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L’amortissement du corps machine, Christian Marazzi

Publié, le vendredi 2 mars 2007 | Imprimer Imprimer |
Dernière modification : samedi 3 mars 2007


Une des caractéristiques du nouveau capitalisme est la perte d’importance du capital fixe, de la machine sous sa forme physique en tant que facteur de production de richesse.

La dématérialisation du capital fixe et des produits-service a pour conséquence concrète la « mise au travail » des facultés humaines telles que la capacité linguistico-communicationnelle et relationnelle, les compétences et les connaissances acquises dans le monde du travail et, surtout, celles accumulées hors du monde du travail (savoirs, sentiments, souplesse, réactivité, etc.), bref, l’ensemble des facultés humaines qui, dans l’interaction avec des systèmes de production automatisés et informatisés, produisent directement de la valeur ajoutée.

La dématérialisation du capital fixe et le transfert de ses fonctions productives et organisationnelles dans le corps vivant de la force de travail est à l’origine d’un des paradoxes du nouveau capitalisme, à savoir la contradiction entre l’importance croissante du travail cognitif qui produit de la connaissance en tant que levier de richesse et, simultanément, sa dévalorisation en termes de salaire et d’emploi.

Les difficultés auxquelles on se trouve confronté dans toutes les analyses des tendances du marché du travail confirment indirectement que le modèle émergent dans les pays économiquement développés est de type anthropogénétique, c’est-à-dire un modèle de « production de l’homme par l’homme » dans lequel la possibilité de croissance endogène et globale est surtout due au développement du secteur de l’éducation (investissement dans le capital humain), du secteur de la santé (évolution démographique, biotechnologie) et de celui de la culture (innovation, communication et créativité). Un modèle au sein duquel les facteurs de croissance sont, de fait, directement imputables à l’activité humaine, à sa capacité communicationnelle, relationnelle, innovatrice et créative. C’est cette capacité d’innovation, de « production de formes de vie », et donc de création de valeur ajoutée, qui définit la nature de l’activité humaine, et non pas son appartenance à tel ou tel secteur d’activité.

Dans le modèle de « production de l’homme par l’homme », le capital fixe, s’il disparaît dans sa forme matérielle et fixe, réapparait néanmoins sous la forme mobile et fluide du vivant. Le corps de la force de travail, au-delà de sa fonction de siège de la faculté de travail, remplit aussi la fonction de contenant des fonctions typiques du capital fixe, des moyens de production en tant que sédimentation de savoirs codifiés, de connaissances historiquement acquises, de grammaires productives, d’expériences, en bref de travail passé.

C+V

L’hypothèse de travail est la suivante : dans le nouveau capitalisme, dans le modèle anthropogénétique émergent qui le distingue, le vivant contient en lui à la fois les fonctions de capital fixe et de capital variable, c’est-à-dire de matériel et d’outils de travail passé et de travail vivant présent. Autrement dit, la force de travail se définit comme la somme du capital variable (V) et du capital constant (C, en particulier la partie fixe du capital constant). La production de biens et de services, qu’elle soit répétitive ou innovante, est le résultat de l’interaction entre la forme de vie consolidée, concentré de règles, codes, paradigmes, convictions héritées de l’histoire dans laquelle elles se sont formées, et l’activité productive au sein de laquelle ces règles, codes, convictions, paradigmes sont appliqués dans le but de créer de la valeur à partir d’« un matériel » qui, sans cela, serait mort.

Pour bien saisir la distinction, ainsi que le rapport social entre capital constant et capital variable, il est utile de se référer à l’activité linguistique  ; d’autant plus que dans le modèle anthropogénétique le langage renferme en lui les caractéristiques fondamentales de l’activité humaine, et en est pour ainsi dire la substance. Comme l’écrivait Ferruccio Rossi-Landi : « Constance et variation, toutes deux relatives, se comprennent très bien si on prend l’exemple de la permanence de la langue de génération en génération. Si nous nous débarrassons du capital variable, il ne nous reste que des matériaux, des outils et de l’argent, qui, sans le travail, sont des éléments morts. Avant d’être morte, une langue doit avoir été vivante ; c’est précisément à la notion de langue morte que l’on parvient lorsqu’on se débarrasse du capital variable.

À l’inverse, la complémentarité du capital variable avec le capital constant paraît évidente si l’on s’attache au cas du linguiste qui réussit à interpréter une langue morte : il est semblable à celui qui pénètre dans une usine abandonnée et qui, petit à petit, remet en marche les machines dont il a compris le fonctionnement, grâce à l’utilisation des matériaux qui étaient restés là à attendre ». 1

Sous cet angle, l’utilité de la théorie critique de Marx apparaît évidente pour sa distinction entre travail vivant et travail mort, entre capital variable et capital fixe constant. Mais il convient de revisiter, en quelque sorte, le Marx du modèle anthropogénétique. Il est en effet évident que, dans les Grundrisse, lorsqu’il parle du savoir scientifique accumulé dans les forces productives générales (le general intellect), Marx considère qu’il est matérialisé, fixé dans les machines séparées du travailleur.

En vertu de la séparation entre travailleur et outils de travail, l’activité du travailleur « ne fait que servir d’intermédiaire au travail de la machine », c’est une activité « déterminée et réglée de tout côté par le mouvement de la machinerie ». Plus la structure du capital constant est complexe et régulée, plus le travailleur est atomisé, réduit à la condition de l’individu qui travaille, privé de liberté à l’intérieur d’une immense machine, et, ajoute Marx, plus le travail se révèle alors comme « base misérable » de la valeur.

On peut donc affirmer que la séparation marxienne entre le travailleur et les machines, propriétés du capitaliste, est à l’origine de l’exploitation et de l’aliénation spécifiques au régime d’accumulation fordiste.

Mais c’est précisément la crise du modèle fordiste, et la redéfinition du rapport entre capital et travail qui en a découlé, qui impose, d’une part, de maintenir la séparation-distinction entre capital fixe et capital variable et, d’autre part, de considérer que ces deux formes du capital sont incluses dans le vivant, dans le corps vivant de la force de travail.

Lorsqu’on parle d’« investissement dans le capital humain », on comprend implicitement que c’est sur la force de travail, en tant qu’ensemble de compétences passées et de travail vivant présent, qu’il convient d’investir pour alimenter dans le temps la croissance économique. Il s’agit d’un réel investissement : le coût d’utilisation de la force de travail comme lien entre présent et futur, un coût qui inclut le salaire comme prix de la force de travail (c’est-à-dire qui permet la reproduction de la capacité de travail de l’ouvrier), mais qui comprend aussi l’investissement dans le corps du travailleur en tant que réceptacle du savoir, des compétences sociales présentes dans la société. L’usage capitaliste de la force de travail ne se limite pas seulement à la mise au travail, au passage de la capacité de travail à sa mise en oeuvre (travail in actu) mais consiste aussi dans l’utilisation des savoirs et des connaissances qui sont « consommées  » tout au long du processus de travail.

Le travail vivant et présent du travailleur est une activité de transformation continue du matériel humain, fruit de travail passé, avec lequel et sur lequel on travaille. Cette activité consomme ou, plutôt, conserve en consommant l’ensemble des savoirs et des connaissances socialement donnés dans une période déterminée. C’est précisément à cause de cette consommation reproductive, à cause de cette réutilisation dans le temps du capital fixe socialement déterminé, que l’investissement dans le capital humain devrait inclure l’amortissement.

L’amortissement assure la reproduction des « forces productives générales du cerveau social », du matériel humain accumulé qui, privé de l’activité du travail vivant, resterait « langue morte ».

On ne peut certes pas dire que, dans le nouveau capitalisme, la valeur de la force de travail soit envisagée de façon à inclure les coûts d’amortissement implicites à l’usage productif du « cerveau social ». De fait, seul le salaire (V), surtout en tant que variable d’ajustement, est pris en considération soit comme rémunération ponctuelle de l’activité de travail (sans inclure, donc, les coûts de reproduction de la force de travail qu’il faut soutenir dans les périodes d’inactivité forcée), soit comme variable dépendante des oscillations du marché, et en particulier du marché financier. Par exemple, l’investissement dans la formation durant le totalité de la période de vie active de la force de travail, l’investissement qui assure la reproduction du capital fixe humain, est brutalement réduit à cause du démantèlement de l’État social et de l’augmentation des coûts de l’éducation. Le résultat paradoxal de ce désinvestissement public est l’augmentation de l’importance stratégique du travail cognitif social (et donc de la formation) et l’aggravation concomitante des conditions de vie des knowledge workers eux-mêmes.

Si l’on parle de la formation comme investissement, c’est aussi pour mettre en évidence le fait que, du point de vue de la comptabilité nationale, la formation constitue jusqu’à présent une dépense courante de gestion, c’est-à-dire une sortie qui dépend de l’évolution annuelle du revenu fiscal, lui-même fortement conditionné par l’amortissement des investissements dans le génie civil (tels que les « grands travaux »).

De cette façon, il se crée un déséquilibre entre les politiques d’investissement héritées du fordisme, pour lequel les dépenses en infrastructures (dans le hardware public) jouaient un rôle stratégique de première importance, et les politiques de dépense pour la formation. La privatisation des cycles de formation tente de résoudre ce déséquilibre, mais son seul effet est d’aggraver l’autre déséquilibre, tout aussi fondamental, qui existe entre la nature sociale du capital humain et l’exclusion d’une partie croissante de la force de travail hors des processus de formation. les dérives de la financiarisation

Pour les entreprises qui se procurent le capital physique dont elles ont besoin grâce à différentes formes de contrats de location, les coûts relatifs à l’utilisation de ces biens essentiels figurent comme dépenses d’exercice, fiscalement déductibles, au même titre qu’un coût d’exploitation.

Non seulement les entreprises se libèrent des coûts d’amortissement qui dérivent de l’investissement dans la machinerie, mais elles augmentent ainsi les liquidités à leur disposition, elles réduisent les risques de crédit pour leurs financeurs et, ne l’oublions pas, elles se positionnent ainsi pour garder le contrôle de l’entreprise.

Une des conséquences du désinvestissement dans le capital physique est la financiarisation de l’économie, c’est-à-dire l’utilisation des liqui- dités libérées des processus productifs pour augmenter la valeur boursière du capital. Si à l’augmentation des liquidités, conséquence de la réduction des investissements en capital fixe, on ajoute l’augmentation de l’endettement des entreprises auprès du système bancaire, on comprend comment la financiarisation de l’économie (paiement de dividendes, intérêts, fusions et acquisitions, buyback d’actions déjà émises) a été un extraordinaire transfert de richesse vers la classe des investisseurs actionnaires, ainsi que vers les managers qui ont géré les processus de financiarisation. Depuis plus de vingt ans, même après la crise boursière de 2000, on assiste à une augmentation régulière des dividendes totalement indépendante des mouvements qui minent les profits.

Dans le capitalisme managérial et actionnarial, le fait de fixer des seuils élevés de rendement des titres financiers pour réduire le risque des actionnaires (pour en garantir, outre l’augmentation, la liquidité) va de pair avec l’augmentation du risque supporté par les salariés. Le développement de l’individualisation des rémunérations des cadres et des salariés (les stock options), l’augmentation de la flexibilité du travail, le recours au travail atypique et l’outsourcing permettent de faire fluctuer la masse salariale selon les besoins de l’industrie.

Le transfert du risque des actionnaires vers les salariés montre comment, dans les processus de financiarisation, le capital intangible, celui qui sert de capital fixe immatériel, est comptabilisé exclusivement comme capital variable. Ce qui, naturellement, représente une économie pour le capital, puisque cela permet d’utiliser gratuitement les compétences, les savoirs et les connaissances entreposées dans le corps de la force de travail.

Il s’agit, cependant, d’une fausse économie, au moins sur le moyen et le long terme : car pour fixer le capital cognitif de la force de travail, pour retenir le corps du travailleur et le faire fonctionner en tant que capital fixe cognitif, le capital est contraint, en vertu de la même logique salariale, à porter la financiarisation bien au-delà de ses propres limites, c’est-à-dire jusqu’à la crise. Par conséquent, si pour retenir les travailleurs cognitifs il faut rattacher une partie de leur salaire au cours des titres des actions de l’entreprise (c’est le cas des stock options, mais aussi de tous les systèmes de rémunération basés sur la méritocratie introduits ces dernières années), il en découle que la distorsion entre valorisation du capital et financiarisation se retrouve creusée au-delà de la capacité de maîtrise du processus lui-même. On entre pour ainsi dire dans un processus d’autoréférence dans lequel la valeur boursière de l’entreprise cotée prend le pas sur la valeur réellement produite.

La crise est certainement la modalité spécifique d’élimination des excès financiers de la phase d’expansion du cycle, mais cette même crise constitue le moment où une partie importante du capital humain est détruite, brisée, comme cela se produit pour les machines qui sont amenées à la casse, et comme le montrent de façon indirecte l’augmentation des coûts de la santé psychophysique des travailleurs. La financiarisation masque l’existence d’un excès, un écart entre « système de valeurs », sentiments, pensées et expériences accumulées dans le corps de la force de travail, et usage capitalistique des capacités de travail. l’amortissement comme contradiction

Nous avons parlé de l’utilité de la théorie critique de Marx dans sa distinction entre travail vivant et travail passé, entre capital variable et capital constant, ce qui, par ailleurs, permet à Marx de définir le capital, à la différence des économistes classiques et des marginalistes, comme rapport social. Sauf que, lorsqu’il s’agit d’utiliser la distinction marxienne entre travail vivant et travail passé (mort) afin de comprendre la logique qui sous-tend l’amortissement du capital fixe, on bute sur une véritable contradiction : chez Marx, l’amortissement du capital fixe ne peut pas s’expliquer sur la base de la théorie de la valeur-travail.

Ce qui rend contradictoire l’explication marxienne de l’amortissement, c’est l’introduction de la variable temps, le fait que le processus de production ne soit pas seulement circulaire mais aussi déterminé par une séquence d’actes successifs qui définissent en termes temporels la chaîne de la valeur. Le temps de production qui « fait tenir ensemble », de façon circulaire, production et consommation de biens est celui durant lequel la valeur du capital fixe consommé pendant le processus de valorisation ne peut pas être transférée sur les prix de vente des marchandises produites, ni par conséquent être récupérée sous sa forme monétaire.

Dans les Théories sur la plus-value, Marx montre qu’il est parfaitement conscient du problème : « quel est le travail qui remplace le capital constant [déjà utilisé dans la production] ? » (Éditions sociales, p. 111) La question est double. En premier lieu, le travail vivant produit le salaire et le profit qui, ensemble, convergent vers la valeur d’échange des biens produits. Mais le travail passé, le travail nécessaire à la production des machines achetées par le capitaliste, ne peut pas être reproduit ou amorti par le travail vivant. « Tous les éléments de la toile se résolvent ainsi en une somme de quanta de travail = à la somme du travail nouvellement ajouté, mais qui n’est pas égale à la somme de tout le travail contenu dans le capital constant et perpétué par la repro- duction. » (Ibid., p. 157) Ce paradoxe quantitatif suffirait à conclure que la différence entre travail vivant et travail mort est une aporie insoluble. Le travail vivant ne peut, en aucun cas, créer cette partie de la valeur du capital fixe qui est consommée dans le processus de production (si cela était possible, on en viendrait à la conclusion que le capital constant est produit deux fois !). En d’autres termes, le capital constant « est une partie du produit annuel du travail, mais non pas du produit du travail de l’année [nouvellement ajouté] (au contraire c’est une partie du produit du travail de l’année plus du travail préexistant) » (Ibid., p. 210). En second lieu, l’amortissement présuppose la constitution d’une somme d’argent telle que le capitaliste puisse acquérir une nouvelle machine après avoir utilisé à plusieurs reprises le capital investi. Cette somme d’argent s’obtient en vendant les biens produits à un prix qui couvre la somme du salaire, du profit et du capital constant consommé. « Mais c’est ici que nous butons sur la difficulté. À qui les vendra-t-il ? À qui appartient l’argent contre lesquels il les échange ? » (Ibid., p. 182). Non seulement la valeur du capital constant consommé au cours de la production ne peut être transférée dans la valeur d’échange finale des biens produits, mais (même si elle l’était) les revenus distribués au cours de la production (salaire et profit) ne suffisent pas à convertir la totalité du produit en argent. Le salaire ne peut que reproduire la valeur de la force de travail, et si le capitaliste voulait utiliser son profit pour amortir le capital constant, il mettrait tout simplement un terme à sa fonction de capitaliste.

En définitive, à l’intérieur du circuit économique, la distinction marxienne entre travail vivant et travail mort (préexistant) se révèle un véritable casse-tête pour qui voudrait interpréter logiquement la théorie de la valeur-travail. La solution de type ricardien consiste à éliminer la distinction entre travail vivant et travail mort. Mais cette distinction est nécessaire à double titre. D’abord parce qu’en vertu de cette distinction, il est possible d’étudier les crises du capitalisme historique, puis, pour la bonne raison que la distinction entre travail vivant et travail passé permet d’affronter la question de la nature humaine de la force de travail. « Donc - écrit Marx dans le premier Livre du Capital - la propriété de conserver de la valeur en ajoutant de la valeur ; c’est là un don naturel qui ne coûte rien au travailleur, mais qui rapporte beaucoup au capitaliste ; il lui doit la conservation de la valeur actuelle de son capital. Tant que les affaires vont bien, il est trop absorbé dans la fabrication de la plus value pour distinguer ce don gratuit du travail. Des interruptions violentes, telles que les crises, le forcent brutalement à s’en apercevoir. » (3e section, chap. 8, p. 759-760) Le fait que le cassen_ tête de l’amortissement s’explique sur la base de la « qualité naturelle » de la force de travail constitue l’aspect le plus intéressant de toute cette histoire. La « qualité naturelle » dont parle Marx à propos de la force de travail, sa capacité à « conserver de la valeur en ajoutant de la valeur » n’est autre que l’excédent de la nature humaine par rapport aux modes de production historiquement déterminés par le capitalisme. Il s’agitd’un excédent de valeur parce qu’il n’est pas réductible au rapport matériel entre capitalisme et travail, et il s’agit aussi d’un excédent en tant que « qualité naturelle » parce que c’est la partie naturelle, pour ainsi dire invariable, du vivant qui traverse l’histoire humaine. Nous utilisons « invariable » au sens où, alors que les modes de production varient au fil du temps, et qu’ils varient à des rythmes toujours plus rapides d’une crise à l’autre, cette « qualité naturelle » de l’homme, c’est la force vitale, subjective qui se conserve malgré l’érosion, malgré la consommation reproductive qu’elle subit nécessairement lorsqu’elle travaille pour le capital. Ainsi, tout comme « la machinerie ne perdrait pas sa valeur d’usage à partir du moment où elle cesserait d’être du capital » (Grundrisse, 2, Éditions sociales, p. 188), dans le modèle anthropogénétique, le corps de la force de travail en tant que cerveau social, en tant que corporalité du savoir et de l’habileté, ne perd pas sa valeur d’usage même lorsqu’il cesse de travailler pour le capital. Mais il y a une différence importante : lorsque la machine est inactive, elle est, certes, travail passé mais aussi travail mort, alors que le corps-machine de la force de travail, lui aussi sédimentation de travail passé, est toujours vivant.

En ce sens, la force de travail excède sa mise au travail elle-même dans le processus directement productif.

Un revenu pour la vie

On peut ne pas s’accorder avec Marx sur un point : l’affirmation que la qualité naturelle « ne coûte rien à l’ouvrier ». Bien sûr que celle-ci a un coût, comme l’ont montré les luttes des femmes pour la reconnaissance économique du travail reproductif. Le travail vivant reproductif, dans la mesure où il permet de réduire le coût de la force de travail, c’est-à-dire le salaire monétaire nécessaire pour vivre, permet en conséquence d’augmenter le profit (monétaire) du capitaliste.

La lutte des femmes pour la reconnaissance monétaire du travail vivant reproductif est particulièrement intéressante, car si d’une part elle dévoile l’existence matérielle de cette quantité de travail vivant que Marx cherche en vain à l’intérieur du circuit A-M-A’ pour expliquer l’amortissement du capital fixe, d’autre part, elle introduit la possibilité d’un revenu d’existence indépendant du circuit du capital. Les luttes pour le Welfare State qui ont émaillé la consolidation historique du régime fordiste sont un témoignage de la reconnaissance politique progressive de ce coût biologique qui, autrement, serait caché derrière la « qualité naturelle  » de la force de travail. Avec la création d’une demande additionnelle par rapport à celle créée par le capital (à travers, et ce n’est pas un hasard, le mécanisme du déficit public), le Welfare State keynésien a, de fait, répondu à la question que se pose Marx en réfléchissant au problème de l’amortissement du capital fixe : « À qui les vendra-t-il ? À qui appartient l’argent contre lesquels il les échange ? » Il les vend à une classe ouvrière dont l’État a été contraint de reconnaître la dimension biologique au-delà de la dimension uniquement productive.

Le Welfare State a été la première expérience historique de distribution d’un revenu d’existence social, ou biorevenu, qui a, de fait, par sa reconnaissance de la force de travail non seulement comme coût pour le capital mais aussi comme investissement social, garanti la continuité du circuit A-M-A’. Dans le régime fordiste, la division sexuelle du travail a garanti le mouvement expansif du capital car elle a permis au revenu d’existence de servir de variable dépendante du capital. En d’autres termes, si, d’un côté, le biorevenu a garanti l’amortissement du capital fixe, de l’autre, il a reproduit la séparation entre capital et travail et, avec elle, la division sexuelle du travail. Ce n’est certes pas un hasard si la crise du modèle fordiste coïncide, historiquement, avec la révolte des femmes contre la division sexuelle du travail.

Dans le modèle anthropogénétique émergent, la « production de l’homme par l’homme » pose à nouveau la question de l’amortissement en termes de conservation de la valeur de la force de travail comme qualité naturelle en soi et pour soi.L’investissement dans la formation, la santé, la culture, l’environnement, ou bien dans les éléments constitutifs du capital fixe humain, doit accompagner la reproduction de la force de travail tout au long de la vie.

À la différence du biorevenu de type fordiste-keynésien, pour lequel l’investissement dans le vivant a joué un rôle déterminant dans la résolution du problème de l’amortissement du capital fixe, dans le modèle anthropogénétique, le biorevenu est un investissement dans l’autonomie du vivant par rapport au mode de production historiquement déterminé.

Multitudes N°27, 2007





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