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Copenhague : il ne faut pas se fier au capitalisme vert, Isabelle Stengers

Publié, le vendredi 11 décembre 2009 | Imprimer Imprimer |
Dernière modification : samedi 12 décembre 2009


La conférence de Copenhague est proche, et nul ne sait si nos responsables annonceront à son terme de solennels engagements verbaux ou quelques accords contraignants. Il serait absurde d’affirmer que l’indifférence s’impose à cet égard, mais à propos d’un éventuel accord contraignant, la question se pose : contraignant comment, et pour qui ? Ceux qui le signeraient ne se sont-ils pas, avec les accords du Gatt puis la création de l’OMC, privés du pouvoir de contraindre « le marché », à qui a été déléguée la charge d’assurer l’avenir du monde ? D’une manière ou d’une autre, « nos » responsables ne sont plus responsables que de nous : du fait que nous gardions bon moral, que nous nous « responsabilisions » mais sans pour autant mettre en danger la croissance. Ils doivent espérer que les entreprises capitalistes sauront conjuguer la compétitivité (la guerre de chacun contre tous) avec le souci de l’avenir commun - ce qu’on appelle le « capitalisme vert ».

Il faut s’en souvenir, le processus impulsé et contrôlé par l’OMC continue de plus belle. Non seulement il condamne comme obstacle à la liberté de commerce toutes les tentatives locales de déserter, de trahir les impératifs de la guerre économique (le mot qui tue est « protectionnisme ») mais il constitue, en horizon indépassable, la mise sous brevet des savoirs scientifiques et techniques qui, s’ils étaient jamais pertinents face à la menace climatique, devraient être librement accessibles, et d’abord aux pays pauvres. La création de ces savoirs, elle, est confiée à une économie de la connaissance qui confère aux intérêts industriels la charge de piloter la recherche. Typique est l’affaire des biocarburants « innovants », objet de recherches intenses, mais aussi d’une course effrénée aux brevets, malgré les « petits problèmes » très prévisibles que cette énergie dite « verte » va susciter. Alternative infernale : ou bien les biocarburants, ou bien le sacrifice de l’emploi et de la croissance. Nous continuerons à rouler en voiture et d’autres paieront.

On ne peut se fier au capitalisme pour réparer les dégâts dont il est responsable. D’abord parce que se fier au capitalisme est toujours une mauvaise idée, ensuite parce qu’il en est incapable. Il n’est pas équipé pour cela. Détruire est facile, mais réparer, se réapproprier, réapprendre, régénérer - reclaim, disent les activistes américains - est tout autre chose. D’autant plus qu’il s’agit, comme l’avait déjà bien vu Félix Guattari dans ses Trois Ecologies, de s’adresser au triple ravage, qui aujourd’hui continue comme si de rien n’était. Le ravage de la Terre, bien sûr. Mais aussi celui des capacités collectives de créer et de coopérer - ainsi, l’entreprise systématique de destruction des solidarités collectives qui a produit la nouvelle « souffrance au travail ». Quant au troisième ravage, c’est celui de la puissance de penser et de sentir des individus. La voix qui susurre « parce que je le vaux bien » a, exemple entre mille, l’efficacité d’une véritable attaque sorcière, mais il en est de même pour les injonctions qui font de chacun le petit entrepreneur de sa vie, une vie où il faut, inlassablement, bouger, se recycler, investir et faire prospérer son capital d’« attractivité ».

Nous vivons des temps un peu similaires à la drôle de guerre, lorsqu’on « savait », mais d’un savoir un peu irréel - tout semblait continuer comme avant et la situation ne semblait offrir aucune prise. Et cette absence de prise - qu’on ne parle pas des « petits gestes » que « chacun peut faire » - est sans doute le premier problème, celui qui produit un silence assourdissant - ou alors des revendications « consensualistes » (une croissance socialement juste et écologiquement soutenable) qui disent la solution sans fabriquer ni le problème ni ses conséquences pour aujourd’hui. Parce que la question de ce qui est soutenable est assez différente de l’évidence flagrante de l’injustice sociale. Se souvient-on que les OGM ont été présentés comme les clefs d’une agriculture durable ? Il a fallu que la contestation rende audibles les objections usuellement étouffées pour qu’ils soient reconnus comme apportant bien plutôt une « croissance durable » à Monsanto & Cie. En d’autres termes, lutter contre le capitalisme vert et résister aux appels qui viendront sur le mode du « il faut bien », demandant à tous l’acceptation des « sacrifices nécessaires » face à l’urgence climatique, exige autre chose que des revendications défensives et dénonciatrices : une forme d’intelligence collective, nourrie par des savoirs hétérogènes minoritaires, capable de fabriquer des prises inattendues et de faire bafouiller nos responsables, dont les « il faut bien » sont alors pris au dépourvu.

Fabriquer de telles prises ne signifie en rien l’abandon des revendications collectives traditionnelles, mais implique un pari : celui de « faire confiance » à ceux qui portent ces revendications. Avoir confiance, par exemple, dans leur capacité à défendre les droits du travail tout en s’opposant aux politiques de contrôle, c’est-à-dire de harcèlement, des chômeurs. Les stratégies d’activation des chômeurs font partie de ce que le capitalisme fait faire à l’Etat afin d’être lui-même ce dont tout dépend - l’emploi doit rester ce hors quoi il n’y a point de salut, car en son nom s’articuleront tous les « on sait bien, mais il ne faut surtout pas gêner la croissance ». La capacité de résister au poison moralisateur opposant le « bon » chômeur, qui veut un travail, aux « profiteurs », fait partie de cette intelligence collective si nécessaire aujourd’hui. Gilles Deleuze écrivait que, à la différence de la droite, « la gauche a besoin que les gens pensent ». Nos responsables ne peuvent que s’en remettre à un capitalisme qui, vert ou non, n’est pas équipé pour penser, seulement pour saisir les opportunités qui vont s’offrir à lui. Faire confiance dans la possibilité que « les gens » se réapproprient la capacité de penser, collectivement et individuellement, est désormais ce qui s’impose, s’il s’agit de ne pas assister, impuissants, à la triple, et irréversible, dévastation de nos mondes.

Isabelle Stengers, professeure à l’université libre de Bruxelles. Publié par Libération le 30 novembre 2009

Dernier ouvrage paru : « Au temps des catastrophes. Résister à la barbarie qui vient », les Empêcheurs de penser en rond-la Découverte, 2009.

En complément :

- Post-scriptum sur les sociétés de contrôle, Gilles Deleuze, L’autre journal, n°1, mai 1990

- De la production de subjectivité, Félix Guattari


Qu’est-ce qu’une vie militante ?

le commentaire de Mona Cholet sur le livre d’isabelle Stengers et Ph Pignarre La sorcellerie capitaliste, 2005

A l’idée de mouvement de masse, ils opposent donc celle d’une multitude de « trajets d’apprentissage » - une définition qui convenait bien à l’expérience vécue par les intermittents d’Ile-de-France, devant qui ils étaient allés exposer leurs idées, en cours d’écriture du livre, au printemps 2004. Chacun de ces trajets nécessite qu’on lui applique une « intelligence locale », mais suscite en même temps une « dynamique de propagation ». Il s’agit de créer les conditions qui permettront à chacun de vivre une situation « sur un mode tel que, si elle se défait, ceux et celles qui auront participé à sa fabrication en sortent plus vivants, ayant appris et capables d’apprendre à d’autres ce qu’ils ont appris, capables de participer à d’autres cercles, à d’autres fabrications ». Ils croient à la transmission, à la « connexion » plutôt qu’à la « mobilisation », belliqueuse, massive, irrespectueuse des particularités. De ces expériences de lutte naissent des « recettes » - ils aiment la modestie de ce mot emprunté aux sorcières néopaïennes - qui, sans jamais avoir valeur de garantie contre tous les périls, pourront être transmises à d’autres, réutilisées et améliorées par eux. « Je suis frappé de voir à quel point certains militants trotskistes, quand ils quittent la LCR au bout de quinze ans, se retrouvent tout nus, sans défense, fait remarquer Philippe Pignarre. Ils peuvent virer de bord très facilement, parce que leur lutte anticapitaliste ne leur a rien appris. Ils ne savent pas se protéger. »

Y aurait-il dans la pensée et les pratiques des sorcières néopaïennes de quoi réconcilier avec le militantisme les plus réticents, les plus sauvages, les plus échaudés ? On ne sait pas trop (et le sonore « qui milite limite » de Jean Sur résonne une fois de plus à nos oreilles). Mais aux yeux de Pignarre et Stengers, en tout cas, les « groupes d’affinités » des sorcières dessinent une forme d’engagement en rupture avec la militance sacrificielle : « on y participe non par devoir, mais parce qu’on a du plaisir à se retrouver », fait valoir Isabelle Stengers ; on y veille à ce qu’aucune personnalité ou opinion ne soit écrasée par les autres. Cela implique un certain nombre de « techniques » visant à empêcher le groupe d’imploser sous la pression des dissensions et des conflits de personnes, par exemple en confiant à l’un de ses membres la tâche d’interpréter l’attitude de chacun en fonction de ce qu’elle dit de la complexité de la situation. On améliore ainsi sa connaissance des forces et des faiblesses du groupe, tout en échappant aux explications psychologisantes. Quant aux grandes confrontations mondiales (Seattle, Québec, Gênes...) auxquelles participent les sorcières, elles s’en servent, non pas pour ressasser des slogans usés, mais, explique Isabelle Stengers, pour « créer un espace où faire exister le monde qu’elles appellent de leurs vœux ». Le livre fait également un sort à la culpabilité dont bien des militants font un usage immodéré : pas question de s’autoflageller sur l’air de « tous coupables, tous complices ». « Nous avons soumis le livre à la critique en cours d’écriture sur le site anticapitalisme.net, raconte Isabelle Stengers, et une lectrice l’a commenté en se lamentant : « Quelle horreur, je suis une « petite main » ! » J’ai compris alors que nous avions intérêt à clarifier les choses. La culpabilité et la pensée ne font pas bon ménage. »

Ni triomphalisme, ni défaitisme : défendre « un possible qui ne demande pas à être jugé mais nourri »

Ils ne sous-estiment pas l’importance de toutes les alternatives vivantes, des batailles remarquables d’aujourd’hui permettant à chaque fois la « reconquête d’un degré d’autonomie créatrice dans un domaine particulier » (Félix Guattari), qu’ils suivent avec attention et auxquelles ils prennent parfois part. Mais ils refusent de voir en elles « le signe annonciateur du grand changement » - à cet égard, certaines rodomontades des promoteurs du logiciel libre prophétisant la fin du capitalisme, par exemple, les laissent perplexes. Ni triomphalisme, ni défaitisme : c’est l’un des aspects les plus intéressants du livre. Car Pignarre et Stengers invitent aussi à refuser les discours méprisants - y compris quand ils sont tenus par une petite voix intérieure - dénonçant l’inanité de toute résistance, la torpillant en la passant au crible d’une pseudo-lucidité. Ils se font les défenseurs de « ce qu’il est facile de détruire parce qu’il n’existe qu’à être cultivé, fabulé, célébré » ; d’un possible « qui ne demande pas à être jugé mais nourri ». Ils développent cette hypothèse : ce qui nous a rendus vulnérables au « système sorcier » du capitalisme, c’est le fait que nous sommes les produits d’une culture ultra-rationaliste qui a éradiqué toutes les vieilles croyances précapitalistes, nous privant ainsi des moyens de nous défendre : nous sommes des ensorcelés qui ne croient pas à la sorcellerie... Ce sont ces forces qu’il s’agit, non pas de « retrouver » dans un retour à un âge d’or illusoire, mais de « réactiver » (voir sur ce site la critique du livre de Starhawk, Femmes, magie et politique). Les sorcières pratiquent une opération qui s’appelle « tracer le cercle » : c’est-à-dire « créer l’espace clos où puissent être convoquées les forces dont elles ont un besoin vital », « apprendre à la fois à fermer et à faire exister à l’intérieur le « cri » d’un monde qui demande que l’on apprenne comment le rejoindre ». C’est ainsi qu’entre l’art des sorcières et les « petites mains » du capitalisme, il y a « une différence de nature bien plus qu’une opposition ».

« Le mot « magie » force à sentir ce qui en nous se cabre, et qui est peut-être précisément ce qui nous rend vulnérables à la capture »

Le mot « magie », écrivent-ils, qui désigne cet ensemble de forces, de ressources, a ceci d’inestimable qu’il nous fait sursauter : « Il force à sentir ce qui en nous se cabre, et qui est peut-être précisément ce qui nous rend vulnérables à la capture. » Leur démarche implique donc une grande part d’humilité, de capacité à remettre en question nos certitudes. Ils épinglent par exemple notre tendance à penser que les autres cultures, certes, c’est formidable, mais que quand il s’agit des choses sérieuses, de la science, de l’explication des phénomènes ou de la nature, c’est bien « notre » culture, et elle seule, qui a raison... En ce qui concerne les victoires dont on peut se targuer en Occident (en matière de libertés individuelles, de droits des femmes...), « il ne s’agit pas de s’abstenir de les revendiquer et d’en être fiers, mais d’être très attentifs à la façon dont nous en parlons aux autres, explique Isabelle Stengers. Il faudrait les laisser libres de puiser des idées dans nos expériences, plutôt que de vouloir les leur imposer telles quelles de manière autoritaire. Ce que nous avons appris aux côtés de Tobie Nathan, c’est que c’est justement quand nous croyons faire preuve de la meilleure volonté du monde que nous sommes le plus redoutables. » Ils mettent aussi en garde contre la tentation, au sein du mouvement altermondialiste, de passer son temps à dire aux autres (aux anarchistes du Black Block, par exemple, dont Starhawk avait pris la défense après Gênes) ce qu’ils doivent faire ou ne pas faire, à tenter de les convertir à sa propre vision des choses. Cet aspect-là de leur argumentaire appelle pourtant certaines questions : si on s’engage, n’est-ce pas aussi au nom de convictions qu’il est normal de vouloir défendre ? Ne risque-t-on pas ainsi de tuer le débat d’idées ? Ne peut-on pas s’exprimer sans avoir pour autant la volonté de « convertir » qui que ce soit ? Si on ne peut même plus donner des leçons à la terre entière, où va-t-on, je vous le demande... Et pourquoi, par exemple, les autres manifestants s’abstiendraient-ils de commenter les actions du Black Block, sachant qu’ils sont embarqués avec eux et subissent les conséquences directes de ces actions ?... Reste un livre atypique et stimulant, qui, sans renier l’héritage des luttes passées, desserre un peu l’étau de routine usée dont restent trop souvent prisonniers ceux qui ne se satisfont pas de l’état du monde. Et fournit de précieux concepts-outils à tous ceux qui cherchent comment « habiter à nouveau les zones d’expérience dévastées ».

Mona Chollet

extraits de Dans l’air frais de la nuit

Isabelle Stengers enseigne la philosophie des sciences à l’Université libre de Bruxelles. Elle est l’auteur, avec le prix Nobel de chimie Ilya Prigogine, de La nouvelle alliance (Gallimard, 1979) et d’Entre le temps et l’éternité (Fayard, 1988), deux ouvrages consacrés notamment à la question du temps et de l’irréversibilité. Elle se consacre depuis une quinzaine d’années à une réflexion tous azimuts autour de l’idée d’une écologie des pratiques, d’inspiration constructiviste. En témoignent les 7 volumes des Cosmopolitiques, publiés aux Empêcheurs de penser en rond/La Découverte, mais aussi des livres consacrés à la psychanalyse (La volonté de faire science, 1992), à l’hypnose (L’hypnose entre science et magie, 2002), à l’économie et à la politique (La sorcellerie capitaliste, avec Philippe Pignarre, 2005), ou encore à la philosophie (Penser avec Whitehead, 2006).





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