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STratégie de Recherche d’emploi (STR), l’usinage sémiotique des chômeurs par Pôle emploi et ses prestataires

Publié, le lundi 29 mars 2010 | Imprimer Imprimer |
Dernière modification : samedi 14 mars 2015



 
 

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STratégie de Recherche d’emploi (STR), un stage d’usinage sémiotique des chômeurs par Pôle emploi et ses prestataires

Composition de ce stage STratégie de Recherche d’emploi (STR) pour « cadres » et « non cadres », d’une durée de 3 jours (2 jours pleins et 2 matinées), mis en œuvre par un prestataire :

1) Femme, vendeuse non indemnisée, 35 ans
2) Homme, travaillant dans la sécurité (hôtellerie), 28 ans
3) Homme, collaborateur d’architecte, 38 ans
4) Femmes, travaillant dans le marketing (entretiens), 37 ans
5) Homme, sociologue, 55 ans
6) Femmes, travaillant dans l’humanitaire, 24 ans
7) Femme, vendeuse, 53 ans
8) Homme, commis de cuisine, 40 ans
9) Femme, recruteuse, 36 ans
10) Homme, directeur artistique dans une boite de communication qui travaillait pour des entreprises pharmaceutique, 30 ans
11) Femme, graphiste femme, 25 ans
13) Homme, licencié de la métallurgie, 58 ans
14) Homme, biologiste, 27 ans

1) Le début du stage :

Tout a été dit dès les premiers échanges, aussi bien sur le fond et sur la forme du stage, avant même que l’animateur ne commence. La « protestation » manifestant le malaise d’être là a été menée par les moins « qualifiés » et les moins « formés ». Constatons d’emblée la chose suivante : personne ici n’est dupe des finalités et contenus du stage, et pourtant « on joue le jeu qu’ils nous demandent de jouer » (le métallo), le stage a ainsi pu se dérouler « normalement ».

Vendeuse : « Des réunions de ce type j’en ai fait déjà plein. Ils nous envoient ici sans rien nous expliquer, sans rien nous dire. J’avais rendez-vous hier pour m’inscrire et ils m’ont envoyé ici. »

Animateur : « Il ya toujours un ou deux mécontents, si vous voulez partir tous de suite, vous le faites. Moi je suis là pour vous aider. »

Travailleur bâtiment : « Ce stage ne me sert à rien... »

Travailleuse société de marketing / Agent de sécurité : « On n’a pas le choix, si on ne vient pas on est radié. »

Sociologue : « La dame qui m’a reçu hier elle n’a même pas regardez mon CV elle m’a tout de suite dit de faire ce stage et que j’avais pas le choix. »

Animateur : « On va rester calme, au Pole Emploi ils sont très débordés... Ils sont peu de gens pour beaucoup de tous ces chômeurs... »

Vendeuse : « Se rendre disponible 4 jours sans connaître notre vie... ca me coute plus de 100 euros par jour, parce que j’ai enfant d’un an qui en plus est malade. »

Animateur : « Ce n’est pas à moi qu’il faut le dire... c’est à eux qu’il faut le dire »

Vendeuse : « Malheureusement ils ne nous laissent même pas parler...ils m’ont dit, « vous y allez », point. »

Sociologue : « Moi pareil, je n’avais pas besoin de ce stage. »

Architecte : « Aujourd’hui on est là toute la journée ? »

Animateur : « Oui, jusqu’à 16 heures. »

Vendeuse 2 : « Moi je le savais pas, je croyais que c’était une demi-journée, on m’a rien dit, j’ai un rendez-vous cet après midi. »

Animateur : « Attendez, nous, ce n’est pas eux... »

Travailleur bâtiment : « Oui, mais les Assedic m’ont jamais trouvé de boulot avec ces stages, je vois pas pourquoi je dois rester... Pour moi c’est une perte du temps. »

Animateur : « Moi je pense que ça peut t’aider, ceux qui ne sont pas convaincus, vous pouvez essayer... et vous verrez à la fin. »

Travailleur bâtiment : « Désolés, je vais partir et je vais les voir. »

Animateur : « Si tu pars tu me laisse ta fiche bio, je dois remplir des papiers...dommage ça pourra t’aider ... Vous revendiquez sec aujourd’hui, je n’ai que de révoltés dans ce stage. C’est toutes les semaines que je vois de situations comme ça, seulement là c’est particulièrement... Vous êtes nombreux à être remontés. Nous, on est là pour vous aider et ce qui restent pourront le vérifier... On est tous au même point, puisque à la fin vous serez mes évaluateurs... »

Vendeuse : « On est mal informés, ce n’est pas parce que on est demandeurs d’emploi qu’on est tout le temps disponibles. »

Animateur : « L’intérêt du stage est quand on devient un peu amis et on s’entraide, quand on fait du réseau... »

2) La formation : un « usinage sémiotique »

Le plus impressionnant dans ces stages, mais aussi dans le travail de Pôle emploi, est la sensation d’être immergé dans un bain de novlangue. La langue parlée par les animateurs et la langue écrite des textes distribués, le lexique, le ton, l’expression des « agents » sont ceux de l’entreprise, de l’activation, de la mobilisation, de l’investissement subjectif de l’ « entrepreneur de soi » [1]. Ces stages ne servent à rien sinon à imprégner les stagiaires des sémiotiques verbales et non verbales de l’entreprise, à intérioriser les codes de communication du management, à adapter les modalités d’expression (linguistiques, corporelle, vestimentaire, etc.) requises par la compétition.
Est-ce que ces langues, ces codes et ces modalités d’expression accrochent la subjectivité des chômeurs ?
Difficile à dire. De toute façon, ce qui est sûr est que Pôle emploi [2] n’est plus « un service public », mais une succursale des entreprises qui travaille à une homogénéisation et une standardisation des subjectivités par un « usinage sémiotique ». Les techniques « disciplinaires » (contrôles, convocations, suivi personnalisé, radiations, etc.) sont doublées par des techniques d’initiation et de maîtrise des conduites et des sémiotiques de l’entreprise.

3) Premier jour : travail « collectif »

Pendant la distribution d’un papier qui était censé nous aider dans la présentation du parcours d’un autre stagiaire et sur lequel était écrit :

« Savoir être : »

« Facteurs de réussite : »

« Je réussis surtout quand : »

« J’ai plus de difficulté surtout quand : »

« 1° Mes points forts (qualités relationnelle, aptitude pour le travail en équipe, sens de contacts, capacités à prendre de initiatives... etc... autonomie, rapidité, dynamisme, ambition, etc.) »

« 2° Mes points faibles (lent, manque de mémoire, manque d’organisation, timide, individualiste, têtu, n’aime pas manager, difficulté à animer une équipe , etc.) »

Pendant la distribution de cette prose donc, la vendeuse est intervenue immédiatement :

Vendeuse : « J’ai déjà fait ça il y a dix ans... mais à l’époque ils nous le proposaient, c’était nous que le demandions. »

Animateur : « On se met d’accord, puisque ça me perturbe qu’on me conteste le travail que j’essaye de faire... on a tous quelque chose à apprendre..., si ce n’est pas le cas vous rentrez chez vous... »

Graphiste : « C’est plutôt savoir paraître que savoir être... comment paraître pour l’entreprise... ».

Tout le monde semblait être d’accord avec cette remarque qui nomme à la fois le décalage et le consentement, le retrait et la participation au « jeu qu’on nous demande de jouer » :

L’animateur en reprenant en main la situation : « L’emploi c’est 20% de compétence et 80% de savoir être. Savoir être à sa place, savoir tenir sa place. »

Cette dernière affirmation me semble bien résumer les objectifs de Pôle Emploi.

4) L’après midi des tests :

On passe le test du « Quotient émotionnel » qui doit mesurer la réaction à des situations de stress et de prise de décision (les tests sont tous étasuniens). Les deux premières questions du test sont :

1) Vous êtes sur un avion, il y a des perturbations qu’est-ce que vous faites ? a) vous appelez l’hôtesse b) Vous consultez ce qu’il faut faire c) vous paniquez d) vous continuer à lire.

2) Vous accompagnez 4 enfants au parc, ils se chamaillent. Qu’est-ce que vous faites ? a) vous le séparez b) vous leur expliquez c) etc

Les chômeuses qui étaient dans mon groupe ont commencé à dire : « On connaît ça, dans Marie-Claire il y a plein de trucs pareils, on répond et après on sait qui on est. Heureusement qu’il y a Marie Claire et le stage de Pole Emploi »
Le chômeur qui a totalisé le plus de points a été la chômeuse qui voudrait travailler dans l’humanitaire et qui jusqu’à présent n’a fait que des stages. Le gagnant dans ce genre de test est toujours celui qui se rapproche le plus de la normalité, d’une réaction attendue selon les standards de comportements « politiquement corrects ». Que ce soit l’humanitaire qui gagne me paraît correspondre parfaitement à la logique du test.

Le jeu des valeurs : l’animateur donne une liste de 50 valeurs en ordre alphabétique :

Altruisme, ambition, amitié, amour, argent, art du bonheur, assiduité, assurance,[...] sincérité, sociabilité, solidarité, statut social, succès, tempérance, tendresse, travail, vaillance, vérité, vie, vie associative, vie de famille...

Il fallait en choisir 10 et par une élimination ultérieur arriver à 3 ou 4 valeurs. Les valeurs qui restaient étaient censées être « vos valeurs et représenter votre personnalité ».

L’animateur pendant qu’on choisissait les valeurs répétait :

« Ça permet de voir si on est en accord avec soi - même », « Ça fait du bien de se reconnaître dans ces résultats », « On y trouve une part important de nous même », « Ça résonne en nous. »

5) Conversation avec l’animateur d’atelier (premier jour)

L’animateur m’a donné l’impression, comme nous tous, de ne pas porter le moindre intérêt au stage et à ses résultats. Il n’était pas méchant et ne croyait pas plus que nous à ce qu’il faisait. Probablement n’avait-il pas « réussi » dans le cinéma et s’était-il trouvé à faire de la formation pour « gagner sa vie », sans aucune « vocation » pour cela. Il disait des choses de bon sens, c’est-à-dire d’une banalité affligeante. On avait l’impression d’être à l’école. Si on terminait 10 minutes avant l’heure, il fallait attendre que ça « sonne » pour ne pas se faire repérer par les autres groupes (il y avait plusieurs groupes qui faisaient le même stage dans le même espace).

L’échange avec lui tourne à vide rapidement autour de l’idée de se « rencontrer », objectif et intérêt du stage qu’il répète à l’infini. Faire que les demandeurs d’emploi se « rencontrent », dans ces conditions, ne correspond à rien, puisque tout le monde fait « semblant ». Comment pourrait-il en être autrement d’ailleurs lorsque le sens du stage est de convoquer les gens sous la contrainte, de leur faire sentir qu’ils sont sous l’emprise d’une institution et d’occuper le temps en le remplissant d’activités creuses ?
Plus que de l’hostilité, l’animateur me mettait le cafard.

Moi : « Tu étais intermittent alors ? »

Animateur : « J’ai travaillé dans le documentaire, avant j’ai fait de la fiction comme assistant... J’ai travaillé de façon conventionnelle, mais aussi avec des réalisateurs plus intéressants dont j’ai oublié les noms. [...] Il y a un côté possible ici. Le truc le plus important de ce stage c’est de se rencontrer, c’est mettre en marche une certaine remotivation et c’est aussi la rencontre. Le plaisir que moi j’y prends, c’est le plaisir de la rencontre.... Il y a des obligations, mais malgré ça il y a de la place pour autre chose. Les gens sont seuls et ils ont besoin de la rencontre, de quelque chose qui se passe [...] La semaine dernière, par exemple, les gens, déjà au deuxième jour, ils déjeunaient ensemble... »

Moi : « Mais là aussi on a déjeuné tous ensemble au bistrot à côté et le premier jour, c’est pas sorcier, c’est plutôt normal ... »

Animateur : « Il y a une rencontre, quelque chose qui se passe... de la sympathie qui sort les gens de cette espèce de douleur pour certains de ne pas avoir de boulot d’être inquiet sur l’avenir... C’est la seule chose positive à part deux ou trois choses obligées vis-à-vis de Pole Emploi... J’ai des collègues qui font tout de façon scolaire, mais j’essaye de pratiquer l’interaction...Si les gens s’investissent... ce qui est difficile quand il y a des emmerdeurs comme toi ou d’autres qui viennent foutre mon truc en l’air en le perturbant et le niant...Mais quelque fois il y a des gens avec une joie de vivre inscrite en soi et ils arrivent à amener les choses bien mieux que moi... alors je devient une sorte de coordinateur... Je suis bien conscient de la valeur exacte du stage, certains ça les aide ... pour certains faire une lettre de motivation correcte et ciblée leur est impossible, même en ayant un niveau d’étude très élevé. »

Moi : « Que prévoit le cahier des charges ? »

Animateur : « Le CV, la lettre de motivation, les entretiens d’embauche filmés, c’est-à-dire les aider à se comporter dans un entretien et, puis transmettre le document qui prouve qu’on a bien travaillé. Les entretiens c’est un moment rigolo où les gens acceptent de se livrer, il y a des gens qui sont timides, qui sont rentrés qui ont du mal à s’exprimer... Je pense que ça les aide un peu. »

Moi : « Le coeur c’est le CV et la lettre de motivation, c’est basique. »

Animateur : « Oui c’est très basique...ce que j’essaye simplement de faire c’est que les gens se rencontrent, c’est la seule chose que je fais, après forcément... je retrouve les mêmes comportements, les mêmes attitudes dans des corps différents, j’essaye que les gens se rencontrent et s’apprécient, tu les vois partir quelque fois le soir ensemble.. ; il y a une rencontre et c’est ça qui est chouette... c’est une agence matrimoniale en fait. »

Moi : « Vous avez mesuré l’efficacité de ce stage ? »

Animateur : « Oui, c’est le réseau, une fois j’avais un directeur d’un intérim qui a trouvé tout de suite du travail après le stage et a embauché 4 personnes du stage, 4 ... quelque fois ça fonctionne, quelque fois très mal... Ce n’est pas stable. Tu peux tomber dans une configuration où ils sont tous contre toi... »

Moi : « Ca arrive ? »

Animateur : « Ça m’est arrivé avec de gens de la com, 80% travaillaient dans la com et ils me sont tombé dessus. C’était très dur parce que j’étais au début. »

Moi : « Des gens qui râlent, il y en a souvent ? »

Animateur : « Ce matin vous êtes allez un peu fort, oh là là je me suis dit, il y en a trois ou quatre... »

Un chômeur qui arrive : « Des récalcitrants... »

Animateur : « Il y en a au moins deux ou trois chaque fois, c’est inévitable... »

6) La lettre de motivation

Selon les brochures distribuées pendant l’atelier, 80 % des recrutements se font par le réseau (ce qu’ils appellent pompeusement le « marché caché »). S’il en est ainsi on ne comprend pas très bien l’intérêt de faire un stage CV et lettre de motivation. Le commis de cuisine et le métallo m’ont expliqué que pour eux le CV et la lettre de motivation ne servent à rien dans leur branche. Pour les autres ils ont tous bac + 5 et plus et donc ils sont censés savoir faire un CV et une lettre. Ce qu’éventuellement ils ne savent pas faire, c’est se soumettre aux « rites de passages » et d’ « initiation » que les lettres et le CV représentent. Pour connaître le code de soumission à ces « rites », s’adresser à Pôle Emploi (traduit dans la langue du stage « s’adapter à la demande »).

Selon l’animateur la lettre de motivation sert pour « trouver un employeur de rêve » (répété plusieurs fois ça laissait effectivement rêveur !). Il faut écrire une lettre de motivation où on doit être la fois « dynamique, enthousiaste, concis ». Il faut encore « s’exprimer au présent, supprimer la littérature » (affirmation qu’à mon avis il faut prendre à la lettre !), « aller à l’essentiel ». Ecrire une lettre c’est à la fois « s’adapter à une demande » et « une rencontre amoureuse. »

Pendant la matinée dédiée à la « lettre de motivation », j’ai fait circuler le livre Lettres de non - motivation, de Julien Prévieux (Eds Zones - La Découverte). Après avoir vainement cherché un emploi, il s’est mis à les refuser tous. Il a rédigé 1000 lettres de non motivations qu’il a envoyé aux entreprises en leurs expliquant les raison de son refus. Les chômeurs se marraient, pendant que l’animateur disait : « Très intéressant ! Très Intéressant ! »
J’ai lu quelques phrases de l’introduction du livre :

« La lettre de motivation est un jeu social dont personne n’est dupe... Elle apparaît comme la mise en scène de l’infériorité du demandeur et de la toute puissance de l’entreprise. C’est un exercice imposé de fausseté, de mensonge sur soi et d’humiliation... Ces lettres nous réapprennent quelque chose de fondamental. Retrouver cette capacité jouissive, libératrice, de répondre : non. »

Le « directeur artistique » qui régulièrement sortait sa devise préférée pour justifier sa présence au stage : « Il y a toujours quelque chose à apprendre », a dit en feuilletant le livre :

« Ce qui fait le plus peur c’est qu’il a quand même eu des réponse, même si son refus est délirant, donc les entreprises ne lisent même pas les lettres qu’on leur envoie... Ce sont des réponses automatiques... »

Il voulait acheter le livre mais pour l’utiliser pour faire (je ne sais pas comment) de « vraies » lettres de motivation.

7) La novlangue de Pôle Emploi

Entendu à un « Atelier Focus » de Pôle Emploi (il y a deux ans, à l’occasion du même atelier, je l’avais appelé « atelier faux-cul » et aujourd’hui en demandant à l’accueil la salle de l’atelier avec la même dénomination l’agent d’accueil m’a répondu « Pas mal celle-là, pas mal du tout... ». Il y a encore des gens qui ont de l’humour, même à Pôle Emploi) :

« Définir un plan d’action et organiser un suivi derrière »
« Savoir être, est primordial »
« Optimiser son planning, optimiser sa recherche d’emploi, optimiser son plan d’action, optimiser, etc. »
« Il faut être super pro » (professionnel)
« Devenir le plus autonome possible dans la recherche d’emploi »
« Se faire une petite auto - évaluation qualitative et quantitative »
« Vous pouvez la faire avec votre conseilleur référent, mais c’est aussi important de la faire vous même, chez vous »
« Etre opérationnel tout de suite »
« Pouvoir activer une candidature »
« Il faut être pile poil dans la cible »
« Etre dans le profil, exactement dans le profil »
« Il faut aller très vite droit au but »
« Il faut être sur les plus vous concernant »
« Ça dépend de ce que vous dégagez »

Le reste des deux heures de réunion était d’une banalité déprimante. Mais là aussi, comme au stage STR, il y avait une recruteuse au chômage ... ce qui m’amusait.

8) Les entretiens d’embauche

Les entretiens d’embauche, ou comment lisser la subjectivité de toute aspérité. Rien ne doit dépasser : tics, indécisions, maladresses, gestes automatique, répétitions doivent être éliminés. Il faut normaliser les comportements à travers la maîtrise des sémiotiques corporelles, des postures, des attitudes. Ils nous apprennent à nous soumettre, à passer ces rites d’initiation d’entreprise en disant toujours « oui » avec la bouche, avec le corps, avec les vêtements, avec le visage.
Cet « usinage sémiotique » n’a pas seulement comme finalité de produire des compétences, des connaissances, des codes et des modes d’expression, mais aussi d’inciter à s’investir dans des rôles professionnels et des fonctions hiérarchiques (production de « surmois » entrepreneuriaux).
Extraits de la brochure distribuée pour « bien passer les entretiens » :

« Vérifiez votre tenue vestimentaire (tenue sobre, soignée, coiffure nette, chaussures cirées...) »
« Adoptez une dynamique, ouverte, attentive, détendue, souriante, positive, franche et réfléchie »
« Soyez calme et posé, évitez les tics nerveux et les gestes automatiques »
« Lors de la présentation de votre cursus professionnel, soyez clair, concis, précis, évitez les répétitions, les silences, les tics verbaux (« euh », « OK »...) »

Lors des entretiens d’embauche, jouée par les chômeurs des deux côtés de la table, j’ai pu remarquer avec quelle vitesse et avec quelle dextérité les chômeurs font fonctionner les codes et les langages de l’entreprise. Notamment ceux qui jouaient les recruteurs. On avait l’impression qu’ils avaient fait ça toute leur vie. Lorsque j’ai fait remarquer à la graphiste sa « performance », elle m’a montré comme elle s’y était prise, en utilisant le mode d’emploi de la brochure. Ce qui indique à la fois la banalité de ces procédures, leur hyper-prévisibilité et reproductibilité, mais aussi la rapidité avec laquelle elles sont apprises et faites fonctionner.
Les chômeurs semblent pratiquer à la fois le détachement et la capacité de mobiliser les conduites et les sémiotiques de l’entreprise.
Il faut remarquer une différence entre chômeurs : le commis de cuisine, le métallo, la vendeuse avaient plus de difficulté à s’approprier et à jouer ce jeu. Les jeunes diplômés et les gens avec un niveau supérieur au Bac, par contre, s’appropriaient très naturellement ces codes qui semblent faire partie de leur environnement.
Le métallo, un peu angoissé par l’exercice, m’a demandé de faire son recruteur. Je lui ai proposé un emploi mais avec une baisse de salaire. Il l’a accepté. Signes des temps...

9) Visagéïté

Dans une salle, le dessin d’un visage et 9 numéros distribués sur neuf parties différentes de ce visage. J’ai demandé à l’animateur de quoi il s’agissait. A chaque numéro, et donc à chaque partie du visage, correspondait un comportement, une attitude, une émotion (encore un test étasunien). Ça m’a fait penser à la visageïté dans « Mille Plateaux ». (Gilles Deleuze, Félix Guattari, ed Minuit, 1980).
Le pouvoir n’est pas seulement fait de dispositifs de pouvoir et de langage, les sémiotiques du pouvoir de nos sociétés se matérialisent aussi dans le visage, visage du patron, visage du chef de l’État, visage des stars, visage du père, visage télé etc. Dans cette salle on travaillait à la production sociale du visage de l’employé fait à l’image et en ressemblance au visage de l’entrepreneur.

10) Résistance et consentement

J’ai vérifié tout au long du stage un double jeu des chômeurs, à la fois ils n’étaient pas dupes de ce qui se passait et disposé /obligés de jouer le jeu.
Toutes les activités étaient faites à la fois avec décalage et maîtrise des sémiotiques et des codes de l’entreprise. Si on parlait avec les gens, chacun avait sa technique de résistance : le commis de cuisine originaire du Bangladesh répondait toujours « oui », avec sourire, à toutes les propositions que lui fait l’animateur :

Animateur : « Tu dois maîtriser mieux le français »

Cuisinier : « Oui »

Animateur : « Tu vas t’inscrire dans un cours de français »

Cuisinier : « Oui »

Animateur : « Tu pourrais ouvrir ton propre restaurant »

Cuisinier : « Oui , bien sûr »

Animateur : « Pour toi serait intéressant de monter ton propre affaire »

Cuisinier : « J’ai des amis avec qui je pense le faire »

J’ai l’ai soupçonné de parler volontairement plus mal le français. Il m’a dit la chose suivante : « dans les cuisines il y a des gens de nationalités différentes et de toute façon on parle très peu : il y a que des ordres qui circulent et dès que le travail est terminé tout le monde part très vite. »
Le métallo au chômage depuis 5 ans attendait sa retraite et très « sagement » disait : « On joue le jeu ».
La graphiste (travail dans une revue 4 mois après sortie de l’école dont deux mois non payés, avec recours au Prud’hommes) avait accepté de faire le stage parce qu’elle pensait qu’après Pôle Emploi la laisserait tranquille.
Certains semblaient « vraiment engagés », mais c’était pour moins s’emmerder pendant le stage. Un stagiaire d’un autre groupe rencontré dans l’ascenseur répétait avec des hochements de tête résignés : « Un gâchis de temps et d’argent ».

11) « Devenir sujet », « être autonome »

Pole Emploi veut faire des chômeurs des personnes autonomes [3]. Pourtant, en complète contradiction avec le sens du mot autonomie, Pôle Emploi augmente les contraintes, multiplie les contrôles, les « accompagnements », les suivis personnalisés [4], il convoque les chômeurs tous les mois, il les sollicite avec des mails, il les envoie faire l’expérience de l’ « anti-production » [5] comme dans ce stage STR.

Pour nous faire devenir « autonomes, actifs et dynamiques », on nous impose des conduites, des langages, des sémiotiques, des procédures. On nous dit comment on doit s’habiller, comment se tenir, comment se coiffer, comment parler.

Ce qu’ils appellent autonomie est, en réalité, une hétéronomie et personne ne tombe dans le panneau de ce jeu de dupes. Autonomie signifie d’abord pouvoir se donner sa propre loi. A Pôle Emploi les lois sont celles de l’emploi, de la concurrence et du marché. Autonomie signifie pouvoir produire sa propre référence. A Pôle Emploi la référence c’est toujours l’emploi, le marché, la concurrence.

Dans les sociétés disciplinaires « à l’ancienne » (école, armée usine, prison), l’injonction à la « passivité » dominait, maintenant l’injonction à l’« activité » est supposée nous mobiliser. Mais dans les deux cas il s’agit bien d’une injonction. « Devenir sujet » et « être autonome » sont des nouvelles normes d’employabilité.

Ce stages sont, mine de rien, une école d’[individualisation [6], de soumission et de production de culpabilité et d’angoisse. Ce sont toujours les chômeurs qui doivent s’adapter, puisque ils n’écrivent pas les bons CV, la bonne lettre de motivation, puisque ils qui ne connaissent pas les règles d’un bon entretien.

Les chômeurs étaient désabusés plus qu’hostiles. Ils acceptent le stage comme un désagrément qui leur arrive, sous contrainte de radiation. Tout le monde attendait que ça passe et le plus vite possible.

Mars 2010



Notes :

[1] Voir La personne devient une entreprise, note sur le travail de production de soi, André Gorz

[2] Voir : Enrayons la machine à précariser, mettons en crise Pôle emploi, une description du rôle du pôle Outragé, Pôle emploi mord la poussière ainsi que l’éclairante analyse du management des agents par l’une d’elle : De l’autre coté du guichet : Pôle Emploi, la violence et l’ennui

[3] L’autonomie, fiction nécessaire de l’insertion ? Nicolas Duvoux

[4] Digression sur le « suivi individuel » avec Kafka

[5] « L’État, sa police et son armée forment une gigantesque entreprise d’anti-production, mais au sein de la production même, et la conditionnant ». Capitalisme et schizophrènie, L’anti-Oedipe Gilles Deleuze, Félix Guattari, ed Minuit, 1980, p.280.

[6] Voir : Le gouvernement des individus - Université ouverte 2008-2009.

Compléments éventuels :

État social actif, ne pas céder sur nos désirs - Choming out

Dette objective et dette subjective, des droits sociaux à la dette - Enquête collective

Techniques de pouvoir pastoral : le suivi individuel des chômeurs et des allocataires du RSA - Enquête collective

Déprolétarisation et nouvelle prolétarisation - Enquête collective

• Sur un tournant décisif quant à la conception des droits sociaux, voir Refondation « sociale » patronale : Le Pare, une entreprise travailliste à la française, ainsi que « Refondation sociale » patronale : Le gouvernement par l’individualisation, Maurizio Lazzarato

• A propos d’autres tenants de l’idéologie du travail : À gauche poubelle, précaires rebelles, Collectif d’Agitation pour un Revenu Garanti Optimal (CARGO), mai 1998 et Trois critiques des années Mitterrand


Nous sommes tous des irréguliers de ce système absurde et mortifère - L’Interluttants n°29, hiver 2008/2009

Pour ne pas se laisser faire, agir collectivement :

Permanence CAP d’accueil et d’information sur le régime d’assurance-chômage des intermittents du spectacle, lundi de 15h à 17h30. Envoyez questions détaillées, remarques, analyses à cap cip-idf.org

Permanences précarité, lundi de 15h à 18h, adressez témoignages, analyses, questions à permanenceprecarite cip-idf.org

Permanences le Lundi de 15h à 18h, pour se défendre, partager infos, expériences, conseils et agir collectivement, au Café de la Commune Libre d’Aligre : 3 rue d’Aligre - 75012 - Paris. Tél : 01 40 34 59 74

La coordination a dû déménager le 5 mai 2011 pour éviter une expulsion et le paiement de près de 100 000 € d’astreinte. Provisoirement installés dans un placard municipal de 68m2, il s’agit dans les temps qui viennent d’imposer un relogement qui permette de maintenir et développer les activités de ce qui fut de fait un centre social parisien alors que le manque de tels espaces collectifs se fait cruellement sentir.

Novembre 20011, le socialisme parisien à l’oeuvre, 14 quai de Charente, opération d’éventrement sans relogement de la coordination intermittente et précaire :



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