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Etudiants, si vous saviez - Cash, janvier 1987

Publié, le vendredi 18 mars 2011 | Imprimer Imprimer |
Dernière modification : vendredi 13 avril 2018


Vingt ans avant le CPE, lors d’une autre mobilisation contre une réforme de l’école, la loi Devaquet de 1986, il est question de la fonction de l’université, et - déjí - de blocage, mais aussi de salaire social et d’étudiants-précaires [1].

í‰tudiants, si vous saviez

Rares sont les mouvements qui se terminent par des victoires. Celle du mouvement étudiant et lycéen apparait comme exemplaire. Et pourtant, elle a laissé í tous ceux qui l’ont vécue un goí »t amer - la mort nous dira-t-on. Un mort dans une société démocratique, ce n’est pas respectable. Un état évolué doit pouvoir user de ses forces de répression sans dérapages. Les 16-20 ans, ceux qui ne sont pas arabes, punks ou qui ne se promí¨nent pas aux Halles le samedi soir n’auraient jamais du savoir qu’un CRS c’est con, í§a pue l’alcool, et que í§a tue, parce qu’on n’a toujours pas découvert comment contrí´ler par informatique une ratonnade.

Toute une génération qu’on disait exemplaire car apolitique, morale et confiante dans le progrí¨s technique a pu se rendre compte que la démocratie, c’est-í -dire le pouvoir du peuple, ne marche que lorsque le dit peuple ne s’en sert pas. Ses représentants sont lí pour le leur rappeler et quelques tí¢ches de sang permettent de séparer le bon grain de l’ivraie. Alors cette amertume c’est peut-íªtre tout í§a.

C’est peut-íªtre aussi l’impression d’avoir arríªté trop tí´t. il n’y a rien de plus démoralisant que les lendemains de grí¨ve. Tout comme les rentrées de vacances, ils signifient la reprise d’un boulot chiant, le retour í temps rythmé par le travail et la sensation de reperdre tout ce qui semblait gagné, c’est-í -dire de vivre autrement. C’est d’autant plus sensible pour cette grí¨ve que le projet Devaquet ne faisait qu’accentuer un systí¨me existant déjí . En retirant trí¨s rapidement la réforme, le gouvernement a eu l’intelligence d’empíªcher que le mouvement n’étende ses revendications í transformer ce qui est, í refuser l’école et son rí´le. Car c’est bien de cela qu’il était question :
A quoi sert l’université ? Est elle bien adaptée aux besoins de la société, de la production ?

Adaptée ou adaptable ?

Aprí¨s avoir entendu pendant des années que la fonction de l’université était de fabriquer des élites, la nouvelle ritournelle veut qu’elle produise des chí´meurs.

Si le refrain a changé, l’air reste le míªme : í savoir que l’université est en dehors de la production, en dehors ou sur les marges du monde du travail. Ces deux assertions sont aussi fausses l’une que l’autre. Depuis 1945, la démocratisation de l’enseignement n’a cessé de progresser, le pourcentage de lycéens et d’étudiants n’a fait que croí®tre. Il faut pas considérer cela comme un cadeau ou comme un souci d’une plus grande égalité, mais tout simplement comme une nécessité de l’appareil productif. La gauche tout comme la droite l’a trí¨s bien compris et les 80% de bacheliers que Cheví¨nement réclamait pour la fin du sií¨cle allaient dans ce sens. Dire que l’université doit préparer í un métier est une escroquerie car ce sont justement les métiers qui aboutissent au chí´mage. Allez voir du cí´té des LEP et vous aurez une idée de la valeur d’un CAP aujourd’hui.

Ce n’est pas d’ajusteur, de chaudronnier ou de mécanicien dont la société a besoin, ni míªme d’informaticien mais d’une main d’Å“uvre suffisamment qualifiée pour s’adapter aux transformations rapides que le travail connaí®t. Cette qualification ce n’est pas l’apprentissage d’un métier, ce n’est pas le savoir d’un individu qu’il pourra restituer í travers la fabrication d’un objet mais plutí´t un savoir social représentant le niveau technologique atteint par la société et nécessaire í la production des biens et des services ; c’est ce savoir que l’école produit et qui est incorporé í l’ensemble des marchandises.

íŠtre adapté, c’est íªtre capable de vérifier que la machine fait bien son travail. on ne demande pas aux gens de fabriquer des ordinateurs, ni míªme d’íªtre capables de les programmer, mais d’íªtre un maillon de la chaí®ne de fabrication ou de programmation, et surtout de savoir les utiliser et de passer d’un modí¨le í l’autre trí¨s rapidement, en définitive d’exploiter au maximum les compétences des machines. Les métiers d’autrefois ont été remplacés par une succession d’emplois différents et en míªme temps similaires. Les individus doivent pouvoir répondre í la mobilité du travail. Et c’est ce que l’on apprend en fac comme au lycée.

La pluridisciplinarité c’est íªtre capable de passer d’une matií¨re í une autre, de s’adapter í des modí¨les de raisonnements différents comme í autant de modes d’emploi destinés í changer, í se modifier.

La culture ce n’est pas un but en soi, elle n’est que le support í un type de formation. Un étudiant en sortant de la fac, un lycéen aprí¨s son bac, doit pouvoir travailler dans une banque, í la SNCF ou míªme dans le privé chez IBM ou BSN Gervais Danone. Que l’entreprise fournisse des billets de train, des logiciels ou de la moutarde, c’est la míªme compétence, le míªme savoir qu’on leur demandera.

On veut faire croire que l’état ou les patrons d’industrie souhaitent une université liée aux besoins immédiats de la production, une « université Coca cola » ; c’est vraiment les prendre pour des cons et nous avec. Pourquoi voulez-vous que l’on nous apprenne quelque chose qui n’aura plus cours au moment oí¹ nous aurions í le faire. Ce serait le plus sí »r moyen d’augmenter le chí´mage. Or le chí´mage n’intéresse les patrons que s’ils le contrí´lent c’est-í -dire quand il leur permet d’adapter la main d’Å“uvre en fonction de leurs besoins et non pas l’inverse. D’ailleurs la lecture toute simple des chiffres le prouve : le taux de chí´mage est beaucoup plus faible parmi les filií¨res classiques que chez les élí¨ves sortis des branches techniques.

La fac : l’école du travail

En fait l’inquiétude ressentie dans les milieux scolaires, ce n’est pas tant la peur du chí´mage que le type de travail que l’on est sí »r de trouver. Car la massification des diplí´mes cela signifie un travail de merde, comme tous les autres travaux, qui nous échappe totalement aussi sí »rement que le travail de l’ouvrier d’usine. La chaí®ne si elle est devenue abstraite, n’en demeure pas moins une chaí®ne. Et nous ne pourrons pas plus nous prévaloir d’un savoir faire spécifique, nous ne sommes chacun qu’un parmi des milliers, interchangeables et jetés dans le domaine de la concurrence. Et le salaire que nous pourrons espérer obtenir ne dépassera guí¨re le SMIC. Cette concurrence c’est également l’école qui la gí¨re indirectement. C’est un des rí´les de la sélection. í€ travers des diplí´mes différents, elle permet de hiérarchiser les individus de leur donner des salaires différents pour le míªme travail. Prenez l’exemple des profs : quelle différence dans le boulot d’un agrégé ou d’un maitre auxiliaire ; la míªme merde avec 6 heures de moins et 4000 F en plus pour l’agrégé. Cette míªme hiérarchisation se trouve dans l’ensemble du public et dans les grandes boites du privé. Elle permet la division en catégories et l’impression que l’on appartient í un corps que le travail et le salaire que l’on nous donne revienne í notre mérite, celui qui nous a permis de décrocher notre diplí´me.

La réforme Devaquet voulait aller plus loin dans cette division. En supprimant les diplí´mes nationaux, elle accentuait encore l’isolement de chacun sur le marché du travail : nous ne faisons plus partie d’une catégorie avec un certain salaire qui s’y rattache, nous devenons seulement un individu avec son propre diplí´me.

Mais avec ou sans Devaquet, la sélection continue et les examens permettent toujours de faire croire aux étudiants que leur formation est individuelle -que ce qu’ils ont appris leur appartient en propre- alors qu’elle ne correspond qu’í un niveau de qualification sociale, qu’ils sont complétement interchangeables.

L’autre cí´té de la sélection c’est de former déjí les lycéens, les étudiants au monde du travail. C’est leur en apprendre le rythme, les cadences et son obligation. Ce sont les contrí´les d’absence, les retards sanctionnés, les heures de colle rétablies depuis belle lurette dans les collí¨ges et les lycées . C’est le contrí´le continu pour lutter contre le bachotage et íªtre obligé de travailler régulií¨rement. C’est accepter de s’écraser devant la hiérarchie, d’íªtre infantilisé par les profs et de voir les vigiles jouer le míªme rí´le qu’í Barbes ou Belleville. Le rí´le de la sélection, c’est d’acquérir toute la docilité qui est nécessaire et de lutter contre les solidarités. Essayez dans une prépa í un concours de travailler en commun ! Toute aide que pourrait vous apporter un étudiant devient le risque que vous passiez devant et qu’il reste sur le carreau.

Quelle différence entre nos listes de diplí´mes garnis de diverses mentions et les panneaux vantant les mérites productivistes de tel ou tel ouvrier mineur ou de telle kolkhozienne dans les villes d’Union soviétique. Ici oí¹ lí , c’est toujours l’idéologie du travail qui est prí´née et sa valeur morale. Le travail qui libí¨re l’homme... On admet que dans le monde salarié, la SNCF par exemple, les gens se battent contre les promotions au mérite car on sait ce que í§a cache : le flicage, la docilité. Alors pourquoi considérer que les examens dans l’école ont une fonction différente.

« Tout travail mérite salaire »

Mais si dans la réalité, les étudiants, les lycéens représentent une force de travail, jamais cette formation n’est reconnue comme telle, comme du travail fourni et donc rétribuable. Elle est laissée í la charge des individus et présentée comme un enrichissement personnel, un avantage qui nous est donné et qui fera de nous une future élite. Lutter pour obtenir un salaire c’est affirmer que l’école est un lieu de travail comme un autre, c’est se réapproprier cette richesse sociale que nous avons produite et que l’on nous refuse comme on la refuse aux chí´meurs, aux femmes au foyer ou qu’on distille avec parcimonie aux salariés. Et qu’on n’aille pas assimiler le salaire étudiant aux bourses. La bourse c’est l’indemnité qui donne bonne conscience í nos démocraties, qui veut faire croire que les chances sont égales pour tous et va permettre aux plus défavorisés de terminer haut-fonctionnaires aprí¨s avoir passé l’ENA. C’est également subordonner cette indemnité aux salaires des parents. Que nous soyons majeurs ou non, nous restons í la charge de notre famille. Non seulement on nous réduit í l’état d’enfant, mais on fait peser sur nos parents le coí »t de la reproduction sociale. Cela va tout í fait dans le sens de ce que Stoléru projí¨te sur les indemnités chí´mage. Il parle de revenu familial et non plus de salaire individuel ce qui signifie que la femme (car ce sera elle) au chí´mage n’aura plus d’indemnité si on estime que son mari gagne suffisamment. C’est la remettre sous la dépendance du « chef de famille ».

On estime logique que les formations permanentes soient rétribuées. Mais qu’est-ce que l’école sinon la formation permanente par excellence oí¹ l’on doit s’adapter aux nouvelles formes du travail.

D’ailleurs l’état fourni déjí des salaires mais í des catégories limitées soit pour des raisons de tradition de lutte, soit í des castes qu’il protí¨ge. Les normaliens reí§oivent un salaire pour leur formation, les ipesiens également. Savez- vous combien touche un élí¨ve agent de police pour sa formation (laquelle !), 6000 F, soit plus que le salaire moyen. Allez voir également du cí´té des élí¨ves de normale sup, polytechnique ou l’ENA...

Exiger un salaire étudiant, c’est reconnaí®tre nos besoins matériels pour vivre, c’est savoir que pour plus de la moitié, nous sommes des travailleurs précaires ; que pour continuer leurs études la plupart d’entre nous font des petits boulots, que í§a soit par le CROUS, au noir, ou dans l’intérim ; et que les chambres de bonne et la bouffe de resto U ressemblent singulií¨rement aux foyers sonacotra que connaissent bien les immigrés.

Alors ne considérons pas le salaire étudiant comme un vÅ“u utopique. Il ne peut íªtre que le fruit d’un rapport de force entre l’état et nous. L’université est un lieu social comme un autre, que l’on peut bloquer, et nous l’avons montré, pour obtenir nos revendications.

Aux questions que tout le monde se pose aujourd’hui aprí¨s la lutte nous répondons qu’il faut tout simplement continuer. Continuer la transformation que la grí¨ve a opéré, í savoir faire de l’université un lieu de vie et non plus un lieu d’oppression et de contrainte. Un lieu de débat oí¹ des structures alternatives doivent íªtre mises en place. Non pas des structures de gestion car nous n’avons rien í gagner dans la cogestion d’un systí¨me qui est fait contre nous, mais des structures de lutte, de contre pouvoir contre tout ce qui nous fait chier : des examens injustes au travail gratuit, du refus de la productivité du travail aux contrí´les policiers de la fac.

La seule richesse que nous avons í tirer aujourd’hui de l’école c’est la dynamique de lutte qu’elle peut entrainer, í savoir qu’elle a été capable d’arríªter le projet de loi sur le code de la nationalité, de ralentir la frénésie de constructions de prisons (sous couvert de privatisation) et d’empíªcher l’internement des drogués ; quelle a permis d’enclencher une nouvelle vague de lutte sur les salaires et les conditions de travail, la SNCF en est un bon exemple.

Il est fini le temps oí¹ les étudiants en grí¨ve allaient vers l’usine. Ce sont aujourd’hui les ouvriers et les employés qui puissent leurs forces dans le creuset que peut íªtre l’école quand elle devient un lieu de subversion et de générosité sociale.

Cash n°5, janvier 1987.
Cet article fut également publié dans L’incensier.

On trouver d’autres articles de CASH sur internet :

« ¢ Chí´mer payé !, mai 1985.
 »¢ Les chí´meurs c’est la classe, tract diffusé í la manifestation des chí´meurs du 30 mai 1985
« ¢ Conseil gratuit, CASH n°1, décembre 1985.
 »¢ Les Bourses du travail, berceau de l’identité ouvrií¨re - CASH, journal des chí´meurs et des précaires, 1986, n°2, mars 1986.
L’idéologie est la premií¨re arme des exploiteurs, n°3, juin 1986.


Le carrosse du commun et la citrouille individuelle : Qui sait ? Muriel Combes

Inévitablement (aprí¨s l’école), Julie Roux, enseignante, chí´meur, philosophe et chauffeur-livreur

Commencer un mouvement comme si l’on était déjí en train de le continuer... , Pour une politique du savoir, Bernard Aspe, 2009

Dix Thí¨ses sur l’Université Productive, Cristal qui songe, 1997

L’école, atelier de la société-usine, L’école en lutte, 1973

Nous refusons que tout au long de la vie la durée d’emploi gouverne nos existences et les soumette toujours plus au commandement de l’argent


La coordination a dí » déménager le 5 mai 2011 pour éviter une expulsion et le paiement de prí¨s de 100 000 € d’astreinte. Provisoirement installés dans un placard municipal de 68m2, nous vous demandons de contribuer activement í faire respecter l’engagement de relogement pris par la Ville de Paris. Il s’agit dans les temps qui viennent d’imposer un relogement qui permette de maintenir et développer les activités de ce qui fut de fait un centre social parisien alors que le manque de tels espaces politiques se fait cruellement sentir.

Pour contribuer í la suite :

« ¢ faites connaí®tre et signer en ligne Nous avons besoin de lieux pour habiter le monde. »¢ indiquez í accueil cip-idf.org un n° de téléphone afin de recevoir un SMS pour íªtre prévenus lors d’actions pour le relogement ou d’autres échéances importantes.

Nous sommes tous des irréguliers de ce systí¨me absurde et mortifí¨re - L’Interluttants n°29, hiver 2008/2009

Pour ne pas se laisser faire, agir collectivement :

Permanence CAP d’accueil et d’information sur le régime d’assurance-chí´mage des intermittents du spectacle, lundi de 15h í 17h30. Envoyez questions détaillées, remarques, analyses í cap cip-idf.org

Permanences précarité, lundi de 15h í 17h30. Adressez témoignages, analyses, questions í permanenceprecarite cip-idf.org

í€ la Cip-idf, commune libre d’aligre, 3 rue d’aligre, Paris 12e
Tel 01 40 34 59 74





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