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L’Anti-Oedipe : Une introduction í la vie non fasciste, Michel Foucault

Publié, le samedi 26 décembre 2009 | Imprimer Imprimer |
Dernière modification : vendredi 24 juillet 2015


Ce texte est la préface í l’édition américaine de L’Anti-Oedipe. Capitalisme et schizophrénie, de Gilles Deleuze et Félix Guattari. Il a ensuite été publié dans Dits et écrits, de Michel Foucault (Gallimard, 1989).

L’Anti-Oedipe : Une introduction í la vie non fasciste

Pendant les années 1945-1965 (je pense í l’Europe), il y avait une certaine manií¨re correcte de penser, un certain style de discours politique, une certaine éthique de l’intellectuel. Il fallait íªtre í tu et í toi avec Marx, ne pas laisser ses ríªves vagabonder trop loin de Freud, et traiter les systí¨mes de signes - le signifiant - avec le plus grand respect. Telles étaient les trois conditions qui rendaient acceptable cette singulií¨re occupation qu’est le fait d’écrire et d’énoncer une part de vérité sur soi-míªme et sur son époque.

Puis vinrent cinq années brí¨ves, passionnées, cinq années de jubilation et d’énigme. Aux portes de notre monde, le Vietnam, évidemment, et le premier grand coup porté aux pouvoirs constitués. Mais ici, í l’intérieur de nos murs, que se passait-il exactement ? Un amalgame de politique révolutionnaire et antirépressive ? Une guerre menée sur deux fronts - l’exploitation sociale et la répression psychique ? Une montée de la libido modulée par le conflit des classes ? C’est possible. Quoi qu’il en soit, c’est par cette interprétation familií¨re et dualiste que l’on a prétendu expliquer les événements de ces années. Le ríªve qui, entre la Premií¨re Guerre mondiale et l’aví¨nement du fascisme, avait tenue sous son charme les fractions les plus utopistes de l’Europe - l’Allemagne de Wilhelm Reich et la France des surréalistes - était revenue pour embraser la réalité elle-míªme : Marx et Freud éclairés par la míªme incandescence.

Mais est-ce bien lí ce qui s’est passé ? S’est-il bien agi d’une reprise du projet utopique des années trente, cette fois í l’échelle de la pratique historique ? Ou y a-t-il eu, au contraire, un mouvement vers des luttes politiques qui ne se conformaient plus au modí¨le prescrit par la tradition marxiste ? Vers une expérience et une technologie du désir qui n’étaient plus freudiennes ? On a certes brandi les vieux étendards, mais le combat s’est déplacé et a gagné de nouvelles zones.

L’Anti-Oedipe montre, tout d’abord, l’étendue du terrain couvert. Mais il fait beaucoup plus. Il ne se dissipe pas dans le dénigrement des vieilles idoles, míªme s’il s’amuse beaucoup avec Freud. Et surtout, il nous incite í aller plus loin.

Ce serait une erreur de lire L’Anti-Oedipe comme la nouvelle référence théorique (vous savez, cette fameuse théorie qu’on nous a si souvent annoncée : celle qui va tout englober, celle qui est absolument totalisante et rassurante, celle, nous assure-t-on, dont « nous avons tant besoin » en cette époque de dispersion et de spécialisation d’oí¹ « l’espoir » a disparu). Il ne faut pas chercher une « philosophie » dans cette extraordinaire profusion de notions nouvelles et de concepts-surprise : L’Anti-Oedipe n’est pas un Hegel clinquant. La meilleure manií¨re, je crois, de lire L’Anti-Oedipe, est de l’aborder comme un « art », au sens oí¹ l’on parle d’« art érotique », par exemple. S’appuyant sur les notions en apparence abstraites de multiplicités, de flux, de dispositifs et de branchements, l’analyse du rapport du désir í la réalité et í la « machine » capitaliste apporte des réponses í des questions concrí¨tes. Des questions qui se soucient moins du pourquoi des choses que de leur comment. Comment introduit-on le désir dans la pensée, dans le discours, dans l’action ? Comment le désir peut-il et doit-il déployer ses forces dans la sphí¨re du politique et s’intensifier dans le processus de renversement de l’ordre établi ? Ars erotica, ars theoretica, ars politica.

D’oí¹ les trois adversaires auxquels L’Anti-Oedipe se trouve confronté. Trois adversaires qui n’ont pas la míªme force, qui représentent des degrés divers de menace, et que le livre combat par des moyens différents.

1. Les ascí¨tes politiques, les militants moroses, les terroristes de la théorie, ceux qui voudraient préserver l’ordre pur de la politique et du discours politique. Les bureaucrates de la révolution et les fonctionnaires de la Vérité.

2. Les pitoyables techniciens du désir - les psychanalystes et les sémiologues qui enregistrent chaque signe et chaque symptí´me, et qui voudraient réduire l’organisation multiple du désir í la loi binaire de la structure et du manque.

3. Enfin, l’ennemi majeur, l’adversaire stratégique (alors que l’opposition de L’Anti-Oedipe í ses autres ennemis constitue plutí´t un engagement tactique) : le fascisme. Et non seulement le fascisme historique de Hitler et de Mussolini - qui a su si bien mobiliser et utiliser le désir des masses - mais aussi les fascisme qui est en nous tous, qui hante nos esprits et nos conduites quotidiennes, le fascisme qui nous fait aimer le pouvoir, désirer cette chose míªme qui nous domine et nous exploite.

Je dirais que L’Anti-Oedipe (puissent ses auteurs me pardonner) est un livre d’éthique, le premier livre d’éthique que l’on ait écrit en France depuis assez longtemps (c’est peut-íªtre la raison pour laquelle son succí¨s ne s’est pas limité í un « lectorat » particulier : íªtre anti-Oedipe est devenu un style de vie, un mode de pensée et de vie). Comment faire pour ne pas devenir fasciste míªme quand (surtout quand) on croit íªtre un militant révolutionnaire ? Comment débarrasser notre discours et nos actes, nos cÅ“urs et nos plaisirs, du fascisme ? Comment débusquer le fascisme qui s’est incrusté dans notre comportement ? Les moralistes chrétiens cherchaient les traces de la chair qui s’étaient logées dans les replis de l’í¢me. Deleuze et Guatari, pour leur part, guettent les traces les plus infimes du fascisme dans le corps.

En rendant un modeste hommage í saint Franí§ois de Sales (Homme d’Eglise du XVIIe sií¨cle, qui fut évíªque de Gení¨ve. Il est connu pour son Introduction í la vie dévote), on pourrait dire que L’Anti-Oedipe est une introduction í la vie non fasciste.

Cet art de vivre contraire í toutes les formes de fascisme, qu’elles soient déjí installées ou proches de l’íªtre, s’accompagne d’un certain nombre de principes essentiels, que je résumerais comme suit si je devais faire de ce grand livre un manuel ou un guide de la vie quotidienne :

* Libérez l’action politique de toute forme de paranoí¯a unitaire et totalisante.

* Faites croí®tre l’action, la pensée et les désirs par prolifération, juxtaposition et disjonction, plutí´t que par subdivision et hiérarchisation pyramidale.

* Affranchissez-vous des vieilles catégories du Négatif (la loi, la limite, la castration, le manque, la lacune) que la pensée occidentale a si longtemps tenu sacré en tant que forme de pouvoir et mode d’accí¨s í la réalité. Préférez ce qui est positif et multiple, la différence í l’uniformité, les flux aux unités, les agencements mobiles aux systí¨mes. Considérez que ce qui est productif n’est pas sédentaire mais nomade.

* N’imaginez pas qu’il faille íªtre triste pour íªtre militant, míªme si la chose qu’on combat est abominable. C’est le lien du désir í la réalité (et non sa fuite dans les formes de la représentation) qui possí¨de une force révolutionnaire.

* N’utilisez pas la pensée pour donner í une pratique politique une valeur de Vérité ; ni l’action politique pour discréditer une pensée, comme si elle n’était que pure spéculation. Utilisez la pratique politique comme un intensificateur de la pensée, et l’analyse comme un multiplicateur des formes et des domaines d’intervention de l’action politique.

* N’exigez pas de la politique qu’elle rétablisse les « droits » de l’individu tels que la philosophie les a définis. L’individu est le produit du pouvoir. Ce qu’il faut, c’est « désindividualiser » par la multiplication et le déplacement, l’agencement de combinaisons différentes. Le groupe ne doit pas íªtre le lien organique qui unit des individus hiérarchisés, mais un constant générateur de « désindividualisation ».

* Ne tombez pas amoureux du pouvoir.

On pourrait míªme dire que Deleuze et Guattari aiment si peu le pouvoir qu’ils ont cherché í neutraliser les effets de pouvoir liés í leur propre discours. D’oí¹ les jeux et les pií¨ges que l’on trouve un peu partout dans le livre, et qui font de sa traduction un véritable tour de force. Mais ce ne sont pas les pií¨ges familiers de la rhétorique, ceux qui cherchent í séduire le lecteur sans qu’il soit conscient de la manipulation, et finissent par le gagner í la cause des auteurs contre sa volonté. Les pií¨ges de L’Anti-Oedipe sont ceux de l’humour : tant d’invitations í se laisser expulser, í prendre congé du texte en claquant la porte. Le livre donne souvent í penser qu’il n’est qu’humour et jeu lí oí¹ pourtant quelque chose d’essentiel se passe, quelque chose qui est du plus grand sérieux : la traque de toutes les formes de fascisme, depuis celles, colossales, qui nous entourent et nous écrasent, jusqu’aux formes menues qui font l’amí¨re tyrannie de nos vies quotidiennes.

Traduit de l’anglais par Fabienne Durand-Bogaert.Magazine littéraire 257 (Septembre 1988),

- Nous sommes tous des irréguliers de ce systí¨me absurde et mortifí¨re - L’Interluttants n°29, hiver 2008/2009, Coordination des intermittents et précaires

- Hétérotopies : Des espaces autres, Michel Foucault.

- Produire une culture du dissensus : hétérogení¨se et paradigme esthétique - Félix Guattari

-  « Omnes et singulatim » : vers une critique de la raison politique, Michel Foucault

- De la production de subjectivité, Félix Guattari

- Post-scriptum sur les sociétés de contrí´le, Gilles Deleuze, L’autre journal, n°1, mai 1990

- Culture : un concept réactionnaire ? Felix Guattari et Suely Rolnik

- Université ouverte 2009-2010 : La vie « militante » dans la politique et dans l’art

- Le gouvernement des individus - Université ouverte 2008-2009.

- Néolibéralisme ? Université ouverte í la Coordination des Intermittents et Précaires - Programme 2006-2007

- Simondon, Individu et collectivité. Pour une philosophie du transindividuel, Muriel Combes

- La parrhí¨sia : le courage de la révolte et de la vérité, Fulvia Carnevale

- Ecosophie ou barbarie, soigner la vie anormale des gens normaux, Valérie Marange



Pour ne pas se laisser faire, agir collectivement :

Permanence CAP d’accueil et d’information sur le régime d’assurance-chômage des intermittents du spectacle, lundi de 15h à17h30. Envoyez questions détaillées, remarques, analyses àcap cip-idf.org

Permanences précarité, lundi de 15h à17h30. Adressez témoignages, analyses, questions àpermanenceprecarite cip-idf.org

À la CIP, commune libre d’aligre Paris 12eme
Tel 01 40 34 59 74



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