CIP-IdF/Commune Libre d'Aligre : 3 rue d'Aligre-75012-Paris / Tél: 0140345974 Contact Plan


Suivez la CIP

             

Abonnement liste infos

Abonnement liste de discussions et débats

L'essentiel

 

recherche :

Accueil  >  Université Ouverte  >   Année 2009-2010  >  Corpus de textes  >  í‰tat social actif, ne pas céder sur nos désirs - Choming out

í‰tat social actif, ne pas céder sur nos désirs - Choming out

Publié, le samedi 30 janvier 2010 | Imprimer Imprimer |
Dernière modification : mardi 15 septembre 2015


On s’était dit que quand cela se passerait on descendrait tous dans la rue. Le plan d’activation est entré en vigueur en 2004. Personne n’y est descendu, et nous non plus ?! Que s’est-il passé ??

C’est le point de départ d’un cheminement qu’un groupe d’individus a choisi d’emprunter pour tenter non seulement de répondre í cette question mais aussi et surtout, pour construire une position collective face í ce qui nous arrive.

Aujourd’hui, ce nous existe, il se présente í vous dans ces pages, balbutiant, certes, mais néanmoins doté d’une force vive, comme un écho retentissant de l’ombre, laissant peu í peu entrevoir une escorte de personnalités aux visages multiples et hybrides.

Nous [1] sommes ces figures aux visages multiples qui venons d’horizons et de cultures différentes. Nous pouvons íªtre parfois des chí´meurs, parfois des travailleurs, parfois des bénévoles, parfois des oisifs et parfois tout í§a en míªme temps. Mais toutes ces cases, finalement, nous importent peu ?! Notre sens commun, notre bagarre commune nous invite í « ne pas céder sur nos désirs. »

Or si, officiellement, le plan d’activation tente de « nous mettre au travail », concrí¨tement il mí¨ne í des exclusions des droits aux allocations de chí´mage et officieusement il tente de nous figer, de nous maintenir sous surveillance, de nous dévier de nos activités les plus chí¨res. Bref, il tue nos désirs. Car notre désir, c’est de construire du sens dans nos vies et non pas de chercher ou de trouver un travail [2].

Nous ne pouvons plus forcément sortir í visage découvert comme dans les années précédentes. Sous peine d’íªtre facilement repérés, empíªchés, arríªtés... Paradoxalement, nous devons rester masqués pour que la portée de nos inventions, de nos actes créatifs, de nos nouvelles formes de revendications soient visibles.

Cette recherche, nous la menons avec cette tension permanente qui est que ce plan d’activation nous oblige í penser nos futures formes de luttes, nos futures formes de droits, nos futurs agencements avec l’Etat et ... pourquoi pas, la disparition du plan d’activation ? .

Nous sommes des mutants porteurs de nouvelles mutations.

D’oí¹ venons-nous ?

De beaucoup de choses í la fois, d’histoires, de trajets, d’origines, forcément singuliers. Mais sans doute avons-nous ceci en commun : tous nés pendant ou aux alentours de la crise de 73. Des íªtres mutants en quelque sorte [3]. C’est que l’histoire du plein emploi, on a un peu du mal í l’avaler. On n’ a jamais connu. Ce que nous avons connu par contre, c’est la grande offensive conservatrice et son cortí¨ge de lieux communs mal dégrossis : une bureaucratie étatique qui grí¨ve lourdement la liberté d’entreprendre, une sécurité sociale qui coí »te trop cher, une concurrence qu’il faudrait laisser jouer librement, une liberté qu’il s’agit de plus en plus de cantonner au domaine de l’entreprise, et le risque, en cas de déviance, de se retrouver endetté í vie... [4]

On a connu, on connaí®t aussi la dégradation accélérée - autant dire le saccage - de la planí¨te, la disparition des modes de vie qui ne se plient pas aux diktats des nouveaux maí®tres impudents. Et dans ce paysage réjouissant, une gauche sans plus d’autre imagination que celle de faire passer, un peu plus doucement peut-íªtre, les « nécessaires réformes ». Nous n’avons certes pas connu la « grande guerre », mais nous avons grandi au milieu des conflits et des bombardements télévisés et de la guerre économique. Nous sommes nés au moment ou Pinochet et Valleda installaient, avec l’aide précieuse de nos grandes démocraties, les pires dictatures. Empoisonnés et affaiblis donc, de respirer cette í¨re. Profondément désespérés parfois. Mais pas au point d’avaler toutes les couleuvres.

35 ans plus tard, on nous ressert, en concentré cette fois, plus amí¨re encore, le plat de la crise. On ne cesse de comparer celle-ci í la grande crise de 1929. í‡a fait froid dans le dos... Et pourtant, il y a dans tout cela comme la possibilité d’une pointe d’espoir que le moment est venu, peut-íªtre le dernier, de faire un pas de cí´té. C’est-í -dire de faire une pause, créer une suspension commune pour se donner le temps de regarder quelque chose, voir ce qui est important. Ce pas de cí´té, nous voulons le faire porter au niveau des politiques et dispositifs qui encadrent l’assurance-chí´mage.

Ceci implique comme point de départ la question suivante : comment hériter de ce systí¨me de protection ? Se poser en héritier - différence d’avec le rentier jouissant de « droits acquis » - signifie pour nous renouer avec la dimension de lutte, de résistance et d’inventivité í la base de l’assurance-chí´mage. C’est qu’entre le moment oí¹ fí »t inventée l’assurance et aujourd’hui, le paysage a bien changé, de míªme que les íªtres qui y évoluent. A l’époque se profilait í l’horizon - peut-íªtre un mirage - le plein emploi. Le chí´mage est vu dans ces conditions comme un statut et point de passage momentané, une sorte de filet adéquat aux trous du marché du travail. Le travail reste l’horizon subjectif normal par rapport auquel se profilent les projets de vie. L’idée d’une société du plein emploi a disparu du paysage plus ou moins au moment míªme ou nous naissions. Que dire aujourd’hui, quand pleuvent les indices de récession et les chiffres de fermetures d’usine, de poste d’emplois ? Nos vies se sont donc articulées autrement par rapport au chí´mage et au travail.

Autant affirmer d’emblée ceci : construire, travailler, nous le faisons, tous les jours - ou presque - en échange d’un revenu - la maigre allocation que nous touchons en début de mois. Il nous arrive aussi de noircir des cases. On voudrait nous faire croire que par-lí , nous vivons en partie dans l’illégalité. Une illégalité qui n’est que secret de polichinelle, mais secret de polichinelle bien fonctionnel. Cette clandestinité de pacotille qui nous est imposée, nous en avons assez. Le chí´mage a d’abord été fabriqué comme un dispositif de protection, un outil collectif : c’est de cette histoire-lí que nous venons, et nous y tenons.

La fixation d’une journée de travail normal est le résultat d’une lutte de plusieurs sií¨cles entre le capitaliste et l’ouvrier.

í‰tat Social Actif

Quand les enseignes arborent de nouveaux noms, c’est qu’il y a du changement dans l’air. Ainsi, depuis quelques années maintenant, on ne dit plus Orbem, mais Actiris. Outre l’enseigne, le décorum a changé. Sur de grandes affiches, dans les salles d’attente, des gens trí¨s souriants, des gens « actifs ». Et le dispositif qui nous vise est dit « plan d’activation ». En politique urbaine, on dit « revitaliser » un quartier, et par lí , on le suppose mort ou moribond. En politique économique et sociale, on dit « activer » et par lí , on suppose que ce qu’il s’agit d’activer est « passif ».

Aujourd’hui, on « active » tout : les chí´meurs, les allocations, les institutions, les régions, et on suppose par lí que cet ensemble hétérogí¨ne est « passif ».

« Activer » : í§a flaire bon le mot d’ordre, le programme. Et ce programme í un nom : l’Etat Social Actif.

Notre cri face í ce programme est :
Abandon de ce qui nous soumet aux programmes par lesquels s’exerce la domination sociale...
Abandon des programmes qui pensent í notre place...
Abandon des langages programmés... L’abandon de la partition n’est pas le renoncement í l’écriture mais s’offrir í une écriture liée í l’aléa. í€ l’aléa du parcours réel.

Qu’est-ce que í§a veut dire d’íªtre né dans une atmosphí¨re oí¹ tout le monde vous fait sentir que si vous ne vous débrouillez pas extríªmement bien, vous serez de trop ?

C’était prévu ! Cinq ans de contrí´le de la disponibilité des chí´meurs

En 2oo4 s’élabora un nouveau type de contrí´le parallí¨lement í la suppression du systí¨me de double pointage mensuel, une pratique soudain décrite par le gouvernement -í juste titre- comme humiliante pour les chí´meurs. Présentée comme une mesure positive d’accompagnement des demandeurs d’emploi, le nouveau systí¨me recelait en lui une inutilité et une humiliation encore plus intenses, pesant en permanence sur les personnes qui les subissent. Si une utilité existe, elle est plutí´t í rechercher du cí´té des volontés de la Fédération des Entreprises de Belgique (FEB).

Inlassablement depuis cinq ans, les chí´meuses et les chí´meurs s’interrogent sur la signification du mot « ˜accompagnement’, dí¨s lors qu’ils doivent se présenter dans les bureaux de l’Office National de l’Emploi (Onem) comme í un examen scolaire, pour y montrer des preuves de recherches d’emploi dans une société oí¹ ce dernier est de plus en plus rare. En effet, en quoi consiste l’aide aux personnes en difficulté lorsque celles-ci doivent signer un »˜contrat’ oí¹ elles s’engagent í réaliser telle ou telle action de recherche, alors qu’en parallí¨le l’Onem lui coupe les vivres durant la période de réalisation des actions exigées ?? Mais surtout, en bout de processus, qui se préoccupe de ce que deviennent les personnes qui ne répondent pas aux exigences et sont exclues définitivement du droit aux allocations de chí´mage ??

Motivations de l’instauration de ce contrí´le.

L’Onem créa un nouveau segment dans son organisation, le « ˜Service Dispo’, abréviation bureaucratique interne de »˜disponibilité sur le marché de l’emploi’ ; c’est bien cela qui est contrí´lé et désiré : une présence maximale des chí´meurs sur le marché du travail, pour y peser d’un poids optimal. Depuis des années la FEB réclamait une mise sous pression accrue du marché du travail, débouchant par exemple sur un allongement de l’í¢ge de la retraite qui replaí§a les travailleurs í¢gés sur le marché. De fait, plus les individus sont nombreux pour peu de travail disponible, plus ils sont en concurrence. La míªme logique motive le contrí´le des chí´meurs, plaí§ant plus intensément chaque chí´meur en concurrence avec tous les autres.

Au sein d’une procédure en plusieurs étapes et différents rendez-vous, le gouvernement forí§a donc les chí´meurs í prouver une recherche frénétique de travail. Sur l’entií¨reté du territoire de la Belgique, cette recherche poussée jusqu’í l’irrationnel représente un gigantesque tas de lettres de sollicitation d’emploi, de déplacements, de demandes de justification d’une postulation, d’inscriptions en formation, etc. L’image mentale est celle d’une fourmilií¨re, aux centaines de milliers de membres courant dans tous les sens pour répondre aux attentes bureaucratiques de l’Onem. Cette idéologie concurrentielle [5] réalise ici une formidable pression, í la baisse, sur les salaires et les conditions de travail de l’ensemble des travailleurs.

Une assurance digne de chí´mage est donc l’assurance de salaires dignes dans l’ensemble du monde du travail, dí¨s lors, il serait bon d’éviter l’animosité entre travailleurs et chí´meurs, une réalité bien pratique aux yeux de la FEB. La position des organisations syndicales sur ce contrí´le discrédite totalement, s’il en était besoin, leur volonté de se présenter comme un contre-pouvoir crédible. Quelques sections locales protestí¨rent trí¨s timidement lors de la parution de la loi, mais le contrí´le fut avalisé par les syndicats dí¨s son entrée en vigueur. Par la suite, les organisations évití¨rent durant des années de prendre position face au désastre en cours, s’échappant du débat en déclarant attendre une évaluation officielle du systí¨me. L’an dernier, en cÅ“ur avec le gouvernement, les syndicats signí¨rent cette évaluation, affirmant en substance qu’il s’agit d’un bon systí¨me.

Des contrí´leurs qui ne disent pas leur nom.

Afin de réaliser ce contrí´le du comportement de recherche d’emploi, le gouvernement créa une nouvelle catégorie de fonctionnaires au sein du Service Dispo : ces contrí´leurs furent nommés "˜facilitateurs’, un mot inexistant dans la langue franí§aise. L’administration engagea ces travailleurs sur base d’un profil social, maintenant de cette manií¨re dans leur formation le mythe d’un apport d’aide vers les chí´meurs. Saisissant progressivement l’essence de leur rí´le, ces fonctionnaires d’un genre nouveau réalisent depuis un turn-over sans doute record au sein de l’administration de l’emploi.

Certains parmi eux exposent ne pas vouloir travailler dans leur ville, de peur de rencontrer les gens sanctionnés par leurs soins, ils témoignent également de la tension palpable dans les bureaux de l’Onem, des vigiles sont engagés, l’aménagement des locaux se réfléchit en fonction des risques de violence... Le moment du contrí´le, dans ce lieu clos, est un concentré des tensions sociales portant sur les droits les plus fondamentaux, tels que pouvoir manger et se loger. Parmi les contrí´leurs, ceux détenant la plus grande longévité í leur poste doivent inévitablement s’íªtre familiarisé avec les conséquences dramatiques de leurs actes quotidiens ; ou considérer ne pas avoir d’autre choix professionnel.

Conséquences sur la vie des chí´meurs.

Les effets du processus sont nombreux et dramatiques, aux dimensions multiples. Les acteurs de la formation témoignent de la déstructuration de leur travail, des individus s’inscrivant avec pour seule motivation de fournir une preuve í l’Onem. Des travailleurs sociaux se déclarent enrí´lés de force dans le processus de contrí´le, obligés de signaler les absences aux formations ou encore de consacrer une part substantielle de leur temps í répondre avec leur public aux exigences de l’Onem.

Des personnes analphabí¨tes se voient notifier des actions í réaliser, telles qu’un nombre de lettres í écrire pour les employeurs. Pire encore, cette tí¢che est inscrite sur un document qu’elles signent sans en comprendre le contenu.

Les rendez-vous étant fixés par période de seize mois, míªme les chí´meurs qui répondirent avec succí¨s aux exigences des contrí´leurs sont rappelés pour une nouvelle évaluation de leur comportement. En seconde ou troisií¨me procédure, ils constatent alors l’accentuation des exigences, couplée au fait que dans une conjoncture économique inchangée ou pire, le simple fait d’íªtre encore au chí´mage seize mois plus tard est un motif de suspicion et d’aggravation des sanctions. Face au harcí¨lement et aux exigences toujours grandissantes, certaines personnes décrochent et disparaissent en cours de procédure, d’autres sont exclues au terme de celle-ci. Il s’agit au final d’une limitation de fait des allocations de chí´mage dans le temps, en écrémant progressivement par le bas, au sein des plus fragiles.

Aprí¨s cinq ans d’application, les exclusions définitives du droit aux allocations de chí´mage se chiffrent í plus de huit mille. Que deviennent les íªtres humains qui en (sur)vivaient ?? La fédération des CPAS wallons déclare que 38% des sanctionnés introduisent une demande d’aide sociale í leurs institutions, un transfert de la pauvreté intenable pour leurs budgets. On ne sait exactement ce que deviennent les autres 62%. Des témoignages rapportent l’accroissement de la solidarité familiale pour pallier í la suppression de la solidarité sociale, un mouvement précarisant davantage les familles pauvres. Certains exclus de l’Onem vont grossir l’armée des travailleurs au noir, accroissant de cette manií¨re les économies des employeurs en charges sociales. D’autres témoignages encore exposent la montée en flí¨che de la prostitution occasionnelle, ou simplement régulií¨re en guise de source principale de revenus. Au sein des chí´meurs se trouvent des personnes dans une situation de désocialisation déjí avancée, parmi lesquelles certaines sont acculées par les dettes d’une existence au sein de la société de consommation. Dans ce parcours, soudain, le facilitateur envoie le coup fatal et rompt le dernier fil social, c’est ainsi que les associations d’aide aux sans-abri rapportent leurs rencontres avec les exclus de l’Onem parmi le peuple de nos rues.

Tout cela était prévisible en 2004, au moment de l’instauration du plan de contrí´le des chí´meurs, et se réalise sous nos yeux : une précarisation exponentielle de notre société.

Cinq ans plus tard, le contexte.

Nous traversons une nouvelle période de crise, en réalité structurelle avec des moments plus affirmés, dont les conséquences sociales sont lourdes. Des sommes gigantesques d’argent public, prétendument inexistant pour les politiques sociales, servirent récemment í renflouer les banques ou certaines entreprises, au bord de la faillite suite aux réactions en chaí®ne de manÅ“uvres frauduleuses, ou simplement des actes de la routine capitaliste. Depuis les récentes révélations des conséquences de notre systí¨me économique, quasiment plus un jour ne s’écoule sans l’annonce de licenciements dans tous les coins du pays.

Dans seize mois ces travailleuses et ces travailleurs, jetés par les conséquences de cette crise, vont comme tous les chí´meurs íªtre convoqués í l’Onem. La machine est lancée et, pour l’instant, rien ni personne ne l’arríªte. Licenciés en pleine crise financií¨re, ces chí´meuses et chí´meurs frais encaisseront-ils aussi facilement sans réagir l’humiliation d’un contrí´le de leur comportement de recherche d’emploi ? En attendant de le savoir, que prévoyons-nous ??

C’est ta vie qui est un échec, ce n’est pas du tout la société qui est en échec de te fournir un travail. C’est extríªmement dévalorisant.

Dans la ligne de mire

Nos vies sont donc illégales, í la disposition des killers : présentez, armes !, vous íªtes le public cible. En face de vous, une artillerie d’une précision de plus en plus fine : des outils de fichage informatique permettant la traí§abilité du comportement (RPE), des rappels í l’ordre sous forme de convocation. Le grand écart, devoir feindre en permanence, ne pas dire, surtout pas dire ce que nous faisons, ce dont nous sommes capables : double c.v., l’officiel et l’officieux.

Des bons et des méchants chí´meurs. Ceux qui réellement cherchent et ceux qui réellement ne veulent pas trouver. Des accidentés de la vie et des profiteurs, des fraudeurs. Ceux dont ce n’est pas la faute et ceux qui l’ont bien cherché. Des masses enlisées qu’il faut activer, réactiver. Des chí´meurs contre les travailleurs, des travailleurs futurs chí´meurs, des chí´meurs futurs travailleurs, d’anciens futurs chí´meurs devenus travailleurs travaillant í faire travailler des chí´meurs futurs travailleurs et bientí´t futurs chí´meurs, des collectifs de travailleurs démantelés devenus chí´meurs isolés et formant collectifs de chí´meurs. Tirez !

La concurrence n’est pas une loi naturelle [6] : c’est un objet maléfique, un sort fabriqué et jeté du haut d’une tour par des sorciers en cols blancs. Une déclaration de guerre, le déclenchement de la guerre de tous contre tous. Ma petite entreprise contre toutes les autres. Au milieu, le marché et ses parts, comme autant d’os d’autant plus savoureux que d’autres y ont laissé leur salive. A chaque bulletin d’information, les chiffres de ceux qui aujourd’hui sont morts au combat, pour un projet de société qui n’a míªme plus la dignité d’honorer ses morts. L’oubli est le prix réclamé par ce jeu dégoí »tant. Et notamment l’oubli qu’une bonne partie des luttes des salariés avait pour revendication la diminution du temps de travail, c’est í dire la conquíªte d’un temps qui ne soit pas subordonné í la production capitaliste.

Nous avons désespérément besoin d’autres histoires...

Une affaire de comportement

Le nouveau « plan d’accompagnement et de suivi du comportement » des chí´meurs nous a poussé í réagir et í sortir de notre isolement. Nous nous sommes rassemblés pour élaborer un point de vue commun í ce propos, construire une réponse collective. Et l’une des choses que nous avons rencontrées autour de la table, c’est qu’il n’est pas nécessairement simple de dire nous : chí´meurs / chí´meuses. D’abord par le fait que nous avons envie d’íªtre nommés autrement que par cette appellation forcée, qui nous enferme dans une catégorie administrative. Se positionner entre nos réalités singulií¨res de chí´meurs et la violence globale des contrí´les auxquels nous sommes soumis n’est pas une chose simple : il y a les images négatives qui nous sont renvoyées (fainéant, profiteur...), la tentative de nous en faire porter la responsabilité, et le fait que le chí´mage remue chez chacun d’entre nous ses propres histoires de précarité, des angoisses personnelles, peut parfois devenir une posture qui immobilise, géní¨re des solitudes.

Chí´meurs, nous sommes captifs d’une définition qui ne nous correspond pas en míªme temps qu’on nous demande de devenir les validateurs de cet enfermement, en répondant í des purs crití¨res de représentation. La disproportion entre nos activités concrí¨tes et le simulacre de recherche d’emploi qu’on nous demande de singer devient de plus en plus violente ; alors qu’il n’y a pas de travail qui nous correspond et que nous sommes déjí occupés par nos travaux, nos emplois du temps. Le paradoxe est lí  : les autorités nous demandent de correspondre í une idée du chí´meur (un chercheur actif de travail), tandis que nous avons [des activités, des modes de vie et des types de production [7].

Or, dans cette faí§on de vouloir contrí´ler le comportement et de renvoyer chaque individu d’abord í lui-míªme, on peut déjí observer une machine singulií¨re, des intentions manifestes : nous sommes gouvernés, orientés dans une direction qui cherche í nous modeler, fabriquer un nouveau type de subjectivité. Cette attention portée sur le sujet par le dispositif des entretiens fonctionne de manií¨re active, avec une capacité de destruction sur le plan psychologique. C’est une double attaque : renforcer la pression sur chaque individu et en míªme temps faire passer quelque chose en douce, affirmer une norme qui détermine les comportements, conditionne chaque sujet. Tout en divisant les situations personnelles en autant de catégories administratives différentes, afin que l’inquiétude du chí´meur reste une affaire privée, personnelle. C’est bien dans ce déni d’une affaire publique que s’inscrit la logique des législations en vigueur. Celle-ci se déploie comme un dispositif de fabrication d’individus isolés : « On croyait que le monde capitaliste allait faire qu’on serait tous semblables et pris dans les míªmes inquiétudes, mais non. Malgré la globalisation, il y a une activité de différenciation, arme extraordinaire de gouvernementalité afin qu’aucun humain ne puisse se reconnaí®tre dans un autre ».

C’est un peu comme si le plan d’accompagnement fonctionnait de faí§on tout í fait synchrone avec l’air du temps, comme une entreprise de dévastation. Puisqu’il n’y a pas de travail, celui qui en trouve un le fait d’une certaine manií¨re en concurrence, c’est-í -dire qu’il gagne sa place au détriment d’un autre. C’est bien de cela dont il s’agit, avec ce plan : créer les conditions d’un accompagnement favorisant une culture entrepreneuriale. Nous devons devenir des chí´meurs compétitifs, des espí¨ces de winners de la recherche d’emploi, qui accumulent joyeusement les preuves de notre activité bien gérée, clairement répertoriée. C’est-í -dire que les allocations de chí´mage restent un droit í la condition expresse d’íªtre conforme au systí¨me et í sa discipline. Il s’agit donc ou bien de savoir se débrouiller seul, gérer son parcours comme une petite entreprise individualiste et compétitive [8], ou bien en définitive íªtre mis í la porte du droit aux allocations.

En ces temps oí¹ s’annonce une augmentation considérable du nombre du chí´meurs, l’í¨re du plein emploi semble si loin derrií¨re qu’il y a une urgence fondamentale í considérer clairement la situation.

La culpabilité est une fonction de la subjectivité capitaliste [9] (...), On finit par tomber automatiquement dans un espí¨ce de trou, on commence í se demander, En fin de compte, qui suis-je ? serais-je une merde ? ??

Depuis la périphérie

Lorsque le regard lorgne vers le centre, il voit des personnes s’activer dans de grands immeubles í la recherche de ce qu’il s’agirait de faire pour d’autres. Par amour du prochain, par conviction ou par nécessité, par le hasard de la vie, ces gens se retrouvent lí , í faire ce travail de tri. On les appelle comme í§a les trieurs. Toute la journée ils classent, ils sélectionnent, ils définissent, orientent une masse d’information indifférenciée. Ils relaient aussi les décisions des uns, en convoquent d’autres. Les trieurs sont nombreux, et leurs rí´les sont variés ; ils n’occupent pas tous les míªmes étages de leurs grands immeubles.

Ceux au plus prí¨s de la terre rencontrent quotidiennement quelques échantillons de cette masse indifférenciée. Toutes les demi-heures ils voient s’incarner devant leur bureau un Numéro d’Identification de la Sécurité Sociale sélectionné par l’ordinateur. Les 16 NISS d’une journée sont pour eux l’occasion de nourrir la grande base de données, de la diriger localement. Chaque NISS quelconque se verra donc appliquer une grille d’évaluation [10] du comportement í laquelle il devra répondre dans les termes prévus par les bureaux du haut. Selon les options, le trieur de base optera donc au choix pour une seconde chance (devenir capable de répondre í ce qui est demandé), une exclusion ou une future convocation. Enfin tous les trois mois, cette masse d’information est mise en casse, en courbes et camemberts, puis dirigée vers d’autres grands immeubles.

Or pas plus que les NISS, les Trieurs n’existent. Ils sont un numéro de référence interchangeable. Entre eux, dans leurs codes, ils se nomment selon toutes les déclinaisons numériques possibles, les D29/560/72/K12. Dans ce monde de nulle part les NISS sont tenus par les Trieurs grí¢ce au pouvoir si virtuel et si concret de l’argent. Sans monnaie plus de NISS et plus de Trieurs, c’est la condition de l’échange : de l’argent contre la soumission aux procédures de contrí´le.

Ce regard posé vers le centre est un point de vue depuis la périphérie. Depuis lí , nous regardons leurs manií¨res de se présenter, de s’agiter. Nous sommes leur matií¨re, leurs objet d’application... en deux mots nous sommes leurs NISS. Mais que se passe-t-il quand des NISS se mettent í se rassembler ? Que font-ils, alors, de leurs assignations administratives, de leurs définitions d’existence par la négation (sans emploi, sans contrat) ? Seraient-ils capables de devenir autre chose que des créatures définies, occupées í faire des formations, í correspondre aux demandes des trieurs et í chercher de l’emploi ?

La premií¨re tentative pour se démíªler de ce genre d’histoire est de faire un pas de coté. Déjí de soi-míªme et de ce NISS qui habite en soi. De ce décalage peut s’opérer une envie de rencontrer d’autres décalés, et de proche en proche, se matérialiser autour d’un désir, d’un nous. Un nous balbutiant, pris dans cette assignation administrative de chí´meur, un nous en réaction í la violence des trieurs, í la pauvreté des allocations, í toutes ces paroles professées sur le dos des chí´meurs... Un nous qui se déplace, dans le désir d’affirmer d’autres formes de communauté de condition. On trouve lí un paradoxe que tous les insultés, les parias, les assujettis connaissent bien : s’emparer collectivement de la disqualification (salles ní¨gre, gai, ou chí´meur) et la retourner contre ceux lí míªme qui la professent et organisent sa possibilité [11]. Faire exister ce nous, donc, en créant un décalage vis-í -vis des formes d’assignation administrative, de pouvoir et de discours. Autrement dit, la premií¨re tentative c’est déjí d’apprendre í se positionner dans cet écart, et de lui rendre son sens.

La seconde est d’apprendre í voir depuis la périphérie. Il s’agit, d’abord, de saisir ce nous par son envers, l’endroit étant le regard du centre. Une premií¨re évidence s’impose : í la question « que fais-tu ? », il est difficile de répondre en invoquant le NISS de l’unité : « je suis chí´meuse ». Tactique, soit dit en passant, utile pour arríªter la discussion avec tous ceux et celles épris de l’autre versant de l’unité, celui du travail. La réponse, si réponse il doit y avoir, se conjugue au pluriel. « Je suis » ou plus exactement « je fais » í§a et í§a et í§a et... Et au fur et í mesure des années le pluriel se fait plus consistant : tantí´t j’ai été guerrier contre ma famille, l’institution, la bíªtise ; tantí´t je ne m’en souviens plus, j’ai passé mon temps í répéter des habitudes ; tantí´t j’ai aimé ; tantí´t je tentais d’apprendre í ne rien faire ; tantí´t encore je ne comptais plus mes heures, j’étais débordé par mon travail. Dans une vie, dans une journée, un moment, le pluriel est de mise, toujours.

Alors, apprendreí voirdepuis la périphérie, c’est devenir sensibleí cet envers du décor, í toutes ces différences qui bruissent, s’agitent en-deí§í , í coté de ce grand UN du centre. Le NISS disparaí®t comme forme d’assignationcollective au profit d’une multiplicité d’histoires, de récits et de conditions. L’usage du chí´mage se voit également multiple, pluralisé. A la forme vide et quelconque du NISS s’adjoignent des paysages nouveaux. Il devient l’occasion de nouvelles rencontres í la vie, oí¹ l’impératif productif cí¨de la place í des rythmes í la fois plus lents et plus construits, í des occupations gratuites vis-í -vis de soi-míªme et des autres, í des formes d"˜échange, de palabre entre amies, en famille oí¹ a travers des projets sociaux, culturel, des histoires de désirs, de choix... L’alternative infernale des grandes binarités exclusives entre travail et chí´mage - actif et inactif - est dissoute.

Les liens sociaux tissés dans le travail et la solitude, l’isolement, la perte de repí¨res dí »s au chí´mage font petit í petit place í un univers bigarré, coloré. On découvre alors toutes formes de pratiques, de relations qui recoupent et découpent ces fixités binaires. Le problí¨me change aussi d’horizon : il ne s’agit plus de trouver un emploi, mais d’augmenter nos revenus et d’arriver í structurer matériellement nos activités dans le temps, les durées. Difficile tí¢che í réaliser dans un milieu si hostile, avec évidemment comme élan premier le désir de se dégager mentalement du poids moral de l’idée toute faite du travail, de cette culpabilité que l’on fait s’insinuer en nous (fainéants, profiteurs)... Pour se libérer de cette épée de Damoclés suspendue au-dessus de nos tíªtes : toutes les mesures de contrí´le des chí´meurs.

Adopter cette position, depuis ce nous chí´meurs et chí´meuses, cultiver ce point de vue de la périphérie nous ouvre alors í une manií¨re d’habiter l’histoire et le présent. Il s’agit de refaire vivre une histoire tue, détruite lors de la grande confiscation des caisses de solidarités par son í‰tatisation et son passage dans l’anonymat (NISS). Retisser cette histoire c’est í la fois rendre mémoire í tout ceux et celles qui ont décidé de s’organiser pour se donner les moyens de faire grí¨ve, de se protéger des maladies. Mais c’est aussi í travers cette mutualisation des ressources et des forces une invitation í prolonger leur cri : on ne s’en sort jamais seul, on n’a besoin de cultiver du commun. Cette histoire est comme une leí§on, un apprentissage : lorsque le commun se voit traduit dans des termes et des catégories générales s’opí¨re sous nos yeux la destruction de ce qui a rendu possible une pensée et des formes de résistance pour ceux et celles qui l’ont fait exister. C’est cette destruction et cette oubli, au nom du progrí¨s, qui a, non seulement, produit cet machine í triage sur une population quelconque (NISS) mais aussi ce retournement de situation oí¹ le chí´meur devient le seul responsable (c’est-í -dire le coupable) de la guerre économique. Mais cette leí§on, cent fois répétée, nous enseigne aussi le risque í ne pas cultiver et protéger nos propres inventions collectives et í ne pas penser les effets de nos propres réussites.

Aujourd’hui, pour nous, tisser ce lien, actualiser ce regard et cette position nous donne de la force pour résister í l’entreprise de culpabilisation et de psychologisation généralisée. Non, nous n’avons pas cherché í íªtre chí´meuses, c’est le seul endroit oí¹ l’on peut trouver de l’argent pour payer les loyers, la nourriture...et développer nos activités. Non, ce n’est pas notre faute si ce systí¨me fonctionne par destruction massive de postes d’emploi, de modes de vie et des ressources environnementales ; et oriente l’offre de travail vers le tout commercial et sécuritaire. Non, vous n’arriverez pas í nous faire croire que le problí¨me est le chí´mage et singulií¨rement les chí´meurs quand depuis prés de trente ans tout les békés du monde et les rentiers de la finance s’en foutent plein les poches. Non, on refuse de prendre sur nous et d’adhérer í votre violence, í celle que tous les jours les grands parleurs des ondes s’empressent de taire. La violence, simple, coutumií¨re et brutale des logiques d’expropriation des savoir faire, d’extorsion de la plus value, des modes d’organisation et/ou d’évaluation du travail qui poussent les travailleurs í bosser plus pour moins d’argent ; l’abrutissement, la bíªtise et le non sens pour une grande majorité de salariés d’effectuer des tí¢ches répétitives ou de vendre des produits dont ils sont les premiers í n’en avoir rien í foutre, on la tait. Cette violence multiforme - avec tout se qu’elle comporte comme dépréciation de soi, de stress, d’épuisement physique, mental et évidemment de restructurations, de licenciements - produit pour une grande part le chí´mage. Et cette condition pour nombre de chí´meurs est plus subie que détournée, contournée, ré-appropriée.

Mais quand cette condition devient l’expérience de nouveaux rapports í la vie, aux autres, au temps, í la création, í la réalisation d’activités autonomes, on commence í apprendre í voir différemment ce qui nous entoure. On politise une situation, et on apprend í se positionner. Un chemin s’ouvre alors, fragile, partiel et local, en marge, toujours í la limite du chaos qui n’est plus pris sous le signe d’un manque ou d’un déficit, mais comme l’occasion d’une recherche de forces et de capacités d’agir. .

Depuis quand le chí´mage est passé de la fíªte au deuil ?

11 vidéos, dont Superman qui vient faire valoir ses heures aux Assedic

Plus de choses, sur http://www.choming-out.collectifs.net/

chomes collectifs.net

PDF - 142.2 ko
État social actif, ne pas céder sur nos désirs - Choming out

Les auteurs du texte qui précí¨de introduiront la séance de l’université ouverte [12] í la coordination des intermittents et précaires [13], jeudi 15 avril í 18h30, 14 quai de charente, Paris 19e, M° Corentin Cariou, Ligne 7.

Décembre 2011 : Belgique : Les chí´meurs braqués par le gouvernement



Nous sommes tous des irréguliers de ce systí¨me absurde et mortifí¨re - L’Interluttants n°29, hiver 2008/2009

De la légitimité de frauder les minima et de quelques conseils í cette fin

Pí´le emploi : déjouer les convocs pour « entretien téléphonique », les radiations, le suivi...

Ni emploi forcé, ni culpabilisation, ni management, grí¨ve des chí´meurs !

La coordination a dà» déménager en mai 2011 pour éviter une expulsion et le paiement de près de 100 000 € d’astreinte au profit de la Ville de Paris. Nous vous demandions de contribuer activement àfaire respecter l’engagement de relogement pris par la Ville. Nous voulions imposer un relogement qui permette de maintenir et développer les activités de ce qui fut de fait, au 14 quai de charente, un centre social alors que le manque de tels espaces politiques se fait cruellement sentir.

Pour mémoire : Nous avons besoin de lieux pour habiter le monde.

Pour ne pas se laisser faire, agir collectivement :

Permanence CAP d’accueil et d’information sur le régime d’assurance-chômage des intermittents du spectacle, lundi de 15h à18h. Envoyez questions détaillées, remarques, analyses àcap cip-idf.org

Permanences précarité, lundi de 15h à18H. Adressez témoignages, analyses, questions àpermanenceprecarite cip-idf.org

À la CIP, Commune libre d’aligre, 3 rue d’aligre, Paris 12eme
Tel 01 40 34 59 74



Retour en haut de page

 

Retour en haut de page

Commissions | Compte-rendus | Communiqués | Actions ! | Photos, sons, vidéos
Textes officiels | Nouveau modèle | Coordination nationale | Liens | Archives
Accueil | Plan du site | Contact
- - - - - - - - - - - - - - - - - - - -
SPIP | squelette | | Suivre la vie du site RSS 2.0