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Accueil  >  Université Ouverte  >   Année 2008-2009  >  Corpus de textes  >  Le carrosse du commun et la citrouille individuelle : Qui sait ? Muriel Combes

Le carrosse du commun et la citrouille individuelle : Qui sait ? Muriel Combes

Publié, le dimanche 5 avril 2009 | Imprimer Imprimer |
Dernière modification : vendredi 24 juin 2011


Maí®tres et ignorants.

En Rachí¢chant, le film que Jean-Marie Straub et Danií¨le Huillet ont tiré d’un conte pour enfants de Marguerite Duras, montre un petit garí§on qui décide de ne plus aller í l’école. Sommé de s’expliquer, il déclare qu’í l’école, on ne lui apprend que ce qu’il ne sait pas.

Du point de vue du systí¨me socio-éducatif, Ernesto - c’est ainsi que se prénomme le petit garí§on du conte - serait considéré comme un cas de désinsertion précoce qu’il faudrait par tous les moyens resocialiser. Et les pédagogues se porteraient sans doute volontiers au secours du vieux maí®tre pour expliquer í Ernesto qu’aujourd’hui « l’école » n’est plus cette vieille dame indigne qui ne voit en ses ouailles qu’abí®mes d’ignorance, mais s’adresse í des apprenants, í des acteurs en situation, í des personnes complí¨tes dont on prend en considération tous les acquis, toutes les choses apprises au cours de la vie hors les murs de l’école. Et, pour peu que sa classe ou une association de son quartier ait été choisie pour participer í une expérimentation sociale, on lui proposera peut-íªtre míªme, pour mieux rendre visibles í ses propres yeux toutes ces choses qu’il sait sans savoir qu’il les sait, de mettre ses compétences sur un arbre grí¢ce í un logiciel spécialement coní§u pour cela.

Mais il n’est pas sí »r qu’Ernesto accepterait de se ranger aux nouveaux arguments de ses nouveaux maí®tres, ni que, ce faisant, il aurait tort. A-t-il quelque chose í gagner í un retournement tel que, d’abord considéré comme un ignorant qui s’ignore et doit combler son ignorance, il soit désormais considéré comme un « sachant » qui ne se sait pas tel et doit rendre visibles ses compétences ?

Peut-íªtre Ernesto trouverait-il précisément í redire contre cette seconde nature d’élí¨ve que constitue en lui l’école, et qui consiste í prendre l’habitude d’íªtre mesuré, comparé, jugé, í accepter comme une évidence l’idée que le jugement fait partie de la vie. Peut-íªtre míªme penserait-il que faire sortir l’école de ses murs, la rendre coextensive í toute la durée de la vie [1], c’est rendre d’autant plus efficace et redoutable son fondement qu’on le généralise tendanciellement en une évaluation permanente de tous par tous. Le refus du petit Ernesto résonne toujours comme une insurrection légitime aux oreilles de ceux qui pressentent le pií¨ge de toute habilitation : produisant/déclarant un individu expert en telle ou telle matií¨re, l’habilitation le réví¨le simultanément comme ignorant de tout ce dont il n’est pas expert. Et l’on peut faire l’hypothí¨se que cette production d’ignorance n’est que le revers d’une certaine modalité d’accí¨s au savoir, qui, coupant la transmission des savoirs des enjeux et des aventures dont leur constitution est inséparable, coupant les savoirs de leur propre vie, les coupe de la vie de ceux qui les reí§oivent.

Polymorphe savoir

Ce que l’on entend par savoir et ignorer n’est pas fixé dans l’immuabilité de quelque ciel des idées platonicien. Les « directeurs de ressources humaines » et les sociologues du travail le savent bien, eux qui, depuis le milieu des années quatre-vingt substituent de plus en plus massivement la notion de compétence í celle de qualification. Or, si la qualification était toujours liée í un métier ou í un poste de travail - on dira qu’on est plus ou moins qualifié pour effectuer tel ou tel type d’activité -, la compétence met l’accent sur l’individu qui l’occupe. L’ignorance se dit désormais incompétence. Et le savoir ? Gagné par le flou constitutif de la notion de compétence, il se dissémine désormais en savoirs, savoir-faire et míªme « savoir-íªtre ». Marcelle Stroobants, qui place ce constat í l’orée d’une recherche sur la fabrication des aptitudes [2], remarque que ce triptyque devient « la grille d’analyse et de standardisation des formations dites « qualifiantes » í partir du moment oí¹, í la fin des années quatre-vingt, le mode de produire se transforme et sollicite « des compétences plus complexes qui se déclinent dans le registre du raisonnement, de l’habileté et du comportement » (op. cit., p. 12). Tout l’intéríªt de la démarche de M. Stroobants est qu’elle fait porter la question sur le processus de constitution des aptitudes en tant que réalités indissociablement cognitives et sociales puisque leur existence míªme est indissociable de la visibilité qu’exige leur mise en production.

Elle refuse ainsi l’attitude communément admise en sociologie du travail, qui consiste í laisser aux sciences cognitives le soin de rendre compte de cette tripartition en savoirs/savoir-faire/savoir-íªtre, attitude qui postule d’un seul geste la validité du partage en question et le bien-fondé de la répartition universitaire des disciplines qui fait des opérations de l’esprit l’objet des sciences cognitives et du « monde du travail » l’objet de la sociologie. D’une part, elle montre que le partage initial entre savoir et savoir-faire - la funeste catégorie de savoir-íªtre n’étant qu’une transformation de ce dernier - ne reflí¨te aucune différence effective entre deux réalités ; de sorte que ce partage résulte plutí´t de l’inadéquation des catégories utilisées par les sociologues pour décrire l’apprentissage, catégories qu’ils reí§oivent sans les questionner de disciplines bénéficiant a priori du crédit de leur scientificité. Présupposant la validité du couple conceptuel formel/informel, on commence par définir le savoir comme ce qui est susceptible d’íªtre formalisé, puis on pose l’existence d’une espí¨ce de savoir dont l’apprentissage serait quant í lui informel, indicible : le savoir-faire. Si l’on suit M. Stroobants, on dira qu’une telle distinction ne reflí¨te finalement rien d’autre que l’impuissance des sociologues í expliquer la différenciation effective des aptitudes dont ils ne cessent de parler

Des compétences sans histoire

Du détour qu’elle opí¨re du cí´té des sciences cognitives, M. Stroobants ramí¨ne la réponse sans doute la plus répandue í la question de la modalité de l’apprentissage d’aptitudes diverses. Cette réponse cognitiviste consiste í faire l’hypothí¨se d’une structure d’acquisition. La compétence, coní§ue au sens le plus général du terme, serait une structure indépendante de tout contenu particulier et pour cette raison transférable aux situations et aux domaines les plus divers. Soulignant que lorsqu’elles doivent définir les « nouvelles normes de compétences » les entreprises recourent í des formules englobantes, telles que : « la capacité í résoudre des problí¨mes », « la capacité d’apprendre í apprendre », les « aptitudes í communiquer, í travailler en équipe » ou « l’aptitude í la pensée holistique », M. Stroobants remarque que ce « vocabulaire cognitiviste convient bien pour moderniser une demande indéterminée, non que les entreprises répugnent í énoncer leurs besoins, mais parce qu’elles n’ont pas les moyens de les prévoir » (op. cit., p. 320). S’exprimant en termes cognitivistes, les patrons retrouvent en fait les termes du vieil idéal humaniste de la « tíªte bien faite » (op. cit., p. 319). De quoi faire douter ceux qui ne voient, pour s’opposer au « marché », que les lumií¨res du « savoir désintéressé », de l’efficacité de leur argument.

Il est vrai que requérir í tous les niveaux de son processus d’accumulation des tíªtes bien faites semble exposer le capital au risque d’un refus généralisé de l’asservissement. Pourtant, les risques d’un tel refus sont plutí´t disséminés, indiquant qu’une extension de l’accí¨s au savoir et une élévation du niveau moyen des études ne produisent pas automatiquement des effets émancipateurs. Pourquoi la surqualification du travail vivant ne signifie-t-elle pas d’emblée une émancipation collective ? Comment expliquer que l’augmentation du niveau de la formation semble míªme induire une intensification plutí´t qu’une diminution de l’exploitation ? Certes, ce sont lí de naí¯ves questions, mais elles insistent pourtant. Le savoir n’est-il pas ce qui est supposé libérer les esprits ? N’est-ce pas pour apprendre í lire et í écrire que des ouvriers ont pris sur les nuits, temps de la recomposition de leurs forces, voyant dans cet accí¨s au savoir l’unique voie d’émancipation de leur condition d’exploités ? [3]. La réponse í des questions naí¯ves n’est pas nécessairement simple. Répondre í celles qui sont posées ici suppose d’éclaircir la question de l’apprentissage ; en particulier, il semble nécessaire de déplacer la question de la considération du niveau í celle du mode de la formation, et de ne pas supposer résolue cette question par l’hypothí¨se cognitiviste d’une structure indéterminée applicable í des situations diverses. Car en évacuant du processus d’apprentissage une dimension essentielle qui est celle de son historicité, une telle hypothí¨se revient en fin de compte í nier l’existence d’un véritable apprentissage. Et l’on pourrait étendre í toutes les « compétences » imaginables ce que M. Stroobants objecte í Chomsky au sujet de la compétence linguistique qui ne saurait selon lui íªtre induite de l’environnement de l’enfant : « c’est en vertu d’une conception étroite de l’expérience que la compétence linguistique est supposée sans histoire » (op. cit., p. 265).

Toute une histoire

Dí¨s la naissance, les petits-enfants des hommes sont pris dans des processus de régulation multiples : fixer le rythme de l’alimentation et du sommeil, apprendre í marcher, puis í parler, autant de comportements qu’il s’agit pour l’enfant d’acquérir pour entrer dans le monde humain. Mais il n’est pas certain que l’on doive parler d’« acquisition » í propos de ce processus de transformation qui se produit individu par individu au cours d’une histoire singulií¨re confirmant chaque fois son appartenance í une « espí¨ce ». Raconter cette histoire, c’est chercher í comprendre comment un individu construit lui-míªme au cours de son apprentissage les outils dont il a besoin pour apprendre et comment, ce faisant, il se construit lui-míªme. Décrire cela, et d’une manií¨re plus générale décrire la manií¨re dont viennent í exister ces réalités que l’on appelle des individus (un cristal, une plante, un homme, etc.), dont ils se constituent en faisant entrer en relation des choses qui n’ont pas elles-míªmes la forme d’íªtres individués, c’est ce que n’a cessé de faire Gilbert Simondon dans ce qu’il a nommé sa philosophie de l’individuation.

Du point de vue de Simondon, tout ce qui existe sous la forme d’un íªtre individué résulte d’une opération d’individuation qui débute sous l’impulsion d’un germe singulier placé dans des conditions énergétiques déterminées. Simondon dit souvent que toute individuation est une opération transductive, c’est-í -dire fait entrer en relation deux ordres de réalité qui étaient jusque-lí séparés, en instaurant entre eux une compatibilité. Dans cette perspective, un individu est précisément ce qui relie deux ordres de réalité qui étaient incompatibles avant son existence et qu’il rend compatibles en naissant. Míªme la formation d’une brique par moulage - opération í laquelle Simondon consacre de trí¨s belles pages - est une transduction. La brique qui en résulte n’est rien d’autre que la mise en relation des propriétés de déformation que recí¨le l’argile et de l’énergie fournie par l’artisan, í travers un moule qui fonctionne comme une limite pour les forces déformatrices de l’argile. On n’impose pas de l’extérieur une forme í l’argile supposée informe, mais c’est l’argile qui prend forme í partir d’un potentiel qu’elle recí¨le.

La seule différence que Simondon reconnaí®t entre les íªtres physiques et les íªtres vivants n’est pas une différence de nature ou de substance, mais une différence d’allure d’individuation : alors qu’un individu physique peut épuiser son potentiel et arríªter son individuation - ainsi un cristal peut épuiser toutes les ressources de son eau-mí¨re et se stabiliser, cesser de croí®tre -, un vivant n’est jamais achevé. Le vivant est « théí¢tre d’individuations » : vivre, c’est s’individuer et individuer en soi des conduites, des affects, etc. Ainsi, l’individuation d’un vivant humain se perpétue non seulement í travers les fonctions biologiques, mais aussi í travers les fonctions psychiques : « Toutes les fonctions du vivant sont ontogénétiques en quelque mesure [...] L’individu vit dans la mesure oí¹ il continue í individuer, et il individue í travers l’activité de mémoire comme í travers l’imagination ou la pensée inventive abstraite. » [4] Insoluble aussi bien si l’on fait appel í des capacités innées enveloppées dans les individus que si l’on fait l’hypothí¨se d’une acquisition intégrale, le problí¨me de l’émergence des comportements trouve dans la perspective que propose Simondon un éclairage nouveau.

Se référant í des études sur l’ontogení¨se du comportement, Simondon décrit l’émergence de comportements nouveaux chez le nourrisson comme une succession d’étapes « d’adaptation aux mondes extérieurs » et d’étapes de « dédifférenciation au moins apparente des ajustements adaptatifs et de recherche de nouveaux ajustements. » [5] Selon ce schéma, l’« acquisition » de nouveaux comportements ne se fait pas selon une progression harmonieuse et continue, mais en fonction de crises au cours desquelles l’enfant cherche une nouvelle adaptation. La « réponse » qu’est l’adaptation ni ne préexiste au-dedans ni ne vient du dehors : le nourrisson doit la trouver en transformant sa propre structure, au cours de « fluctuations autorégulatrices ». C’est ainsi « qu’un enfant est capable de trouver lui-míªme les structures d’adaptation pour le feeding behaviour (comportement alimentaire) et pour le régime de repos et de veille, tout aussi bien si on le laisse agir de lui-míªme que si on lui impose des cadres définis » (op. cit., p. 55-56). Que les comportements émergent, qu’ils ne préexistent pas, innés, dans le nourrisson, ne signifie donc pas qu’ils soient inconditionnés. Autrement dit, apprendre, ce n’est ni actualiser de l’inné ni former un acquis, c’est inventer une compatibilité entre un développement intérieur et une exigence extérieure ; c’est composer ses propres forces avec celles des mondes extérieurs.

Apprendre, incorporer

Si l’émergence de nouveaux comportements ou de nouvelles aptitudes ne relí¨ve pas d’un procí¨s d’acquisition, c’est aussi qu’elle engage l’ensemble de la problématique individuelle d’un íªtre. En fonction d’une nouvelle situation qui survient í un moment donné de l’existence, se produit nécessairement une remise en question des anciens schí¨mes et une intégration des composantes de la nouvelle situation dans l’activité structurante de l’individu. Juste aprí¨s avoir exposé l’exemple de l’apprentissage de la marche, et plus particulií¨rement signalé le moment oí¹, parvenu í une maí®trise parfaite de la reptation, un enfant se met soudain í mal ramper, ne parvient plus í avancer, désadapté, jusqu’í ce qu’il parvienne finalement í recomposer son comportement sous la forme de la marche í quatre pattes í genoux, Simondon conclut qu’« une adaptation qui ne correspond plus au monde extérieur, et dont l’inadéquation par rapport au milieu se réverbí¨re dans l’organisme, constitue une métastabilité qui correspond í un problí¨me í résoudre : il y a impossibilité pour l’íªtre de continuer í vivre sans changer d’état » (op. cit., p. 59). En suivant Simondon, on décrira l’apprentissage comme une transformation globale de la structure de celui qui apprend.

C’est bien ce que fait M. Stroobants qui, pour rendre compte de la dimension historique de la constitution des aptitudes, s’appuie sur le concept simondonien de transduction. Apprendre í lire, í déchiffrer un graphique ou un problí¨me mathématique, apprendre í jouer du piano ou í utiliser un logiciel de traitement de texte, ou encore apprendre les gestes qu’il faut savoir faire pour devenir paludier, autant d’exemples, parmi de nombreux autres possibles, de processus d’apprentissage que l’on peut décrire en termes de transduction.

í€ propos des processus d’alphabétisation, M. Stroobants note que la transformation induite par l’histoire du graphisme dans les registres cognitifs « n’est ni naturelle ni réversible » (op. cit., p. 304). Mais ceci pourrait se dire de tout apprentissage : les problí¨mes auxquels est soumis celui qui apprend induisent en lui une transformation qui, une fois advenue, est irréversible bien que non innée, présente l’allure paradoxale d’un acquis irréversible. C’est ainsi que celui qui sait lire ne peut pas s’empíªcher de lire toute expression signifiante qui se présente dans son champ de vision ; on dira que « savoir-lire » détermine un partage entre un « avant » et un « aprí¨s », tel que tout lecteur « oublie » ce qu’était sa perception antérieure et comment elle s’est transformée. C’est que, comme le note M. Stroobants : « Acquérir un savoir-faire, c’est bien résoudre un problí¨me, non pas au sens cognitiviste de l’application d’une méthode générale, mais au sens dont parlait Simondon. L’acquisition d’un savoir-faire représente une authentique transduction, c’est-í -dire une refonte des données d’une situation problématique. Il faut entrevoir, tout d’abord, l’obstacle, pour le surmonter. Et le surmonter, cela revient í transformer l’obstacle en ressource, í se l’associer » (op. cit. p. 311). Apprendre, c’est donc en quelque sorte faire corps : faire corps avec les mots est la tí¢che de celui qui lit comme incorporer le marais salant est celle du paludier. C’est incorporer les contraintes d’un milieu de telle sorte qu’í un moment donné, l’obstacle, ce qui faisait difficulté, a disparu, et fait partie de la solution qui a transformé le sujet. Dans cette incorporation, c’est l’ensemble de la structure psychique d’un sujet qui se trouve engagée en tant que réalité non entií¨rement structurée í l’avance mais se structurant de manií¨re continue.

La fixation par l’adaptabilité

Contre l’approche cognitiviste qui, en se donnant sous forme d’une structure d’acquisition ce qui est supposé expliquer la différenciation des aptitudes rend incompréhensible le processus de leur constitution dans l’histoire d’un individu, M. Stroobants montre qu’une telle structure se constitue nécessairement en míªme temps que l’aptitude correspondante. Mais son analyse ne vise pas simplement í réfuter une contre-vérité répandue au sujet de la nature de l’habilitation ; car, dí¨s lors qu’elles fondent des pratiques au sein du champ social, les contrevérités produisent autant d’effets que les vérités. Ainsi, s’il est vrai que tout mode d’apprentissage est transductif, prétendre transmettre l’adaptabilité elle-míªme est une entreprise « non seulement pédagogiquement inefficace mais surtout hautement discriminante » (op. cit., p. 319). Car en fondant les premiers apprentissages méthodiques généraux sur des schí¨mes formels décontextualisés, on ne peut qu’opérer d’emblée une sélection entre ceux dont l’environnement, les mondes sociaux et mentaux, perceptifs et affectifs, permettront un accí¨s í ces schí¨mes et ceux qui ne disposeront d’aucun moyen d’y accéder. Poser des retenues pour faire une soustraction, conjuguer un verbe, lire un graphique, une carte, etc. sont autant de procédures í maí®triser pour apprendre qui peuvent s’avérer íªtre de véritables obstacles formels autour desquels se construit ce que l’on appelle 1’« échec scolaire ». « C’est de la sorte que l’ignorance et l’expertise se fabriquent et s’estampillent » (op. cit., p. 329), telle est la conclusion de l’enquíªte qui place í son point de départ le constat de la substitution du modí¨le de la compétence í celui de la qualification. La nature transductive de l’émergence des comportements et des processus d’apprentissage s’oppose - au double sens de contredit et de combat - í ce modí¨le de la compétence. Car l’opération la plus perverse de la notion de compétence consiste í rabattre la transductivité de l’apprentissage sur une adaptabilité générique des sujets. Une telle opération est de celles qui contribuent í l’efficacité d’un pouvoir individualisant.

En attachant solidement í l’individu des aptitudes dont l’examen de leur apprentissage réví¨le pourtant la nature collective [6], le modí¨le du savoir qui place la notion de compétence en son centre légitime l’individualisation toujours plus grande des salaires. Celle-ci repose en effet sur la possibilité de négocier avec l’employé la valeur de ses performances en cours de contrat, ce qui signifie, comme le montre Christian Marazzi [7], que le salaire n’est pas entií¨rement fixé dí¨s le départ mais comporte une part de revenu dont le montant varie en cours d’exercice, en fonction de la valeur reconnue aux qualités supposées individuelles du salarié. Dí¨s lors, apercevoir dans l’apprentissage un processus de transformation globale d’un sujet, insister sur ceci que celui qui apprend n’est jamais isolé mais qu’une telle transformation est toujours une reproblématisation par le sujet de données qui viennent du collectif, c’est rendre visible l’arbitraire total que constitue l’individualisation des salaires. Finalement, il est peut-íªtre ainsi possible de répondre í la « naí¯ve » question au sujet de la non-coí¯ncidence entre généralisation de l’accí¨s au savoir et émancipation collective. S’il est vrai que l’apprentissage est un processus transductif qui engage une transformation globale du sujet - apprendre, c’est franchir des seuils qui ne nous laissent pas intacts -, le modí¨le de la compétence opí¨re í la fois l’oblitération de ce processus transformateur et sa reterritorialisation sur l’individu constitué (ses « compétences », ses « talents », etc.).

De ce point de vue, l’individualisation des salaires comme opération de contrí´le des sujets au travail est une conséquence, ou plus exactement a pour condition, cette individualisation du modí¨le de l’apprentissage et du processus de son habilitation. L’adaptabilité, comme nom d’une capacité formelle í appliquer des schémas abstraits í des cas différents, n’est dí¨s lors pas seulement une manií¨re de (mé-)connaí®tre le processus d’apprentissage. Ce nom désigne plutí´t la forme d’intelligence que l’on attend des sujets et que l’on produit en eux, í savoir une faculté í se plier í des contextes productifs divers. Or, nul n’ignore que s’adapter, c’est pour un sujet accepter avec une égalité d’humeur les diverses injonctions qui lui sont faites. De sorte que l’on peut dire que l’adaptabilité désigne finalement la fixation du potentiel de métamorphose des sujets sous la forme d’une permanente disponibilité ; miracle de la transmutation de l’or de la puissance transformatrice en plomb de la servilité. Dans le cercle enchanté de notre systí¨me socio-économico-cognitif, le carrosse commun finit toujours par se voir transformé en citrouille individuelle et la mobilité n’est encouragée qu’en tant qu’elle concourt í ne rien changer. S’interroger sur ce que l’on entend par savoir est l’une des choses í faire pour briser l’envoí »tement et commencer í sortir de notre condition perpétuelle d’experts-ignorants. De cette condition, tels des barons de Mí¼nchhausen, nous sommes condamnés í nous sortir nous-míªmes en nous tirant par les cheveux. Mais c’est lí finalement ce que fait tout petit enfant d’homme qui résout í partir de ses propres forces les problí¨mes que lui soumet son monde. C’est aussi en ce sens que nous comprenons l’optimisme d’Ernesto, répondant au maí®tre qui lui demande comment il compte apprendre ce qu’il ne sait pas : « I-né-vi-ta-ble-ment ».

Muriel Combes, Alice n°2, été 1999

[1] Ce processus d’extension de la formation í l’ensemble des situations de l’existence est en cours, et les réformateurs du systí¨me éducatif le résument depuis une dizaine d’années par la formule de « formation tout au long de la vie ». Mais cette pénétration de la formation dans la vie n’est que la réciproque d’une pénétration de la production dans la formation, de sorte que l’on assiste plutí´t í une indistinction tendancielle du travail et de la formation qui manifeste une mise en production de toutes les potentialités des vivants humains. L’école achí¨ve sa transformation, d’« atelier de la société-usine », que les analyses d’inspiration opéraí¯ste voyaient en elle dans les années soixante-dix, en laboratoire d’une mise au travail généralisée des intelligences et autres aptitudes. í€ ce sujet, cf. Cristal Qui Songe, « Dix thí¨ses sur l’université productive », in Futur antérieur n°43.

[2] Savoir-faire et compétences au travail. Une sociologie de la fabrication des aptitudes, Editions de l’université de Bruxelles, 1993. Le présent article, comme on le verra, doit beaucoup aux analyses de cet ouvrage, mais les oriente dans une perspective assez différente de celle de son auteur.

[3] Voir í ce sujet le beau livre de Jacques Rancií¨re, La nuit des prolétaires, Fayard, 1981.

[4] Gilbert Simondon, L’individu et sa gení¨se physico-biologique, Grenoble, í‰d. Jérí´me Millon, coll. « Krisis », 1995, p. 207.

[5] Gilbert Simondon, L’individuation psychique et collective, Paris, Aubier, 1989, p. 55.

[6] Que ce soit sous forme de savoirs constitués peu í peu et sédimentés dans des techniques (mécaniques ou non : l’écriture est une technique tout autant que l’ordinateur ou la caméra), ou comme suggestions, conseils de l’entourage expérimenté, tout apprentissage fait intervenir le collectif. Le sujet qui apprend n’est jamais seul.

[7] Dans La place des chaussettes, sous-titré « Le tournant linguistique de l’économie et ses conséquences politiques », Paris, í‰ditions de l’éclat, 1997, p. 48-49, Christian Marazzi montre que les théories économiques qui prétendent que la force de travail a un prix déterminé par le rapport entre la demande et l’offre sur le marché du travail sont invalidées dans les faits par le mode de régulation post-fordiste du rapport salarial. Il écrit ainsi qu’une part croissante du revenu salarial se détermine « sur la base du degré d’implication, du « zí¨le » et de l’intéressement dont il [l’ouvrier] a fait preuve pendant le processus de travail, c’est-í -dire aprí¨s le moment de la négociation ».

Word - 49.5 ko
Qui sait ? Muriel Combes (6 p.)

Télécharger la brochure : Le maitre ignorant : premií¨re leí§on, qui reprend intégralement le premier chapitre du livre de Jacques Rancií¨re, ainsi que des extraits et photogrammes de : En rachachant, court-métrage de Danií¨le Huillet et Jean-Marie Straub d’aprí¨s un conte de Marguerite Duras.)

PDF - 322.8 ko

Simondon, Individu et collectivité. Pour une philosophie du transindividuel, Muriel Combes

Politiques de la vérité (ou comment sortir de l’épistémologie) - Muriel Combes

On peut consulter par ailleurs :

Commencer un mouvement comme si l’on était déjí en train de le continuer... et Pour une politique du savoir, Bernard Aspe, 2009

Université en lutte et évaluation : Inévitablement (aprí¨s l’école) , Julie Roux, enseignante, chí´meur, philosophe et chauffeur-livreur, 2007

Contribution sur l’égalité : Le maí®tre ignorant, Jacques Rancií¨re- extraits et 1er chapitre

Université, quelle lutte contre la société de concurrence ?, Cip-idf, 2009

Tendance gréviste, ni CPE ni CDI, Appel de Rennes II, 2006

Intermittents, enseignants, chercheurs, précaires, ce qui nous rassemble..., Cip-idf, 2004

Dix Thí¨ses sur l’Université Productive, Cristal qui songe, 1997

L’école, atelier de la société-usine, L’école en lutte, 1973


La coordination a dí » déménager le 5 mai 2011 pour éviter une expulsion et le paiement de prí¨s de 100 000 € d’astreinte. Provisoirement installés dans un placard municipal de 68m2, nous vous demandons de contribuer activement í faire respecter l’engagement de relogement pris par la Ville de Paris. Il s’agit dans les temps qui viennent d’imposer un relogement qui permette de maintenir et développer les activités de ce qui fut de fait un centre social parisien alors que le manque de tels espaces politiques se fait cruellement sentir.

Pour contribuer í la suite :

« ¢ faites connaí®tre et signer en ligne Nous avons besoin de lieux pour habiter le monde. »¢ indiquez í accueil cip-idf.org un n° de téléphone afin de recevoir un SMS pour íªtre prévenus lors d’actions pour le relogement ou d’autres échéances importantes.

Nous sommes tous des irréguliers de ce systí¨me absurde et mortifí¨re - L’Interluttants n°29, hiver 2008/2009

Pour ne pas se laisser faire, agir collectivement :

Permanence CAP d’accueil et d’information sur le régime d’assurance-chí´mage des intermittents du spectacle, lundi de 15h í 17h30. Envoyez questions détaillées, remarques, analyses í cap cip-idf.org

Permanences précarité, lundi de 15h í 17h30. Adressez témoignages, analyses, questions í permanenceprecarite cip-idf.org

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Tel 01 40 34 59 74





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