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Digression sur le « suivi individuel » avec Kafka

Publié, le dimanche 12 avril 2009 | Imprimer Imprimer |
Dernière modification : vendredi 24 juin 2011


Kafka et la culpabilité.

í€ partir du travail d’entretiens sur le suivi et de la permanence précarité, nous n’avons pas eu recours exclusivement í des textes théoriques, mais aussi í des textes littéraires, pour essayer de comprendre notamment le sentiment de culpabilité lié í transformation des droits sociaux en dette.

Nous rencontrons systématiquement chez les personnes interviewées une forme ou une autre de culpabilité. Mieux que les psychologues et sociologues, Kafka paraí®t saisir de manií¨re puissante le climat de suspicion, de culpabilité qui sévit dans nos sociétés. Le court qui suit, inspiré de la lecture de Kafka, a été écrit í partir du travail dans les permanences. Il résonne avec l’enquíªte collective en cours lí oí¹ celle-ci touche í l’expérience quotidienne du rapport aux institutions.

C’est une faí§on d’interroger la fonction de la « loi », et notamment de la « loi sociale », qui fait écho au film tourné dans le cadre de la recherche í partir d’un texte de Faulkner, extrait des Palmiers sauvages (Paris, Gallimard, coll. « L’Imaginaire », 1977). Chacun de ces auteurs invite, í sa manií¨re, í interroger notre condition existentielle entre « précarité » et « culpabilité ».

Digression sur le « suivi individuel » avec Kafka

« Les Assurances sociales sont nées du mouvement ouvrier, l’esprit lumineux du progrí¨s devrait donc les habiter. Or, que voyons nous ? Cette institution n’est qu’un sombre nid de bureaucrates, parmi lesquels je fonctionne en qualité de juif unique et représentatif. »

Lundi, í la réunion « précarité », on a dit des choses trí¨s importantes qu’on risque de perdre (lorsqu’on rédige, on ne retrouve plus la míªme intensité). Des choses qui font écho í d’autres chose dites dans les textes sur la commission Cap (Conséquences de l’application du protocole UNEDIC), les nouveaux entrants, la subordination qui, depuis le début, me font penser í Kafka et í ses écrits. Kafka était haut-fonctionnaire dans l’une des premií¨res formes d’Assurance sociale, il en connaissait bien le fonctionnement et la logique. Il a fait de l’Assurance un analyseur de nos sociétés.

Comme on l’a dit lundi, les institutions telles que le RMI ou l’Assurance chí´mage énoncent quelque chose avant míªme d’articuler le moindre discours. Elles disent qu’il y a un problí¨me (le chí´mage, l’employabilité, etc.). Mais, étant donné que ce n’est pas la société qui est convoquée au « suivi individuel », mais toi, « Joseph K », un glissement s’opí¨re entre « il y a un problí¨me social » et « c’est toi le problí¨me ! ».

Le glissement est contenu dans l’institution míªme, dans ses pratiques et ses procédures, avant de s’inscrire dans les tíªtes des travailleurs sociaux et des allocataires.

Comme dans Le Procí¨s, l’« accusation » n’est jamais formulée clairement (ils essaient de le faire - le chí´mage, c’est de ta faute ! -, mais í§a résiste aussi du cí´té de l’institution, puisque la faute « chí´mage » a des contours vagues, indéfinis, imprécis - la seule définition possible est politique, et í§a pose quand míªme des problí¨mes !).

Mais on oublie trí¨s rapidement le caractí¨re flou de l’accusation. Elle installe le doute et la sensation d’íªtre coupable de quelque chose, d’íªtre « en défaut », puisqu’on a bien reí§u un papier et qu’on a bien été convoqué/arríªté ; on doit bien se présenter í telle adresse, tel jour, í telle heure, dans tel bureau. L’« arrestation » de Joseph K. ne change rien í sa vie, il continue í travailler, í vivre comme avant, de telle sorte qu’il est í la fois arríªté et libre.

Le sentiment de culpabilité, í§a revient tout le temps : les nouveaux entrants dans le régime de l’intermittence que nous avons interviewés déclinent chacun une culpabilité différente et, si on en avait réuni dix, il y aurait probablement eu dix culpabilités différentes ; pareil dans les entretiens Cap, etc...

Coupable ou innocent, de toute faí§on on institue un dossier sur toi, « Joseph K ». Il y a un dossier quelque part et des fonctionnaires qui s’en occupent, mais tu ne verras jamais que les larbins de l’institution et jamais les « grands procurateurs ». D’ailleurs, est-ce qu’il y a une institution verticale des bureaux, avec chefs et sous-fifres, ou est-ce que tout se passe horizontalement, entre « subalternes » ? Un peu des deux, mais la bonne information est toujours dans le bureau d’í cí´té ; il faut taper í la porte suivante, í l’infini.

Le 3949 (la plate-forme téléphonique récemment mise en place par Pí´le emploi qui remplace le face-í -face avec les agents de l’institution) est la version contemporaine du « bureau ». Il faut composer plusieurs fois le 3949 pour accéder í des « fonctionnaires » et, comme ce ne sont jamais les míªmes, il faut vérifier í chaque fois s’il s’agit bien de la míªme loi, puisque chacun l’interprí¨te í sa faí§on.

Souvent, les fonctionnaires ne la connaissent pas, et, de toute manií¨re, ils raccrochent aprí¨s, la conversation s’interrompt au bout de 6 minutes. Il faut alors taper í la porte í cí´té, et ainsi de suite. Le 3949 est une déterritorialisation du bureau et du fonctionnaire.

Les « tribunaux » du « procí¨s », comme l’accusation, n’ont pas de limites clairement définies. Ils sont dispersés dans la ville, et on ne sait pas trí¨s bien en quoi ils consistent.

La « loi » de Kafka me paraí®t mieux coller aux lois « sociales », aux rí¨glements de la sécurité sociale, qu’í la loi pénale, parce qu’elle est relativement malléable, en prolifération continue et en expansion permanente. Elle a des « marges », variables d’une institution í l’autre, que les allocataires, autant que les fonctionnaires, peuvent íªtre amenés í tour de rí´le í exploiter ou subir.

Kafka distinguait trois types d’acquittement : l’acquittement réel (« on n’en a jamais eu vent »), l’acquittement apparent (« réclame un effort violent et momentané ») et l’atermoiement illimité (« un petit effort chronique »). C’est le dernier qui nous concerne de plus prí¨s.

L’acquittement définitif n’existe qu’en théorie. L’acquittement apparent caractérise les sociétés disciplinaires, oí¹ l’on passe d’un enfermement í un autre, d’une culpabilité í une autre. De la famille í l’école, de l’école í l’armée, de l’armée í l’usine, etc., et chaque passage est marqué par un jugement/évaluation. On passe d’un acquittement (« Tu n’es plus un enfant, tu n’es plus un écolier ») í un autre procí¨s, instruit par un autre dossier : « Tu es un soldat, tu es un travailleur, tu es un retraité », etc.

L’atermoiement illimité, par contre, maintient indéfiniment le procí¨s dans sa premií¨re phase, c’est-í -dire dans une situation oí¹ l’on relí¨ve í la fois de la présomption d’innocence et de la culpabilité (on est bien en procí¨s, on a bien été convoqué et on a bien un dossier). Dans l’atermoiement illimité, la sentence de culpabilité ou d’acquittement n’arrive jamais. L’état de suspension entre innocence et culpabilité oblige í íªtre continuellement mobilisé, disponible, aux aguets.

L’atermoiement illimité demande encore plus d’attention : « un petit effort, mais chronique », dit le peintre Le Tintoret, c’est-í -dire plus d’implication subjective.

La loi n’a pas d’intériorité, la loi est vide (la loi est « pure forme »), puisque, dans le meilleur des cas, c’est toi-míªme, Joseph K, qui dois contribuer í construire et reconstruire ta sentence en travaillant ton dossier et tes convocations.

La relation qui se brode au cours du suivi sur ce fond de culpabilité est un procí¨s/processus dans lequel il faut jouer le jeu tout en se dérobant, anticiper les évolutions, les tournants, les aspérités, sans y croire vraiment (« cynisme » du fonctionnaire et des allocataires).

De toute manií¨re, ta subjectivité est convoquée et elle est impliquée. Elle travaille, pense, hésite, se pose de questions, míªme malgré toi.

La prolongation indéfinie de la premií¨re phase du procí¨s comporte un « suivi » qui n’a pas de fin.

L’emploi du temps de l’« accusé » et l’emploi du temps du « suivi » se rí¨glent l’un sur l’autre.

« Les interrogatoires sont trí¨s courts ; si on n’a pas le temps ou l’envie d’y aller, on peut s’excuser quelquefois ; on peut míªme, avec certains juges, régler d’avance l’emploi du temps de toute une période ; il ne s’agit au fond que de se présenter de temps í autre au magistrat pour faire son devoir d’accusé. »

Comme dans Le Procí¨s, íªtre accusé, ce n’est pas de tout repos, c’est un travail. Il faut suivre son dossier, il faut s’en occuper, beaucoup et constamment (l’« industriel » engage tout son temps et son argent pour se défendre).

Dans le cas des intermittents, suivre son procí¨s-dossier devient un deuxií¨me travail. Il faut se tenir au courant de l’évolution de la loi, de ses changements, pénétrer ses subtilités ; il faut se hisser au míªme niveau de connaissance que les fonctionnaires, voire les dépasser. Les RMIstes préparent leur rencontre, leur face-í -face avec l’institution, en élaborant des tactiques, ils affinent des « projets » plus ou moins fantaisistes. Tous travaillent en fournissant, directement ou indirectement, des indices, des informations, tous fonctionnent comme producteurs de feedbacks lu par l’institution.

Dans les sociétés disciplinaires, la loi pénale a été légitimée par la lutte contre les illégalismes et par (pour ?) la paix sociale, mais, en réalité au lieu d’éliminer les illégalismes, elle a produit et différencié elle-míªme les « crimes » et les « criminels ». De míªme, dans les sociétés de contrí´le, la loi sociale a pour légitimité la lutte contre le chí´mage et pour le plein-emploi, mais elle ne fait qu’inventer, multiplier, différencier mille faí§ons de ne pas íªtre employé í plein temps. La « loi » sociale, comme la loi pénale, n’a pas échoué, mais pleinement réussi.

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Digression sur le « suivi individuel » avec Kafka

Lutter construit la puissance du nous, mobilisons-nous pour de nouveaux droits sociaux

Pour faire face au « suivi individuel » et au contrí´le, ne restez pas seuls. Chacun a le droit d’íªtre accompagné par la personne de son choix lors des démarches dans les institutions sociales. Que l’on soit nombreux, comme lors de cette action í Montreuil : í€ Pí´le Emploi comme ailleurs, ne pas se laisser faire, ou pas, comme, ce jour lí  : Pí´le emploi, d’exception en exception : Une radiation pour absence í convocation « exceptionnellement » annulée, í Pí´le, ou lors des rdv d’insertion et í la CAF (Nationale : 8 cars de CRS, 10 policiers en civil (im)mobilisés, 2000 euros de « trop perí§u » RMi récupérés, mieux vaut ne pas rester isolé.

Avant d’agir en CAF, d’accompagner des allocataires, mais ou inconnus, une lecture conseillée : Salariés de la caisse d’allocations familiales, chí´meurs, précaires résistons í l’entreprise CAF !


La coordination a dí » déménager le 5 mai 2011 pour éviter une expulsion et le paiement de prí¨s de 100 000 € d’astreinte. Provisoirement installés dans un placard municipal de 68m2, nous vous demandons de contribuer activement í faire respecter l’engagement de relogement pris par la Ville de Paris. Il s’agit dans les temps qui viennent d’imposer un relogement qui permette de maintenir et développer les activités de ce qui fut de fait un centre social parisien alors que le manque de tels espaces politiques se fait cruellement sentir.

Pour contribuer í la suite :

« ¢ faites connaí®tre et signer en ligne Nous avons besoin de lieux pour habiter le monde. »¢ indiquez í accueil cip-idf.org un n° de téléphone afin de recevoir un SMS pour íªtre prévenus lors d’actions pour le relogement ou d’autres échéances importantes.

Nous sommes tous des irréguliers de ce systí¨me absurde et mortifí¨re - L’Interluttants n°29, hiver 2008/2009

Pour ne pas se laisser faire, agir collectivement :

Permanence CAP d’accueil et d’information sur le régime d’assurance-chí´mage des intermittents du spectacle, lundi de 15h í 17h30. Envoyez questions détaillées, remarques, analyses í cap cip-idf.org

Permanences précarité, lundi de 15h í 17h30. Adressez témoignages, analyses, questions í permanenceprecarite cip-idf.org

í€ la CIP, 13bd de Strasbourg, M° Strasbourg Saint-Denis
Tel 01 40 34 59 74





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