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Accueil  >  Université Ouverte  >  Année 2006-2007  >  Corpus de textes  >  Cinquième séance : jeudi 8 mars 2007
Le néolibéralisme : la monnaie et la finance globale
  >  Biorevenu et resocialisation de la monnaie, Antonella Corsani & Christian Marazzi

Biorevenu et resocialisation de la monnaie, Antonella Corsani & Christian Marazzi

Publié, le vendredi 2 mars 2007 | Imprimer Imprimer |
Dernière modification : samedi 3 mars 2007


Antonella Corsani : À la lecture de ton article, « L’Amortissement du corps-machine », la socialisation des moyens de production apparaît consubstantielle à la nature du capital fixe en tant que capital humain. Le capital humain, entendu au sens que tu donnes à ce concept, arraché à la pensée libérale et hybridé avec le concept marxien de travail vivant.

Christian Marazzi : Sur la socialisation des moyens de production, tu saisis un point essentiel : la séparation entre capital et travail de type fordiste passait à travers les processus de production « machiniques » qui assuraient (même de manière partielle) au biorevenu d’être une variable dépendante du capital. Autrement dit : ils empêchaient que la reproduction ne s’autonomise du capital. Dans le modèle anthropogénétique (ou biopolitique, si tu veux), les processus de production sont humains, parce que la socialisation des moyens de production ne passe plus à travers le capital machinique, mais directement par le corps de la force de travail. Ce sont peut-être précisément les nouvelles pathologies liées au travail qui révèlent (en négatif) la nouvelle forme que prend la régulation capitaliste de cette socialisation.

Cela revient à dire que le revenu social a toujours une dimension « invalidante  » et excluante, qu’il sert à médicaliser la pathologie du marché du travail, au lieu de libérer les énergies vitales. Business Week a consacré récemment un dossier au secteur de la santé américain qui, dans les cinq dernières années, a été le seul secteur à créer des emplois (1,8 millions de nouveaux emplois) ! On peut y voir soit une confirmation de la nature anthropogénétique / biopolitique du capital, soit une déclinaison pathologisante du Welfare State émergent (dans lequel la maladie et la guerre - la « thanatopolitique » - « régulent » les processus de socialisation).

Antonella Corsani : Tu affirmes que le welfare a assuré la continuité du circuit du capital : ce « revenu d’existence » a reproduit la séparation entre capital et travail et, avec elle, la division sociale du travail. Quelles sont les conditions pour que le biorevenu joue à présent un rôle différent, en tant qu’investissement dans l’autonomie vis-à-vis du capital ? Autrement dit, si le welfare a servi à l’accumulation capitaliste en assurant la continuité du circuit du capital, comment le biorevenu pourrait-il aujourd’hui échapper à ce rôle, ne pas reproduire de nouvelles divisions du travail en Europe et en dehors ? Je m’interroge sur les conditions qui permettraient que le revenu garanti sous sa forme monétaire, ou le biorevenu, n’entre pas dans le circuit du capital.

Christian Marazzi :Tes dernières questions sur le biorevenu renvoient, il me semble, aux processus politiques et organisationnels des luttes contre le capital, bien que le « devenir-capital de l’argent » soit aujourd’hui, plus encore qu’hier, conditionné par le « devenir autonome de la force de travail ».Transformer les divisions ethniques et spatiales de la masse du travail cognitif, ou plutôt du corps-machine de la force de travail, est un présupposé fondamental de toute lutte pour le revenu garanti. Ce qui est en jeu, au-delà du concept de biorevenu, c’est la forme que nous voulons donner à la démocratie : un revenu pour la reproduction de la multitude, des « multiples en tant que multiples » ? Un revenu susceptible d’assurer la dimension « métropolitaine » d’un sujet fait de différences plurielles ? S’il est évident que la revendication du biorevenu présuppose un mouvement organisé, il est encore plus évident (mais c’est ce sur quoi il faut vraiment insister) que ces mouvements et ces revendications doivent être « pluralisés ».

Antonella Corsani : Le modèle anthropogénétique dont tu parles donne une image stylisée des transformations du capitalisme global : la santé, la culture, l’éducation, les savoirs sont au coeur de la valorisation capitaliste à l’échelle mondiale. On pourrait le définir comme un modèle de production de la vie, des corps et du corps social. Mais si cette production se fait dans le cadre d’une économie capitaliste et si l’on adopte le schéma analytique marxien, cela veut dire que le travailleur est séparé de son produit, donc ici de sa propre vie. Sa vie ne lui appartient plus, elle appartient tout entière au capital.

Comment serait-il possible à ce point d’imaginer le biorevenu comme condition pour l’émergence de formes de vie multiples et autonomes vis-à-vis du capital ? Comme condition, autrement dit, pour l’affirmation de formes de vie mineures, hétérogènes ?

Je me demande s’il n’est pas nécessaire de penser la rupture du lien entre reproduction de la vie et production capitaliste. Il s’agirait alors d’un changement d’optique pour penser le revenu garanti comme biorevenu, non pas comme « reconnaissance » (ex-post) d’une richesse produite et qui est déjà à l’intérieur du capital, mais celle d’un accès exante à la monnaie, condition nécessaire pour la liberté de produire d’autres formes de vie, et pour les produire autrement. Je t’en avais parlé il y a quelque temps ; je voudrais qu’on reprenne là où on s’était arrêté  : sur la monnaie.Tu parlais d’argent créé ex nihilo comme moyen de paiement du salaire. L’argent ex nihilo « devient » argent comme capital, mais (et c’est là tout l’enjeu) rien ne dit qu’il devienne nécessairement capital, parce que le facteur temps intervient, et donc la sub- jectivité.L’argent ex nihilo peut rester de l’argent en tant qu’argent, une forme monétaire de la fuite, du « retrait actif » du commandement capitaliste.

Christian Marazzi : L’argent ex nihilo est la forme que prend la valeur dans le rapport entre capital et force de travail, ce qui signifie entre autres que, chez Marx, l’argent est par essence la forme de la valeur et non l’équivalent général, comme l’a toujours prétendu l’orthodoxie marxiste (et particulièrement en France).L’équivalent général n’est que l’« une » des fonctions de l’argent parmi d’autres (moyen d’échange, mesure de la valeur, moyen de paiement, etc.), à l’intérieur de la forme universelle de la valeur.L’argent est un ensemble de fonctions qui, prises toutes ensemble, concourent à déterminer l’essence véritable de l’argent, celle d’être la forme de la valeur. Si je rappelle cela, c’est justement pour éviter que l’on donne de l’argent une définition strictement marchande, autrement dit d’équivalent général entre les marchandises. Il joue aussi ce rôle, bien sûr, mais il y a, à côté de cette fonction, celle de moyen de paiement (dans le cas de l’argent qui achète la force de travail, l’« argent comme capital »). Dans ce cas, l’argent créé ex nihilo achète la force de travail (c’est-à-dire qu’il fonctionne comme capital), mais les biens-salaire que l’ouvrier achètera avec son salaire n’existent pas tant que l’ouvrier n’est pas mis au travail. L’équivalence entre l’argent créé-versé comme salaire et les biens-salaire s’établit ex-post, une fois le travail effectué. C’est là le sens du « devenir-capital de l’argent créé ex nihilo ». Si, par hypothèse (politique), cet argent ne commande pas la travail vivant (la subjectivité in actu), il fonctionnera en tant qu’argent comme argent, un revenu qui achète des biens-salaire. Ces bienssalaire reproduisent cependant une force de travail relativement autonome, qui s’autonomise à l’égard du capital.Tout ceci ne relève pas de la pédanterie universitaire, c’est véritablement une prémisse indispensable si l’on veut comprendre : 1°) que la création ex nihilo de l’argent est parfaitement présente dans la théorie marxienne, et qu’il n’y a pas eu besoin de la déclaration d’inconvertibilité du dollar en août 1971 pour s’émanciper d’une conception métallique de la monnaie, 2°) que l’argent ex nihilo (chez Marx, déjà) est la forme récurrente de paiement de la force de travail achetée par le capital, au sens où c’est la mise au travail de la force de travail - c’est-à-dire sa transformation de capacité de travail à travail vivant / subjectif in actu - qui permet à l’argent créé ex nihilo de se « faire marchandise », autrement dit équivalent général.

Le temps qui s’écoule entre la mise au travail de la force de travail et le versement du salaire est ce qui décide de ce devenir-équivalent gén_ néral de l’argent créé « à partir de rien », c’est-à-dire sans aucune marchandise- argent préexistante. Dans le fordisme, c’était la reproduction de la force de travail par le salaire qui garantissait la continuité du circuit capitaliste, ce qui revient à dire que le salaire tenait lieu d’étalon et de mesure de la valeur. Le salaire était l’équivalent de l’or dans le régime du « gold standard », il servait de mesure et d’étalon de la valeur.

C’est quand les processus de valorisation commencent à fuir les frontières, d’abord nationales, puis de l’usine, que le salaire (ainsi que le salaire social distribué par le Welfare State) entre en crise dans sa fonction de mesure et d’étalon de la valeur. C’est à ce moment-là que l’on peut véritablement parler de passage à une régulation biomonétaire du circuit du capital : l’argent créé ex nihilo est versé de moins en moins comme salaire de la force de travail, et toujours plus comme salaire du corps des travailleurs. Un corps qui n’est plus discipliné par le capital à travers la contrainte au travail dans l’espace de l’usine, mais par la contrainte à produire de la valeur dans tous les espaces de l’existence.

En somme, ce qui garantit la continuité du capital, aujourd’hui plus que jamais, c’est la reproduction de la soumission du corps de la force de travail à des processus de production de valeur centrés sur l’existence en tant que telle, sur le vivant en tant que vivant. Est-ce un hasard, alors, si l’on parle du « modèle anthropogénétique », du secteur de la santé / de la formation / de la culture comme du « moteur de la croissance économique » ? Une première manière de répondre à ta question, passé ces préliminaires « méthodologiques », pourrait être alors la suivante  : l’argent créé ex nihilo peut, je dis bien « peut », ne pas devenir capital (il peut donc ne pas devenir l’équivalent général qui reproduit le vivant comme marchandise), si cet argent (dans ses formes diverses, parmi lesquelles évidemment le revenu social garanti) reproduit la capacité qu’a le corps de s’autonomiser des processus d’exploitation / valorisation. Cette capacité réside exclusivement dans la singularité des femmes et des hommes (un corps « socialisé », collectif, etc., est d’ores et déjà la forme symétrique des processus de production immatériels).

Antonella Corsani : L’inconvertibilité du dollar, décidée en 1971, a été une étape importante du processus qui a conduit de la crise fiscale de l’État à la financiarisation du déficit public et à la « privatisation de la monnaie ». Le biorevenu comme argent créé ex nihilo pourrait impliquer une resocialisation de la monnaie.

Christian Marazzi : Dans le fordisme, l’État social fonctionnait sur la base du déficit public, au sens où l’État créait une demande addi- tionnelle (à celle créée par l’économie) pour allouer les biens publics et assurer une redistribution sociale de la richesse créée (revenu social). Le déficit était couvert par la banque centrale, qui créait en dernière instance l’argent nécessaire pour monétiser cette demande supplémentaire.

Le déficit public, autrement dit, était couvert grâce à la création monétaire. Dans l’économie postfordiste, ce n’est pas seulement l’économie qui s’est financiarisée (importance croissante des marchés boursiers dans la régulation de l’économie), c’est aussi le cas du déficit public, au sens où il ne peut plus être couvert par la création monétaire qu’assuraient les banques centrales. Il est couvert directement par le marché à travers les bons du Trésor. Les banques centrales courent derrière la finance en créant de l’argent pour seconder les marchés (et en particulier dans les périodes de crise, pour éviter le tarissement des liquidités). C’est en ce sens que l’on peut parler d’une véritable privatisation de la monnaie, parce que l’État, dans le postfordisme, est contraint de seconder les choix des investisseurs sur le marché global.

La revendication du salaire social garanti, si elle correspond à une création d’argent ex nihilo, est une manière de mettre un terme à la subalternité de l’État dans les processus de financiarisation / privatisation de l’argent. Aujourd’hui comme hier, l’État continue de fonctionner sur la base de déficits (qui augmentent à mesure que les besoins augmentent).

Pourtant, la création monétaire par l’État ne concerne plus la répartition de la richesse sociale, mais l’augmentation des profits privés réalisés à travers la financiarisation.

La resocialisation de la monnaie met en jeu la compatibilité entre l’État et le marché dans les processus de mondialisation, au sens où une lutte pour ce qu’on peut appeler à ce stade le « biorevenu ex nihilo » émerge par en bas et ne se cantonne pas à l’État-nation. C’est au niveau supranational que se joue la définition d’un revenu social créé ex nihilo.

Traduit de l’italien par Christophe Degoutin

Multitudes N° 27, 2007





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