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La crise des subprimes est une crise de la gouvernementalité néo-libérale, et non une incapacité í réguler la monnaie

Publié, le mardi 8 décembre 2009 | Imprimer Imprimer |
Dernière modification : lundi 2 avril 2012


Article retranscrit í partir de l’intervention de Maurizio Lazzarato [1] aux Mardis de Chimí¨res, le 17 décembre 2008.

Appauvrissement et enrichissement dans le néo-libéralisme

La crise que nous sommes en train de vivre n’est pas une crise financií¨re au sens du consensus médiatique, qui en parle comme s’il s’agissait du résultat d’une séparation entre la spéculation des financiers et la production des entrepreneurs (tel que le dit Sarkozy). L’économie dite réelle et la spéculation financií¨re sont indissociables. Et la crise, en réalité, met en évidence l’échec d’une gouvernementalité néo-libérale de la société, dont la finance n’est qu’un dispositif (míªme s’il est stratégique).

1) La finance est une machine de guerre qui transforme les droits sociaux en crédits [2], en assurances individuelles et en rente (des salariés aux actionnaires).

Alors que l’économie réelle appauvrit les gouvernés en tant que salariés (blocage des salaires, précarisation, etc.) et en tant que détenteurs de droits sociaux (réduction des transferts de revenu, diminution des services publics, des allocations chí´mage, etc.), la finance virtuelle prétend les enrichir par le crédit et l’actionnariat.

Les politiques néo-libérales ne veulent pas d’augmentations de salaire directes ou indirectes (comme de meilleures retraites financées collectivement), mais elles incitent au crédit í la consommation et í la rente boursií¨re (fonds de pension, assurances privées et individuelles). De míªme, elles répugnent au droit au logement, mais favorisent les crédits immobiliers. Et elles poussent í investir dans les assurances individuelles, plutí´t que dans la mutualisation contre les risques (chí´mage, santé, retraite, etc.).
Le salarié et l’usager de la sécurité sociale doivent gagner et dépenser le moins possible pour réduire le coí »t du travail et celui de la sécurité sociale. En parallí¨le, le consommateur doit dépenser le plus possible pour écouler la production. Or, dans le capitalisme contemporain, le salarié et l’usager d’une part, et le consommateur d’autre part, sont les míªmes personnes et se trouvent pris de la sorte dans une sorte de schizophrénie.

Voici le miracle qu’on attendait de la finance : une redistribution de la richesse qui ne toucherait pas aux profits. C’est-í -dire í une redistribution de la richesse qui s’accompagnerait d’une réduction des impí´ts, surtout pour les riches. Une redistribution de la richesse qui couperait dans les salaires et les dépenses sociales, etc.
Et ce qui a failli n’est pas la « spéculation » sauvage issue du découplage de la finance et de l’économie réelle, mais bien le projet politique d’enrichir tout le monde sans toucher au régime de propriété (privée). La propriété est le point d’achoppement de toute politique dans le capitalisme : hic Rhodus, hic salta !

2) La finance est une machine visant í transformer les salariés et la population en « capital humain » oí¹ chacun assure soi-míªme sa valorisation de « soi » í travers ses propres investissements (crédits individuels en formation, santé, assurance, etc.)

La finance doit contribuer í faire de tout gouverné une sorte d’entreprise permanente et multiple [3]. Ce qui est alors demandé aux individus n’est plus d’assurer la productivité du travail, mais la rentabilité d’un capital (de leur propre capital, inséparable de leur propre personne). L’individu doit se considérer lui-míªme comme un fragment de capital, une fraction moléculaire du capital. Le travailleur n’est plus un simple facteur de production, l’individu n’est pas, í proprement parler, une force de travail, mais un capital-compétence, une machine-compétences [4], qui va de pair avec un style de vie, un mode de vie, un choix moral . C’est une « forme de rapport de l’individu í lui-míªme, au temps, í son entourage, í l’avenir, au groupe, í la famille ».

3) La finance est une machine qui voudrait transformer le salarié en petit propriétaire, pour, comme disent les libéraux, le déprolétariser, le dépolitiser.

Dans une perspective de déprolétarisation (construction de petites unités de production, aides í l’accession í la propriété de son logement, actionnariat populaire, etc.), la visée néo-libérale est toujours la míªme : « un salarié également capitaliste n’est plus un prolétaire » [5], indépendamment du fait de la « salarisation croissante de l’économie ». La folie de cette logique politique ne trouve pas sa source dans le systí¨me boursier, mais dans le projet de transformer chaque individu en « petit propriétaire », comme l’énonce le programme de Sarkozy (d’aprí¨s l’original américain, Bush, qui récita abondamment son bréviaire de la société des propriétaires), sans vouloir toucher aux inégalités dans la distribution des richesses qui se sont, depuis trente ans, continuellement accrues.

Le régime d’accumulation et les modalités de gouvernementalité financií¨re, aujourd’hui en crise, cachent des techniques d’individualisation [6], de dépolitisation et de déprolétarisation. Elles ont pour objectif principal la neutralisation des comportements de mutualisation, de solidarité, de coopération (qui impliquent la revendication de droits pour tous, etc.). De míªme, elles contribuent í effacer la mémoire des luttes salariées, des luttes des prolétaires (leurs actions et leurs organisations collectives). La croissance tirée par le crédit (la finance) pense ainsi exorciser tout conflit. Se confronter í des subjectivités qui considí¨rent les allocations, les retraites, la formation, etc., comme des droits collectifs garantis et reconnus par la société, ce n’est pas la míªme chose que gouverner des « débiteurs, des petits propriétaires, de petits actionnaires. »

La crise des subprimes n’est pas une crise financií¨re, mais l’échec de ce programme politique visant í l’individualisme patrimonial. Bien au-delí de l’aspect symbolique, elle touche directement la maison, emblí¨me de la propriété individuelle.

La dette infinie

« S’appuyant sur les recherches de Will, Michel Foucault montre comment, dans certaines tyrannies grecques, l’impí´t sur les aristocrates et la distribution d’argent aux pauvres sont des moyens de ramener l’argent aux riches, d’élargir singulií¨rement le régime de la dette... (Comme si les Grecs avaient découvert í leur manií¨re ce que les Américains retrouveront avec le « New Deal » : que les lourds impí´ts d’Etat sont propices aux bonnes affaires). Bref, l’argent, la circulation de l’argent, c’est le moyen de rendre la dette infinie (...) L’abolition des dettes ou leur transformation comptable ouvrent la tí¢che d’un service d’Etat interminable (...) Le créancier infini, la créance infinie a remplacé les blocs de dette mobiles et finis (...) la dette devient dette d’existence, dette d’existence des sujets eux-míªmes. Vient le temps oí¹ le créancier n’a pas encore príªté tandis que le débiteur n’arríªte pas de rendre, car rendre est un devoir, mais príªter une faculté, comme dans la chanson de Lewis Carroll, la longue chanson de la dette infinie :

"Un homme peut certes exiger son dí »,
mais quand il s’agit du príªt,
il peut certes choisir
le temps qui lui convient le mieux" »

Deleuze et Guattari, L’Anti-Å’dipe

Avec le passage des sociétés disciplinaires aux sociétés de contrí´le [7], s’opí¨re la transition du grand enfermement au grand endettement, ce qui engage une modification profonde des formes de domination. De l’homme enfermé, dans la prison tout d’abord, mais également dans l’usine, l’hí´pital, l’école, ou la caserne (toutes les institutions qui ressemblent í la prison), on passe au modí¨le de l’homme « endetté » (Deleuze).

Le secret de la croissance de la Corporate America vient de la dette. Mais la dette (le crédit) n’est pas seulement un moteur économique, mais également une technique de gouvernement des conduites des individus. Le systí¨me de la dette financií¨re et morale fait circuler í la fois de la culpabilité et de la responsabilité chez les gouvernés (Nietzsche, dans La généalogie de la morale, nous rappelle que dans la langue du protestantisme, « dette » et « faute », se disent de la míªme manií¨re, gelt).

D’une part, le capitalisme contemporain encourage les individus í s’endetter (aux í‰tats-Unis, oí¹ l’épargne est négative, on contracte tous types de crédits : í la consommation, pour acheter une maison, poursuivre ses études, etc.), en í´tant í l’endettement moléculaire toute charge culpabilisante. D’autre part, il culpabilise les míªmes individus en tant que responsables des déficits molaires (de la sécurité sociale, de l’assurance maladie, de l’assurance-chí´mage, etc.), qu’ils doivent s’engager í combler. La presque totalité des réformes néo-libérales (celle de la sécurité sociale, de l’intermittence, des retraites [8], etc.) sont légitimées par les déficits, alors que tout le monde peut aujourd’hui constater que le deficit spending (l’endettement de l’Etat) est une question entií¨rement politique !

Cette incitation í contracter des crédits et cette obligation í faire des sacrifices pour réduire le « trop » des dépenses sociales ne sont pas contradictoires, puisqu’il s’agit d’installer les gouvernés dans un systí¨me de dette infinie. On n’en a jamais fini avec la dette dans le capitalisme financier, tout simplement parce qu’elle n’est pas remboursable (avec la charge des dépenses sociales, il faudrait plusieurs générations pour sauver le systí¨me !).

Cette dette infinie n’est pas d’abord un dispositif économique, mais une technique sécuritaire pour réduire l’incertitude du temps et des comportements des gouvernés. En dressant les gouvernés í promettre (í honorer leur crédit), le capitalisme dispose í l’avance de l’avenir puisque les obligations de la dette permettent de prévoir, de calculer, de mesurer, d’établir des équivalences entre les comportements actuels et les comportements í venir. Ce sont les effets de pouvoir de la dette sur la subjectivité (culpabilité et responsabilité) qui permettent au capitalisme de jeter un pont entre le présent et le futur.
Dans La Généalogie de la morale de Nietzsche, la possibilité d’extraire de l’« homme-fauve » un « homme civilisé », c’est-í -dire un homme « prévisible, régulier, calculable », passe par la capacité í promettre, par la fabrication d’une mémoire de la dette. La mémoire de l’« homme civilisé » contemporain est celle de l’employabilité, de la disponibilité, de la docilité aux lois du marché du travail et de la consommation, puisqu’il leur est redevable d’un crédit.
Si les mnémotechniques que le gouvernement néo-libéral met en place ne sont pas la plupart du temps aussi atroces et sanguinaires que celles décrites par Nietzsche (supplices, tortures, mutilation, etc.), leur sens est identique : construire une mémoire, inscrire dans le corps et dans l’esprit le sens de l’obligation. Pour que ces effets de pouvoir de la monnaie sur la subjectivité fonctionnent, il faut donc sortir de la logique des droits individuels et collectifs pour entrer dans la logique des crédits (les investissements du capital humain).

Kafka et la production de la culpabilité

« Les Assurances sociales sont nées du mouvement ouvrier, l’esprit lumineux du progrí¨s devrait donc les habiter. Or, que voyons nous ? Cette institution n’est qu’un sombre nid de bureaucrates, parmi lesquels je fonctionne en qualité de juif unique et représentatif. » F. Kafka.

La production de culpabilité, affect stratégique du néo-libéralisme dont parle Nietzsche, peut également íªtre analysée í travers la littérature de Kafka.

A l’une des dernií¨res réunions de la permanence « Précarité » de la Coordination des intermittents et précaires, des choses trí¨s importantes ont été dites sur les rapports entre dette, administration et culpabilité. Des choses qui font écho í d’autres exprimées dans la permanence « Intermittents », ou bien dans les ateliers « Nouveaux entrants » (dans le régime de l’intermittence). Depuis le début, ces rapports de subordinations me font penser í Kafka et í sa littérature.
Kafka était expert juridique d’une des premií¨res Assurances sociales (l’Office d’Assurances Ouvrií¨res contre les Accidents) dont il connaissait bien le fonctionnement et la logique. Il a transformé l’Assurance en outil d’analyse de nos sociétés.

Kafka anticipe largement sur son époque, puisque ses personnages parlent d’une réalité, d’une organisation du travail et de l’administration (l’Etat Providence) qui semblent plus proches de la ní´tre que de celles de l’entre-deux guerres.
Bí¼rgel, le secrétaire de liaison du Chí¢teau, énonce quelque chose qui nous est devenu familier : « Nous ne faisons aucune différence entre le temps, le temps tout court, et le temps de travail. Ces distinctions nous sont étrangí¨res. » Et K., l’arpenteur du Chí¢teau, vit l’expérience d’une relation de pouvoir qu’on pourrait qualifier, avec Foucault, de biopolitique : « Jamais K. n’avait vu nulle part l’administration et la vie í ce point imbriquées, tellement imbriquées qu’on avait parfois le sentiment que chacune avait pris la place de l’autre. »
Les institutions de l’administration comme le RMI, l’Assurance-chí´mage, etc. énoncent quelque chose avant d’articuler un discours quel qu’il soit. Elles posent qu’il y a un problí¨me (comme le chí´mage, l’employabilité, etc.), et que ce ne sera plus la société qui sera convoquée pour assurer le suivi individuel, mais... toi, « Joseph K. ! » Il s’opí¨re ainsi un glissement de « il y a un problí¨me social » í « c’est toi le problí¨me ! ». Ce glissement est contenu dans l’institution míªme, dans ses pratiques et ses procédures, avant d’íªtre dans les tíªtes des travailleurs sociaux et des allocataires.

Comme dans Le Procí¨s, l’accusation n’est jamais formulée clairement (on essaye de le faire penser - le chí´mage c’est de ta faute ! -, mais í§a résiste, puisque la faute chí´mage a des contours vagues, indéfinis, imprécis. La seule définition possible est politique, ce qui pose tout de míªme quelques problí¨mes !).
Mais on oublie trí¨s rapidement que l’accusation est plus que floue. Elle installe peu í peu le doute et la sensation d’íªtre coupable de quelque chose, d’íªtre en défaut, puisqu’on a bien reí§u un papier, puisqu’on a bien été convoqué / arríªté, et qu’on doit bien se présenter í telle adresse, tel jour, í telle heure, dans tel bureau. L’arrestation de Joseph K. ne change rien í sa vie, il continue í travailler, í vivre comme avant. Il est donc í la fois arríªté et libre. Coupable ou innocent, de toute faí§on, on institue un dossier sur toi, « Joseph K. ! »
De toute faí§on, il existe un dossier quelque part avec des fonctionnaires qui s’en occupent, mais tu ne verras jamais que les larbins de l’institution et jamais les grands procurateurs. D’ailleurs est-ce qu’il existe une institution verticale des bureaux, avec chefs et sous-fifres, ou tout se passe-t-il horizontalement, entre subalternes ? Plutí´t les deux í la fois, mais de toute faí§on, la bonne information se trouve toujours dans le bureau d’í cí´té, il faut toujours taper í la prochaine porte, í l’infini.

Le 39 49 de Pí´le emploi est une plate-forme téléphonique qui remplace le face í face avec les agents de l’institution. C’est la version contemporaine du bureau. Le 39 49, il faut le faire plusieurs fois afin de tomber sur des fonctionnaires différents et vérifier s’il s’agit bien de la míªme loi puisque chacun l’interprí¨te í sa faí§on. Souvent les fonctionnaires ne la connaissent pas, et, de toute manií¨re, ils raccrochent au bout de six minutes. Il faut alors taper í la porte í cí´té, et ainsi de suite. Le 3949 est une déterritorialisation du bureau et du fonctionnaire.

Les « tribunaux » du Procí¨s, comme l’accusation, n’ont pas de limites clairement définies (les barrií¨res qui délimitent le bureau de l’administration sont « mobiles, il ne faut pas les imaginer comme des démarcations précises », dit Barnabé). Ils sont dispersés dans la ville et on ne sait pas trí¨s bien de qui ils se composent.

Je trouve que la loi de Kafka colle mieux aux lois sociales, aux rí¨glements de la sécurité sociale, etc. qu’aux la lois pénales, puisqu’elle est relativement malléable, en prolifération continue et en expansion permanente. Elle dispose de marges que les allocataires aussi bien que les fonctionnaires peuvent, selon les institutions, exploiter ou subir.

Des trois types d’acquittement, l’acquittement réel (on n’en a jamais eu vent), l’acquittement apparent (qui réclame un effort violent et momentané) et l’atermoiement illimité (un petit effort chronique), c’est le dernier qui nous concerne de plus prí¨s.

L’acquittement réel existe de faí§on seulement théorique. L’acquittement apparent relí¨ve des sociétés disciplinaires oí¹ l’on passe d’un enfermement í un autre, d’une culpabilité í une autre : de la famille, í l’école, de l’école í l’armée, de l’armée í l’usine, etc. Et chaque passage est marqué par un jugement ou une évaluation. On passe d’un acquittement : tu n’es plus en enfant, tu n’es plus un écolier, etc., í un autre procí¨s qui instruit un autre dossier : tu es un soldat, tu es un travailleur, tu es un retraité, etc.

L’atermoiement illimité, en revanche, maintient indéfiniment le procí¨s dans sa premií¨re phase, c’est-í -dire dans une situation oí¹ l’on relí¨ve í la fois de la présomption d’innocence et de la culpabilité (on est bien impliqué dans un procí¨s : on a été convoqué et on a bien un dossier). Dans l’atermoiement illimité, la sentence de culpabilité ou d’acquittement n’arrivera jamais. L’état de suspension entre innocence et culpabilité, oblige í íªtre continuellement mobilisé, disponible, aux aguets.
L’atermoiement illimité demande encore plus d’attention, « un petit effort, mais chronique » dit le peintre Tintoretti, c’est-í -dire une plus forte implication subjective.
La loi n’a pas d’intériorité, la loi est vide (la loi est pure forme) puisque c’est toi-míªme, « Joseph K. », qui, si tout se passe bien, dois contribuer í la construire, et construire ta sentence en travaillant ton dossier et tes convocations.
La relation dans le suivi qui se brode sur trame de culpabilité est un procí¨s et un processus dont il faut jouer le jeu tout en se dérobant. Anticiper les évolutions, les tournants, les aspérités, sans y croire vraiment (cynisme des fonctionnaires et des allocataires).
De toute manií¨re ta subjectivité est convoquée, et elle s’implique. Elle travaille, pense, hésite, se pose de questions, míªme malgré toi.

La prolongation indéfinie de la premií¨re phase du procí¨s comporte un suivi qui n’a pas de fin. L’emploi du temps de l’accusé et l’emploi du temps du suivi se rí¨glent l’un sur l’autre.
« Les interrogatoires sont trí¨s courts ; si on n’a pas le temps ou l’envie d’y aller, on peut s’excuser quelquefois ; on peut míªme avec certains juges, régler d’avance l’emploi du temps de toute une période ; il ne s’agit au fond que de se présenter de temps í autre au magistrat pour faire son devoir d’accusé. »
Comme dans le Procí¨s, íªtre accusé n’est pas de tout repos. C’est un travail, il faut suivre son dossier, s’en occuper beaucoup (l’industriel engage tout son temps et tout son argent pour se défendre).

Pour les intermittents, l’activité de suivre leurs procí¨s ou dossiers, devient un deuxií¨me travail. Il faut se tenir au courant de l’évolution de la loi, de ses changements, pénétrer ses subtilités. Il faut se hisser au míªme niveau de connaissance que les fonctionnaires, voire les dépasser [9]. Les Rmistes préparent leur rencontre, leur face í face avec l’institution, en élaborant des tactiques. Ils affinent des « projets » plus ou moins fantaisistes. Tous travaillent en fournissant, directement ou indirectement, des indices, des informations, tous fonctionnent en feed-back avec l’institution.

La loi pénale dans les sociétés disciplinaires a été légitimée par la lutte contre les illégalismes et la recherche de la paix sociale, mais en réalité, au lieu d’éliminer les illégalismes, elle a produit et différencié elle-míªme les crimes et les criminels. De míªme, la loi sociale dans les sociétés de contrí´le trouve sa légitimité dans la lutte contre le chí´mage et la poursuite du plein emploi, mais elle ne fait qu’inventer, multiplier, différencier mille faí§ons de ne pas íªtre employé í plein temps. La loi sociale, comme la loi pénale, n’ont pas échoué, mais pleinement réussi.



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