui est potentiellement libre. Libre ne veut pas dire qu’il est en dehors des rapports de pouvoir mais qu’il peut toujours agir différemment, transformer la situation c’est donc un rapport entre libertés. Cette idée est une nouveauté par rapport à la définition du capitalisme du XIXe siècle, d’ailleurs la définition du libéralisme est la suivante, un rapport stratégique entre libertés et chaque liberté essaye de contraindre ou déterminer le comportement des autres. La définition de ce gouvernement des conduites ou des comportements implique toujours des contre conduites. L’histoire des contre conduites est très importante parce qu’effectivement on peut penser que les comportements dont je parlais tout à l’heure c’est à dire d’échapper à l’assignation salariale et à l’assignation entrepreneuriale sont des contre conduites. Et alors que sont ces contre conduites ? que sont ces contre conduites à un niveau diffus, à un niveau de masse des intermittents et que sont ces contre conduites par contre lorsqu’elles se constituent en coordination ? sont-ce des contre conduites ? pourquoi les appelle-on contre conduites ?

Que manquerait-il dans ce livre à part ce discours sur la monnaie dont parlait Antonella Corsani ? En effet ce discours n’est pas très présent et pourtant la monnaie est là du début du libéralisme à la financiarisation de l’économie et dans les processus qui se sont passés aux Etats Unis dans le début des années 70. Il faudra donc revenir là-dessus, savoir ce qui s’est passé et notamment pendant la crise sociale de l’état de New York. C’est pendant cette crise qu’on a commencé à investir pour résorber le déficit, à utiliser les fonds de pension des employés et c’est aussi la première grande crise qui concerne justement le social et pas l’industrie.

Mais revenons à ce qui pourrait manquer par ailleurs. Il y a des choses très naïves qu’a écrites Foucault si vous le lisez maintenant. Par exemple il pense encore que le néolibéralisme va vers la possibilité d’utiliser ou de ne pas utiliser les gens qui travaillent, il n’a donc pas prévu le workfare, l’injonction au travail par exemple. Mais la chose qui manque de façon plus remarquable -mais cela non plus il ne pouvait pas la reprendre mais il faudrait la remettre dedans- c’est ce passage entre néolibéralisme et néoconservatisme. À partir de la guerre du Golfe se (re)pose le problème de la guerre et la gestion des néoconservateurs se substitue à celle des néolibéraux. On l’a vu avec Bush et tout ça. Et il faudrait revenir sur cette histoire de la guerre, c’est quelque chose de très important. Pourquoi le libéralisme produit toujours des catastrophes ?

On a deux ou trois histoires que l’histoire de l’humanité retient c’est après Adam Smith que s’est constituée, avec l’économie politique qui prévoit cette capacité d’autorégulation du marché et du développement de la richesse pour tout le monde. Souvenons-nous qu’au début du XIXe siècle les grands penseurs de Hegel à Marx ont été formé par cette catastrophe que représentait l’accumulation industrielle anglaise, c’est à dire qu’il y a eut un développement monstre de la pauvreté, qui était impressionnant au point que même le parlement anglais a du intervenir parce qu’il y avait un danger d’élimination d’une partie de la population anglaise.

La deuxième grande catastrophe c’est que lorsque vous faites travailler les marchés comme le font les libéraux, vous arrivez à la crise de 1929 et là c’est une autre grande expérience d’incapacité du libéralisme à se produire (« autorégulé ») comme il s’est théorisé. Au contraire, chaque fois que les politiques libérales se mettent en marche, elles créent de très grosses inégalités qui vont casser d’une certaine façon la société. Et c’est ce qui est en train de se passer.

Vous devez savoir que l’origine de la crise de 1929 on peut la faire remonter à la fin du XIXe donc ça a mis beaucoup de temps avant de venir à maturation et là je pense qu’on est depuis quelque temps à l’intérieur d’une crise très forte, qui est d’ailleurs rendue plus supportable et contrôlable parce qu’il y a des mécanismes qui sont des mécanismes de contrôle du marché introduits par le keynésisme mais on va vers une nouvelle crise, à mon avis, et on est dans une nouvelle configuration de crise, ce n’est pas seulement une crise qui concerne le nord comme dans la crise de 1929 mais c’est une crise mondiale [9]. La fracture ne passe pas par exemple entre classe ouvrière et industrie comme dans la crise de 1929 elle passe plutôt entre Nord et Sud et là on va voir une configuration absolument nouvelle de la crise. D’ailleurs c’est dans cette fracture nord-sud que l’islamisme s’est niché et prospère. Et donc là on va voir ce problème que les néoconservateurs justement ont poussé de façon plus aiguë d’ici quelques années.

Avec cette lecture et d’autres, nous devons essayer de faire ressortir les outils pour ce qu’on a produit comme coordination, comme mouvement et d’une certaine façon on a produit des choses beaucoup plus intéressantes que ce que raconte Foucault, je vous assure. Donc on a des choses à dire en tant que mouvement. Pas plus intéressantes du point de vue théorique mais du point de vue des problèmes que ça pose, évidemment on n’a pas l’intelligence et la capacité théorique de Foucault mais les problèmes que le monde des intermittents a posés sont très intéressants et il faut partir de ça.

Valérie Marange :

En introduction : lorsque j’ai découvert Michel Foucault en 73-74, il faisait un cours au collège de France sur le pouvoir psychiatrique ; c’était encore dans la foulée de l’Histoire de la folie. À l’époque, tout comme l’Anti-oedipe [10], ça correspondait pour moi à une certaine énergie de lutte, notamment les luttes de la jeunesse à l’époque (les lycéens, etc.), qui étaient beaucoup plus orientées contre des formes de normalisation que contre des formes d’exploitation au sens économique du terme. Notamment cette histoire de la folie et de la normalité psychique par lesquelles nous étions nombreux à nous sentir concernés à cette époque.

Même chose sur les rapports de sexe, les rapports de pouvoir dans la famille, des choses comme ça, où la subjectivité était directement impliquée, contrairement à cette sphère du travail, du moins telle qu’elle était parlée par les analyses marxistes où on avait l’impression d’être dans des rapports de calcul, d’exploitation, de souffrance mais qu’on ne touchait pas à la structure de la subjectivité, l’expérience. Disons que la question était comment vivre, et notamment dans des rapports de pouvoir de normalisation, y compris bien sûr dans les relations de travail. Les relations de travail cela fait d’ailleurs partie des choses qui ont réémergé dans cette période pré-post-soixantehuit. Les luttes ouvrières de l’époque sont très souvent axées sur des questions de pouvoir, et disons de climat subjectif dans l’entreprise, plus que strictement sur des enjeux salariaux de durée du travail, de montant du salaire, etc. Je schématise mais c’est vrai que cette problématique est très forte en 68 par exemple, les grèves qui se déclenchent contre les petits chefs, les rapports ouvrières/maîtrise masculine par exemple.

Quand Foucault écrit L’histoire de la folie, il parle du travail - d’ailleurs dans le premier article que j’avais écrit pour Multitude sur Ewald, j’étais repartie d’une citation de Voltaire qu’il donne dans l’Histoire de la folie : « Quoi ? Vous ne connaissez pas encore le moyen d’obliger tous les riches à faire travailler tous les pauvres. Vous ne connaissez pas le premier mot de la police. » [11] Le terme de police est employé dans ce sens classique qui date du XVIIe - XVIIIe siècle, et que Foucault va exploiter, travailler un maximum dans plusieurs de ces ouvrages, y compris dans le tome 1 de L’histoire de la sexualité avec La volonté de savoir. Police, terme que va ensuite reprendre Rancière de manière assez rapide je dirais, par rapport à l’élaboration qu’en fait Foucault.

Que nous explique Foucault sur ce moment fondateur dit « du grand renfermement » et dit « de Louis XIV » ? C’est un moment où on crée des structures pour pouvoir enfermer tous les pauvres oisifs, c’est à dire les vagabonds, les prostituées, les fous, toute une population flottante qui n’est pas assignée à des disciplines de travail et qu’on va enfermer dans des lieux aussi pour les faire travailler, pour leur faire entrer une certaine discipline d’emploi du temps, de propreté, d’usage de l’espace, etc. Ensuite la psychiatrie va revendiquer les fous de son côté et va demander à ce qu’on les dissocie du reste c’est-à-dire qu’on va établir effectivement une zone dans laquelle on est autorisé à ne pas travailler puisqu’on est jugé non apte à le faire. On va parler de la libération des fous par Pinel quand il crée les hôpitaux psychiatriques clairement pour médicaliser un certain nombre de cas. Des cas de quoi ? De cette masse de pauvres qui ne travaillent pas et qui est le problème de police qui se pose à partir du XVIIe siècle puis tout au long du XVIIIe, XIXe, etc., il y aura en permanence cette peur-là, cette préoccupation-là, de ces populations pauvres mais non assignées au travail. Et donc Foucault à partir de ce moment-là développe - et ça va revenir dans Surveiller et punir, dans une série de bouquins qui se succèdent - une vision de la question du travail qui est beaucoup plus fondée sur la notion de discipline que sur la notion d’exploitation, qui est un regard sur le travail en terme de pouvoir et en terme d’assujettissement, c’est-à-dire que la discipline forme des sujets, forme des modes de subjectivités disciplinées.

Ce modèle de panoptique qui est créé dans la prison et qui est transporté dans l’usine, dans l’école, etc. est avant tout un dispositif de surveillance et un dispositif, on pourrait dire éducatif, formatif, édificateur des subjectivités. On crée un certain type de subjectivités, c’est à cela que Maurizio faisait rapidement allusion sur cette histoire de stade disciplinaire du capitalisme qui va trouver sa caricature, on pourrait dire, dans le travail fordiste où effectivement on est assigné à un très petit nombre de gestes. Il y a là une manière de modeler les sujets à travers leur corps mais à travers le corps c’est l’âme qui est aussi modelée. Foucault va parler des technologies politiques du corps et de l’âme qui effectivement, à travers notamment des emplois du temps, des séries gestuelles, va produire un certain type d’ « âme », c’est-à-dire un certain type de subjectivité, de manière de penser, d’être au monde, de se comporter, etc. Voilà de quoi a causé Foucault pendant des années.

Quand il s’intéresse à la naissance de la biopolitique, à ce moment-là il va s’attaquer à un certain type de discours – pas pour la première fois car il l’avait déjà fait dans un livre qui s’appelle Les mots et les choses, où il avait parlé de l’histoire de l’économie politique. Les mots et les choses est le livre qui a eu le plus de succès et qu’il ne reconnaît pas véritablement. Ce n’est peut-être pas la peine qu’on se lance dans Les mots et les choses ici, mais il y a quelque rappel dedans. À ce moment-là, il va s’attaquer – s’attaquer au sens de la matière avec laquelle il commence un corps à corps, puisque la méthode de Foucault consiste à s’immerger très profondément dans des archives qu’elles soient anciennes ou en l’occurrence, comme ici, d’actualité -, il va s’attaquer à une première archive de discours néolibéraux tels qu’ils se sont formulés des années 30 aux années 70. Voilà le corps de discours dont il part, dont il fait l’analyse, comme il avait pris les énoncés psychiatriques au XIXe siècle comme corps d’analyse, etc.

Les corpus de discours qu’il constitue sont rarement des discours purement théoriques. Ce sont presque toujours des discours à portée prescriptive, c’est-à-dire des discours qui contiennent un impératif. Prescriptif au sens de prescription médicale ou autre, c’est-à-dire ce sont des discours à portées stratégiques, et la plupart du temps, des discours de sciences impures, on pourrait dire qui ont sans doute une prétention à faire science, etc. Mais il va s’attaquer dans Les mots et les choses et dans L’histoire de la sexualité, à la biologie, etc. mais la biologie dans son interaction avec la médecine. Vous voyez bien que la médecine ce n’est pas une science, la médecine utilise des outils scientifiques – de plus en plus -, mais ne vise pas la connaissance, elle vise la guérison, la prévention, une série d’actions sur les populations, donc ce sont des discours à portée pratique, à portée stratégique. Quand il se penche sur les discours des économistes, c’est la même chose. Il les prend comme des discours stratégiques et il les prend de la même manière qu’il a pris le discours psychiatrique, etc…

Des discours donc, à portée prescriptive. Qui produisent quoi ? Quels sont les objectifs de ces discours ? Ils visent certains modes de socialisation. Foucault a l’habitude à un certain endroit de prendre les énoncés au pied de la lettre, c’est-à-dire non pas de chercher une intention secrète cachée qui serait derrière le discours mais de prendre ce qui est affiché d’une certaine manière pour argent comptant. Donc, quand les mecs disent « capital humain », Foucault le prend comme ça, tel que, et il nous le restitue tel que, il nous dit c’est ça que veulent faire les néolibéraux, c’est remplacer la force de travail par le capital humain, et c’est remplacer un mode de normalisation disciplinaire par un mode de normalisation qui se trouve plus du côté de ce Foucault va appeler le contrôle, ou les dispositifs de sécurité qui effectivement ne procèdent pas du tout de la même manière mais nous y reviendrons [12]. Ils procèdent notamment sur le modèle de l’entrepreneur de soi c’est-à-dire que je ne reçois plus mes normes de travail d’un patron, d’un contremaître, qui viendrait me dire comment il faut que je fasse les gestes, et qui impliquerait effectivement de la subordination, mais je me les donne à moi-même en permanence, évidemment en fluctuant, puisque je dois être dans une très grande adaptation en permanence à un marché fluctuant et à un phénomène de concurrence. Donc la norme, elle n’est pas fixée à l’avance elle est tout le temps en train de se redéfinir, et moi je suis tout le temps en train de jongler derrière, c’est ça que fait le petit entrepreneur, que nous faisons les uns les autres, aussi d’ailleurs, éventuellement.

En introduction à la question des contre conduites, je vais vous lire un passage d’un article de 1982 qui a été publié aux États-Unis à partir d’une conférence donnée à l’université de Chicago en 1982, traduit sous le titre Le sujet et le pouvoir [13].

Dans ce texte il y a l’ouverture savoir/pouvoir. Le savoir, il est toujours polémique, il est toujours stratégique, donc il est normal que des résistances opposent des contre savoirs à des savoirs institués, pas seulement en terme méthodologique, etc., mais effectivement pour dire « Nous ne sommes pas ceux que vous croyez » . La question est de savoir qui nous sommes effectivement, de produire des contre savoirs, ce qu’on a pu voir dans la lutte des intermittents mais aussi dans d’autres luttes.

Là où il y a une conjonction plus précise, c’est avec cette affaire de l’éthique et de la normalisation. C’est-à-dire qu’effectivement la lutte des intermittents est peut-être d’ailleurs la première lutte de ce genre qui se situe en même temps directement sur le terrain économique et social mais à partir de la défense de modes de vie, de la possibilité de vivre autrement, de produire d’autres objets et donc à partir d’une éthique et d’un rapport à soi effectivement. Il y a conjonction des deux dans cette lutte là, c’est ça qui me frappe le plus et qui me donne envie de faire le rapprochement avec Foucault.

Antonella : Lorsqu’on a lancé l’enquête il n’y avait pas a priori de méthodologie. La méthodologie a été coproduite et là on est impliqué dans quelque chose de similaire. Il y a eu une initiative née à l’intérieur de la coordination et qui a été de lancer cette université ouverte et la manière dont elle va se développer va dépendre des implications de tous et non pas simplement de ceux qui vont intervenir ou du groupe de coordination. Il faudra donc essayer de définir une méthodologie ensemble, se donner des outils de construction de cette méthodologie ensemble, avec tous les problèmes que cela peut poser. Ceux qui ont participé à l’enquête le savent, cela a été une invention au quotidien…

Concrètement, en deux mots, la privatisation de la monnaie c’est quoi ?

Maurizio a tracé un premier parcours de la financiarisation de la monnaie qui démarre sur la crise fiscale de l’état de New York dans les années 1960. À ce moment-là, on invente la financiarisation du déficit, c’est-à-dire que ce déficit est financé par l’émission de bons, les gens peuvent acheter un titre qui est un titre de déficit. Quand une entité comme un état a un déficit il peut le financer de deux manières : la première manière c’est la création monétaire qui était la manière par laquelle les politiques keynésiennes ont été en grande partie financées, il y avait donc un lien entre l’état et la banque centrale, entre le trésor et la banque centrale. Les politiques keynésiennes étaient des politiques de production de consommation collectives (éducation, formation, recherche, culture…), des politiques de transfert de revenus c’est-à-dire des politiques correctives des inégalités de salaires ou de revenus. Et il y avait aussi le soutien de la demande globale par de grands travaux soutenus par l’état (ça peut être aussi les privatisations où on met de l’argent directement dans l’industrie, etc.). L’état menait ces politiques par la fiscalité et par la création monétaire. Il y avait là une forme de socialisation de la monnaie puisqu’elle était déterminée à un niveau étatique sur les choix de politique sociale et de politique économique. Or à partir de 1983 il ne peut plus y avoir de création monétaire et la banque centrale devient totalement indépendante. Il n’y a plus de possibilité d’endettement par création monétaire. C’est le début de l’application des politiques monétaristes. Le monétarisme est un courant de la pensée libérale qui s’oppose complètement au keynésianisme dont le théoricien, Milton Friedman vient de mourir il y a 13 jours, et qui a aussi été le conseiller de Reagan, de Pinochet et de Tatcher lorsqu’elle est arrivée au pouvoir.

À partir de 1983 on va appliquer dans toute l’Europe les politiques de restriction du crédit donc toute politique de type keynésien devient impossible puisque l’état ne peut pas s’endetter par création monétaire ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de déficit de l’état. Aujourd’hui par exemple, il est très important mais il est financé autrement. La financiarisation n’est pas seulement la financiarisation des marchés etc. C’est la financiarisation des comptes des entreprises, c’est la financiarisation des comptes de l’état et donc ça veut dire que l’état va se financer par émission de titres. L’état est pris dans la logique des marchés financiers c’est-à-dire qu’à ce moment-là la banque centrale intervient mais elle intervient quand il y a une crise très importante de liquidité qui ferait effondrer complètement le système.

Une crise de liquidité c’est lorsque par exemple on imagine que nous avons acheté des actions et qu’à un moment donné il y a une perte de confiance dans le système et donc tout le monde réclame d’avoir l’argent qui correspond aux titres qu’il a acheté – c’est ce qui s’est passé en 1929 et récemment aussi. Or cet argent n’existe pas. Si tout le monde va retirer l’argent qui se trouve sur son compte bancaire, c’est la crise du système. On appelle ça une crise de liquidité c’est-à-dire que les titres n’ont pas de correspondance monétaire. On a donc des crises de liquidité qui peuvent faire s’effondrer le système, il y a eu l’inconvertibilité du dollar qui a été très importante c’est-à-dire qu’il n’y avait rien derrière. Les crises se manifestent donc toujours par une inconvertibilité. À ce moment-là s’il y a une telle tension sur les marchés, les banques centrales doivent intervenir pour mettre de l’argent.

Cependant pourquoi dit-on privatisation ? Tout d’abord parce que la création monétaire ne dépend plus de l’état mais d’un organisme qui est la banque centrale. Deuxièmement parce que cette création monétaire ne va plus servir à financer la protection sociale ou les biens collectifs mais à assurer la réalisation des profits sur les marchés financiers. Ce passage signifie qu’il n’y a aucun contrôle social sur la monnaie et pourtant nous nous trouvons dans des économies monétaires.

Une question de définition : qu’est ce que la biopolitique ?

Maurizio :

C’est un terme qui existe depuis le début du XXe siècle et que Foucault n’a pas inventé – on le lui en a d’ailleurs reproché l’utilisation car ce terme a été utilisé par des personnes pas très sympathiques comme Alexis Carrel - qui signifie que la gestion du pouvoir s’intéresse à, gère la vie des individus et des populations. Bio signifie vie et le concept de politique est utilisé parce qu’il y a des sujets de droits, chacun a un droit naturel, la déclaration des droits de l’homme est fondée sur ce concept de droit. Ce qu’implique le concept de biopolitique ce sont des sujets vivants, ce ne sont pas des sujets de droits mais des sujets qui ont un corps, des comportements, des besoins… C’est un élargissement intéressant du concept de politique. D’ailleurs dans ce livre Foucault parle de la gestion de la vie des individus par le contrôle des naissances, de la mortalité, des maladies…

C’est une forme de pouvoir qui notamment n’a pas été vraiment analysé avant Foucault même s’il explique que depuis le XVIIe siècle il y avait toute une théorie de l’état – le concept de police au début, la police ne s’intéressait pas au problème de la légalité ou de l’illégalité mais au problème de la gestion de la vie des individus, pendant tout le XVIIe surtout en Allemagne il y a eu un développement de ce type de police qui s’intéresse à la vie. Foucault introduit donc ce concept qui essaye de faire sortir la politique de son aspect juridique. Voir comment le pouvoir s’ancre dans la vie des individus concrets : comment ils mangent, comment ils dorment, comment ils naissent, comment ils vont être formés… C’est dans ce sens-là que c’est biopolitique. Dans le livre, il n’utilise ce terme que deux fois et donc c’est un terme qui a été introduit dans La volonté de savoir sur lequel beaucoup ont spéculé – Agamben et d’autres…- mais finalement, il ne le reprend plus après.

Antonella

Dans la première leçon, il dit qu’il va faire son cours sur la biopolitique et que, pour traiter de biopolitique, il propose de partir de l’analyse du libéralisme. C’est en fait un parcours. Pour résumer : avant la naissance de l’économie politique, le problème de l’état était toujours un problème central – la relation entre économie et politique - mais le droit intervenait. Par exemple dans le mercantilisme, c’était une théorie du pouvoir du souverain. Donc la croissance économique qui se traduisait à l’époque par l’accroissement de la quantité d’or, était ce qui donnait la force du souverain. Et la limite au pouvoir du souverain venait du droit. La première chose est que Foucault repère dans l’économie politique une mutation radicale puisque l’économie politique va déterminer un principe d’autolimitation du pouvoir. À partir de là il fait cette connexion-là. Il dit « Je veux parler de la biopolitique, et pour vous parler de la biopolitique, je dois partir du libéralisme ». Partir du libéralisme veut dire partir de l’économie politique qui naît – il n’y a pas de séparation entre économie politique et libéralisme comme technique de gouvernement. Donc ce n’est pas une doctrine économique, une doctrine politique c’est une technique de gouvernement de la société.

On n’est pas déjà dans le néolibéralisme lorsqu’il dit ça ?

Antonella : non pas du tout.

Dans la première leçon, Foucault rappelle le discours, pendant la période libérale, de Colbert avec le commerçant Legendre. Colbert lui demande « Que puis-je faire pour vous ? » et le commerçant répond « Nous laisser faire ». Là, le laisser-faire devient la mesure de la limite du pouvoir. Et pourquoi ? Parce que l’objectif n’a pas changé, c’est-à-dire l’économie est au service de la puissance de l’état. Cependant elle repose sur un principe d’autolimitation qui est déterminé par le fait que l’économie est déterminée par des mécanismes naturels et le souverain ne peut que reconnaître les limites de son pouvoir non pas dans le droit mais dans la nature même des mécanismes économiques qui permettent, s’il n’y a pas d’entraves, de produire la plus grande richesse pour l’état.

Mais il y a un passage qui est le passage clef sur la question de la population, et justement il le repère dans le néolibéralisme. Là il reprend ce courant qui né pendant le nazisme, le courant des ordolibéraux. Quelque chose d’important à rappeler : les néolibéraux notamment dans l’école allemande qui était l’école de Fribourg et se développe à partir de 1936 est un mouvement anti-nazi. Certains ont fui le nazisme etc. et il y a toute une élaboration critique de ce qu’est l’état et sur la conjonction du protectionnisme de politique Bismarckienne – qui est un système qui inscrit des droits à partir du travail -, de la planification mise en place pendant la première guerre mondiale et des politiques dirigistes keynésiennes. Cet ensemble de choses interventionnistes de l’état sont dénoncées par les ordolibéraux , en tant que cela a permis l’émergence du nazisme. Et là donc, dans un de ces auteurs ordolibéraux, il y a un passage qui est important parce qu’on a directement la question de la population, parce qu’il parle des différents types d’actions. Après avoir dit qu’il ne s’agit pas d’intervention mais qu’il y a nécessité d’action, les actions dites ordonnatrices qui sont envisagées sont des actions qui ont pour fonction d’intervenir sur les conditions du marché, le cadre. Les actions ordonnatrices et les actions régulatrices sont des actions qui agissent sur le cadre, mais la différence, c’est que les actions ordonnatrices vont agir sur les conditions fondamentales et structurales, donc elles vont intervenir directement sur la population. Et là c’est très clair, c’est le contrôle du nombre.

Maurizio

Pour compléter : les ordolibéraux disent qu’on doit combattre l’état quand il fonctionne comme il a fonctionné dans le keynésianisme mais que le marché est un principe d’organisation économique uniquement, il ne peut pas être un principe d’organisation de la société. Ils disent qu’il faut faire référence à l’état car le marché est un principe dissolvant. Dans les relations sociales donc, il faut la clôture de tout le système qui est donnée par une intervention étatique. La garantie du lien social, elle est établie par l’état.

Ce qui va sauter avec les néolibéraux, c’est qu’ils vont prendre le principe du marché non seulement comme organisation de l’économie, mais aussi de la société dans son ensemble. Les néolibéraux réfléchissent ainsi, ils cassent ce que les ordolibéraux allemands ont mis en place (ce sont eux qui ont géré la politique de l’après guerre, la politique sociale de l’Allemagne a été mise en place par eux , ils avaient cette idée de construire le marché par interventions de tous les côtés, mais il fallait de toute façon avoir l’état comme garantie du rapport social). Quand arrivent les Américains et Bush, c’est un peu ça d’une certaine façon. Ils disent, on peut faire sauter ce principe. Et je pense qu’une des nécessité de la guerre vient du fait qu’ils n’ont pas la possibilité de boucler les rapports sociaux et qu’ils sont obligés d’introduire un élément qui fait la boucle, et cette boucle à mon avis c’est la guerre. Aujourd’hui la gestion passe par ce type de dispositifs et là il y a un passage entre néolibéraux allemands et néolibéraux anglo-saxons qui est très important. Pour les uns il y a ce principe dissolvant du marché où si on laisse la concurrence on va avoir une dissolution de la société et pour les autres le seul principe d’organisation sociale c’est le marché.

Valérie

Je reviens sur la biopolitique qui a un rapport avec la question de l’éthique et du rapport à soi parce que d’une certaine manière ce que Foucault montre c’est qu’il fait une généalogie ou une archéologie de cette biopolitique. L’origine de la biopolitique n’est pas dans l’état mais plutôt dans les institutions religieuses notamment ce qu’il appelle les pouvoirs pastoraux [14], c’est effectivement l’église qui met en place les premiers hôpitaux, tout ce qui va être l’embryon de prise en charge publique de la santé par exemple.

Ce qui se passe avec l’état moderne qui n’est plus l’état souverain ancien c’est qu’il y a prise en charge, prise en compte par l’état de ces affaires-là, ça devient l’affaire même de la politique que de gérer ces affaires-là qui avant étaient renvoyées strictement à la sphère domestique et à la sphère privée.
Cela veut dire que l’état va se mêler des questions relatives à la population – c’est toutes les politiques par exemple malthusiennes ou au contraire natalistes- mais aussi à l’échelle des individus, la façon dont se comportent les individus, leur manière de penser… C’est-à-dire qu’il y a une fonction pastorale qui est reprise en charge par l’état directement. Et le néolibéralisme continue à faire partie de cela d’une certaine manière, d’une autre manière qui évidemment n’est plus la manière disciplinaire etc. Ce qui explique aussi le « dernier » Foucault où on voit que dans l’antiquité, avant le christianisme et donc les pouvoirs pastoraux ce qu’il en était du rapport à soi et de l’éthique antérieurement au modèle du confessionnal. Modèle qui se retrouve y compris aujourd’hui dans l’entretien Anpe au cours duquel le sujet est censé dire la vérité de lui-même et de se conformer de sa bonne volonté à un modèle de vie. Cela relève du pastoralisme.

Sylviane : vertige devant l’immensité des propos comment ce qui se passe-là peut servir à l’action Puis Jérôme sur l’université ouverte (vers 35-36 minutes) Groupe de travail, we d’approfondissement

Maurizio : L’exercice que nous avons fait-là est un peu facile, c’est à dire qu’on a raconté ce qu’on dit depuis des années ce n’est donc pas très original, peut-être même un peu emmerdant pour moi aussi. Par contre ce qui serait intéressant ce serait de faire du conflit un véritable analyseur, renverser le truc, pas parler de Foucault, Foucault on le convoque quand on en a besoin, mais il y a d’autres dont on a besoin, ça c’est un travail plus compliqué. C’est-à-dire qu’on produit à partir du conflit des intermittents, faire une analyse à partir de ce conflit qui peut être au niveau de ce qu’a raconté Foucault, en utilisant différents auteurs c’est un véritable travail et ça demande peut-être une autre méthode que celle que nous avons utilisée aujourd’hui.
Le problème c’est de trouver des dispositifs et des outils qui nous permettent de retraverser le mouvement.

Valérie : c’est pour ça que je lisais ce passage de Foucault qui suggère de partir des luttes pour voir les formes de pouvoir à l’œuvre. A propos des contrôles des compagnies et de ce que l’université pourrait apporter en terme d’action j’aimerais revenir sur le geste qui a été produit l’autre jour dans la réunion sur les contrôles et où l’on a remis à cette dame de la DILTI l’enquête sociologique en disant « vous parlez d’abus, nous on commence par vous parler des usages donc prenez connaissance de nos usages et voyons si nos usages ne peuvent pas faire jurisprudence ». On peut voir ça comme la mise en avant d’une contre conduite qui va être une contre conduite par rapport à la norme de l’homo economicus aujourd’hui – l’entrepreneur responsable-, la dame de la DILTI nous l’a d’ailleurs dit « il faut avoir les moyens d’entreprendre »- on est très près de l’action.

L. : Pour que le mouvement soit un analyseur il ne faudra pas le prendre isolément et j’en vois déjà les prodromes ce soir, y compris dans la manière d’utiliser Foucault. Je prendrai un exemple. On ne peut pas dire que le fordisme ce soit d’un côté l’exploitation avec une norme de travail bien réglée et que ensuite il se passe autre chose. Il faut être plus attentif à ce qu’a été le fordisme, le fordisme ce n’est pas simplement Taylor, le travail à la chaîne et une manière de faire commander par un système de machines le rythme de travail, d’implication du salarié etc. C’est aussi le salaire, un espace ouvert aux luttes salariales et dans cet espace ouvert aux luttes salariales c’est-à-dire à la nécessité de la (re ?)production des salariés malgré tout il y a quelque chose qui est de l’ordre d’une conduite des conduites : quand Ford décide que chacun de ses ouvriers devrait pouvoir s’acheter une de ses voitures, qui est fabriquée identique à des millions d’exemplaires, ce n’est pas une mince décision politique et on a bien à faire déjà dans le rapport à un processus qui est non seulement de l’exploitation mais aussi à des formes de contre conduite et même déjà des formes de créativité -pour dire des gros mots qui sont dans l’ambiance générale-

On ne peut pas travailler sur une machine taylorienne, une chaine d’assemblage, sans être investi, tous les sociologues du travail le racontent, sinon la machine vous tue, vous broie, vous avez un accident du travail, vous loupez vos pièces, vous êtes lourdés, il n’est pas possible d’être désinvesti d’un travail qui semblerait simplement d’exécution mais qui en fait requiert toujours une attention, une disponibilité etc., des qualités qui sont tout à fait génériques de l’espèce et qui ne sont pas du tout celle d’un être particulier qui serait totalement déshumanisé. Tout ça pour dire que ça me semble plus compliqué ces partages entre le passage du disciplinaire au contrôle. Cela ne marche pas très bien chronologiquement, à partir du moment où on a un état social - c’est à dire dès les années 20 - il y a effectivement un gouvernement des conduites et ce n’est pas une nouveauté car ce qui est payé ce sont des comportements, c’est : vous faites des enfants vous êtes payés pour ça par le biais des allocations familiales et de l’éducation, vous êtes disponible et à la recherche d’un travail vous êtes payés pour ça parce que vous avez attesté que c’était vrai à d’autres moment en étant employé etc.

Valérie : nous avons dû être confus car Foucault ne lie pas le gouvernement des conduites à l’arrivée du néolibéralisme

L. : le passage que Valérie a lu montre très bien qu’on ne peut pas envisager ces séances uniquement à partir du seul point de vue de l’intermittence du spectacle aussi éclairant que puisse être ce conflit parce qu’effectivement il y a une indétermination sur ces conflits sur l’assujettissement, une hétérogénéité qui doit rester au départ même de la démarche. Voilà ce que je voulais dire à propos de la population enquêtée : le permittent de l’audiovisuel n’est qu’un ouvrier fordien dans des conditions aménagées, il se paye son leasing, son 4x4 etc. avec un bout de salaire et d’allocation chômage, il a bien gagné avec le protocole actuel et il gagnera bien avec le futur etc.- Ce que le fordisme a le mieux réussi c’est une industrie de flux : nucléaire, électricité, chimie, pétro chimie… -c’est tout à fait comparable à ce que fait un cadreur de JT…

Maurizio : ce n’est pas ça le problème, je répète ce que j’ai dit tout à l’heure : il y a deux formes d’assujettissement principal aujourd’hui dans la société : l’assujettissement salarial et la normativité nouvelle qui a été introduite qu’on appelle devenir entrepreneur de soi même et ça c’est nouveau, et ça n’existait pas dans le fordisme. L’ouvrier n’était pas considéré comme un capital humain comme maintenant, c’est un changement radical. Ce sont deux formes de gérer les conduites qui sont différentes et pas seulement temporellement.

Aujourd’hui ça coexiste. Même si par ailleurs Foucault dit que ces deux formes coexistent ce n’est pas si clair dans Naissance de la biopolitique, qu’il y a cette forme de normation et de contrôle des conduites mais qu’il y a aussi l’autre, l’assujettissement salarial qui persiste et qui a un rôle très important.

L’alternative entre logique syndicale et logique du Medef se rejoignent en fait car aucune ne veut de l’intermittence, pour des raisons différentes. Les libéraux veulent de la flexibilité mais ne veulent pas payer et les syndicats ne veulent pas de l’intermittence parce qu’effectivement elle met en discussion la fonction salariale classique.

Il n’y pas eu passage d’une chose à une autre avec la première qui aurait disparu mais les deux coexistent aujourd’hui.

Stéphane : Je reviens sur la définition de l’université ouverte et sur la question de comment faire le lien entre notre expérience ici sur les annexes 8 et 10 sur l’intermittence, la lecture de Foucault et puis un ailleurs c’est à dire toutes les questions qui nous submergent d’un monde auquel on ne comprend pas grand chose, auquel on comprend qu’il y a un certain nombre de réponses qui sont apportées mais qui ne nous satisfont pas et comment on peut essayer de relier les bouts. C’est un peu le projet que nous avons dans cette université ouverte, on comprend que c’est quelque chose qui s’invente.

Moi j’encourage un peu quand même à lire le bouquin de Foucault, je ne suis pas un grand lecteur de philosophie je n’en lis absolument jamais mais j’ai lu celui-là et ça m’a éclairé sur des choses très simples qui peuvent être liées effectivement à notre vie quotidienne en tant qu’intermittent, par exemple les dispositifs de contrôle, le contrôle des compagnies cette épée de damocles qu’on a en permanence au-dessus de la tête et puis ça m’a aussi amené à réfléchir sur la situation en Palestine par exemple. Et d’un seul coup j’ai réalisé par les récits que des amis m’avaient faits que c’était un système assez comparable qui se mettait en place. Un exemple très simple celui des cartes : dans les territoires occupés il y a toute une juxtaposition de lois qui sont édictées par les Israéliens qui sont des cadres généraux dans lesquels il y a autant de cadres particuliers et dans ces cas particuliers notamment, il y a une invention apportée par les Américains qui sont les cartes. Ces cartes sont des laissers-passers particuliers pour les Palestiniens qui importent beaucoup de matériel américain, qui ont un gros volume d’affaires avec les Etats Unis. Ceux-là ont le droit d’acheter des cartes qui sont en fait des laisers-passers. La législation générale israélienne interdit aux Palestiniens de se déplacer avec leur véhicule en-dehors de leur ville. A Ramallah si vous avez une voiture c’est pour vous promener dans cette ville mais si vous achetez cette carte vous avez le droit de vous promener avec votre véhicule de Ramalah à Bétléhem. Les officiers et les soldats qui vont vous contrôler ne connaissent absolument pas l’ensemble de tous ces dispositifs qu’il faut donc leur réexpliquer à chaque fois et parfois ils sont contradictoires entre eux. Il s’agit-là d’une situation absolument dramatique mais à un autre niveau si on prend le dispositif de contrôle sur les compagnies, on a exactement la même situation, qui est une sorte d’usine à gaz qui a un but très simple qui est de faire autant de cas particuliers, de ne pas trouver un seul cas général. En Palestine personne n’a un cas général à part plus ou moins la religion.
C’est un exemple, mais j’ai compris beaucoup de choses là-dessus en lisant Foucault.

Jérôme : comme il s’agit aussi d’aller voir d’autres formes d’expérience de pratique de savoir dans les révoltes, dans les luttes… La prochaine fois nous invitons Arlette Farge.

Valérie : Arlette Farge a travaillé avec Foucault et qui comme historienne travaille essentiellement à partir des archives de police sur les manières de vivre au XVIIIe siècle.

Vivre dans la rue raconte comment effectivement que tout le monde vivait dans la rue au XVIIIe siècle et que c’est assez tardivement qu’on s’est mis à investir la rue uniquement les jours de manif ou autres. Ce qui lui a permis de déterrer un certain nombre d’évènements à partir des archives de police comme, à la même époque que le grand renfermement, une grande rafle de tous les enfants qui étaient dans la rues ce jour-là dans Paris. Cette rafle qui a déclenché des émeutes des parents pour faire libérer les enfants est un événement qui avait complètement été oublié. Arlette Farge porte une attention aux modes de vie des petites gens tels qu’on peut les appréhender à travers des sources indirectes pour la plupart du temps.

C’est la logique de l’enquête et la logique de l’archive. Comment fait-on émerger des savoirs qui ne sont pas uniquement des savoirs dans un sens stratégique qui seraient des contre expertises, des contre discours médicaux, économique etc. sur des manières de vivre qui sont minoritaires. Car même si ces manières de vivre concernent beaucoup de gens numériquement ce n’est pas un problème de nombre c’est un problème de ce qui est reconnu à un moment donné comme le mode de vie qu’il convient d’avoir.

Effectivement Arlette Farge fait partie des historiens qui ont fait émerger ces modes de vie minoritaires à la même époque où Foucault a travaillé sur l’historiographie bourgeoise dans Il faut défendre la société. Dans cet ouvrage il montre à travers des énoncés de l’époque comment il faut faire la guerre aux mauvais pauvres –ceux qui ne travaillent pas-, aux sauvages en dehors de nos frontières, etc. pour imposer ce qui est la société. Le titre de cet ouvrage est à prendre au second degré, Il faut défendre la société c’est défendre les gens qui vivent de manière civilisée, qui ont une éthique, celle de la bourgeoisie.

Nous pourrons revenir sur cette éthique capitalistique qui est cette éthique de la responsabilité dont on a aujourd’hui une nouvelle déclinaison à travers Ewald mais qui a été analysée notamment par Weber dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme qui est certainement un des points de départ d’une pensée comme celle de Foucault.

L’idée de l’université ouverte c’est faire laboratoire à partir d’un champ d’expériences, de lutte, de production de savoirs et de voir effectivement ce que cela produit comme connaissances y compris pour les autres, pour d’autres luttes. Et de le refaire à partir d’outils qui nous sont proposés par des gens qui ont travaillé ce genre d’outils et qui effectivement ne sont pas forcément des théoriciens, Foucault n’est pas vraiment un théoricien.

On pourrait prendre l’exemple du livre Moi Pierre Rivière qu’Arlette Farge a dirigé avec Foucault et qui repartait du procès d’un homme qui avait tué la moitié de sa famille. Dans cet ouvrage les actes du procès, les différentes expertises, etc. sont analysés mais il y a aussi toute une série de contributions de gens qui sont plutôt du côté du droit, d’autres gens qui sont plutôt du côté de la médecine… il y a une série de disciplines qui se croisent à partir de ce terrain-là.

Après tout on pourrait se dire que si on arrivait ici à amener suffisamment de gens, Farge et d’autres pourquoi ne pas à un moment donné compléter ce travail d’auto-enquête qui a été fait par la coordination pour que ça grossisse, ça pousse par le milieu et qu’il y ait aussi des discours qui viennent se produire autour de ça à partir de ce travail qu’on a fait, qu’il ne soit pas perdu pour tout le monde et qu’il puisse se retrouver y compris dans le champ de la théorie ce qui n’est pas du tout le cas aujourd’hui puisque ça ne perce pas cette affaire.

Maurizio : on va manger ?

Antonella : il y a un texte d’Arlette Farge qui s’appelle Travailler avec Foucault (le demander à Antonella). Un entretien d’Arlette Farge avec Jean-Christophe Marty est paru : Quel bruit ferons-nous

Baptiste : tension entre vouloir partir de notre expérience la lutte des intermittents et ouvrir à d’autres, proposer une invitation qui ouvre à d’autres.



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Université Ouverte du 30 novembre

Taille : 93.5 ko
Mise en ligne le : 23 février 2007

Notes :

[1] Voir, entre autres textes Synthèse de l’enquête socio-économique sur l’intermittence.

[2] Voir Naissance de la biopolitique, Leçon du 7 mars 1979, Michel Foucault ainsi que Naissance de la biopolitique, Leçon du 21 mars 1979, Michel Foucault.

[3] Pour une reprise de ce distinguo aussi fondamental qu’ignoré entre libéralisme et néolibéralisme, voir La mort du libéralisme, Laurent Jeanpierre.

[4] Un autre modèle d’indemnisation du chômage des salariés intermittents, avec une présentation filmée.

[5] Voir une tribune parue dans la presse : « En matière de précarité, ce n’est pas, comme le préconisait le gouvernement précédent, le code du travail qu’il faut réformer mais le code des impôts. », Unedic, les mobiles du crime - Pollen.

[6] Le néolibéralisme, la monnaie et la finance globale, rencontre avec Christian Marazzi, 8 mars 2007 .

[7] La refondation « sociale » patronale précède la réforme de 2003 (protocole Unedic sur les annexes 8 et 10). Cette opération politique de grande envergure, la création du « mouvement des entreprises de France » (le MEDEF, qui succède ainsi au Centre National du Patronat Français, CNPF), commence par des réformes contre les droits des chômeurs et précaires, pour d’autres analyses critiques, voir : « Refondation sociale » patronale : Le gouvernement par l’individualisation, Maurizio Lazzarato, Refondation « sociale » patronale : Le Pare, une entreprise travailliste à la française.

[8] Sur le « capital humain », voir le texte désormais classique : La personne devient une entreprise, note sur le travail de production de soi, André Gorz.

[9] Le constat énoncée là, il n’y a pas de développement équilibré du capitalisme et celui-ci se caractérise par la crise, se vérifiera peu après sur l’enjeu de la dette, voir La crise des subprimes est une crise de la gouvernementalité néo-libérale, et non une incapacité à réguler la monnaie .

[10] A propos de L’Anti-Oedipe. Capitalisme et schizophrénie, de Gilles Deleuze et Félix Guattari, on pourra lire : L’Anti-Oedipe : Une introduction à la vie non fasciste, Michel Foucault.

[11] Refondation sociale patronale : L’éthique du bouffon, Valérie Marange.

[12] Sur ce passage du disciplinaire au contrôle, voir : Post-scriptum sur les sociétés de contrôle, Gilles Deleuze, L’autre journal, n°1, mai 1990.

[13] Dans le tome IV des Dits et écrits de Michel Foucault : « Le sujet et le pouvoir ».

[14] Une étude de cas réalisé lors de l’enquête collective : Techniques de pouvoir pastoral : le suivi individuel des chômeurs et des allocataires du RSA - Enquête collective.



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