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Hétérotopies : Des espaces autres, Michel Foucault.

Publié, le jeudi 12 mai 2011 | Imprimer Imprimer |
Dernière modification : mardi 6 septembre 2016


La grande hantise qui a obsédé le XIXéme sií¨cle a été, on le sait, l’histoire, thí¨mes du développement et de l’arríªt, thí¨mes de la crise et du cycle, thí¨mes de l’accumulation du passé, grande surcharge des morts, refroidissement menaí§ant du monde. C’est dans le second principe de thermodynamique que le XIXe sií¨cle a trouvé l’essentiel de ses ressources mythologiques. L’époque actuelle serait peut-íªtre plutí´t l’époque de l’espace. Nous sommes í l’époque du simultané, nous sommes í l’époque de la juxtaposition, í l’époque du proche et du ,lointain, du cí´te í cí´te, du dispersé. Nous sommes í un moment oí¹ le monde s’éprouve, je crois, moins comme une grande vie qui se développerait í travers le temps que comme un réseau qui relie des points et qui entrecroise son écheveau. Peut-íªtre pourrait-on dire que certains des conflits idéologiques qui animent les polémiques d’aujourd’hui se déroulent entre les pieux descendants du temps et les habitants acharnés de l’espace. Le structuralisme, ou du moins ce qu’on groupe sous ce nom un petit peu général, c’est l’effort pour établir, entre des éléments qui peuvent avoir été répartis í travers le temps, un ensemble de relations qui les fait apparaí®tre comme juxtaposés, opposés, impliqués l’un par l’autre, bref, qui les fait apparaí®tre comme une sorte de configuration ; et í vrai dire, il ne s’agit pas par lí de nier le temps ; c’est une certaine manií¨re de traiter ce qu’on appelle le temps et ce qu’on appelle l’histoire.

Il faut cependant remarquer que l’espace qui apparaí®t aujourd’hui í l’horizon de nos soucis, de notre théorie, de nos systí¨mes n’est pas une innovation ; l’espace lui-míªme, dans l’expérience occidentale, a une histoire, et il n’est pas possible de méconnaí®tre cet entrecroisement fatal du temps avec l’espace. On pourrait dire, pour retracer trí¨s grossií¨rement cette histoire de l’espace, qu’il était au Moyen Age un ensemble hiérarchisé de lieux : lieux sacrés et lieux profanes, lieux protégés et lieux au contraire ouverts et sans défense, lieux urbains et lieux campagnards (voilí pour la vie réelle des hommes) ; pour la théorie cosmologique, il y avait les lieux supra-célestes opposés au lieu céleste ; et le lieu céleste í son tour s’opposait au lieu terrestre ; il y avait les lieux oí¹ les choses se trouvaient placées parce qu’elles avaient été déplacées violemment et puis les lieux, au contraire, oí¹ les choses trouvaient leur emplacement et leur repos naturels. C’était toute cette hiérarchie, cette opposition, cet entrecroisement de lieux qui constituait ce qu’on pourrait appeler trí¨s grossií¨rement l’espace médiéval : espace de localisation.

Cet espace de localisation s’est ouvert avec Galilée, car le vrai scandale de l’oeuvre de Galilée, ce n’est pas tellement d’avoir découvert, d’avoir redécouvert plutí´t que la Terre tournait autour du soleil, mais d’avoir constitué un espace infini, et infiniment ouvert ; de telle sorte que le lieu du Moyen Age s’y trouvait en quelque sorte dissous, le lieu d’une chose n’était plus qu’un point dans son mouvement, tout comme le repos d’une chose n’était que son mouvement indéfiniment ralenti. Autrement dit, í partir de Galilée, í partir du XVIIe sií¨cle, l’étendue se substitue í la localisation.

De nos jours, l’emplacement se substitue í l’étendue qui elle-míªme remplaí§ait la localisation. L’emplacement est défini par les relations de voisinage entre points ou éléments ; formellement, on peut les décrire comme des séries, des arbres, des treillis.

D’autre part, on sait l’importance des problí¨mes d’emplacement dans la technique contemporaine : stockage de l’information ou des résultats partiels d’un calcul dans la mémoire d’une machine, circulation d’éléments discrets, í sortie aléatoire (comme tout simplement les automobiles ou aprí¨s tout les sons sur une ligne téléphonique), repérage d’éléments, marqués ou codés, í l’intérieur d’un ensemble qui est soit réparti au hasard, soit classé dans un classement univoque, soit classé selon un classement plurivoque, etc.

D’une manií¨re encore plus concrí¨te, le problí¨me de la place ou de l’emplacement se pose pour les hommes en termes de démographie ; et ce dernier problí¨me de l’emplacement humain, ce n’est pas simplement la question de savoir s’il y aura assez de place pour l’homme dans le monde - problí¨me qui est aprí¨s tout bien important -, c’est aussi le problí¨me de savoir quelles relations de voisinage, quel type de stockage, de circulation, de repérage, de classement des éléments humains doivent íªtre retenus de préférence dans telle ou telle situation pour venir í telle ou telle fin. Nous sommes í une époque oí¹ l’espace se donne í nous sous la forme de relations d’emplacements.

En tout cas, je crois que l’inquiétude d’aujourd’hui concerne fondamentalement l’espace, sans doute beaucoup plus que le temps ; le temps n’apparaí®t probablement que comme l’un des jeux de distribution possibles entre les éléments qui se répartissent dans l’espace.

Or, malgré toutes les techniques qui l’investissent, malgré tout le réseau de savoir qui permet de le déterminer ou de lei formaliser, l’espace contemporain n’est peut-íªtre, pas encore entií¨rement désacralisé - í la différence sans doute du temps qui, lui, a été désacralisé au XIXe sií¨cle. Certes, il y a bien eu une certaine désacralisation théorique de l’espace (celle í laquelle l’ouvre de Galilée a donné le signal), mais nous n’avons peut-íªtre pas encore accédé í une désacralisation pratique de l’espace. Et peut-íªtre notre vie est-elle encore commandée par un certain nombre d’oppositions auxquelles on ne peut pas toucher, auxquelles l’institution et la pratique n’ont pas encore osé porter atteinte : des oppositions que nous admettons comme toutes données : par exemple, entre l’espace privé et l’espace public, entre l’espace de la famille et l’espace social, entre l’espace culturel et l’espace utile, entre. l’espace de loisirs et l’espace de travail ; toutes sont animées encore par une sourde sacralisation.

L’oeuvre - immense - de Bachelard, les descriptions des phénoménologues nous ont appris que nous ne vivons pas dans un espace homogí¨ne et vide, mais, au contraire, dans un espace qui est tout chargé de qualités, un espace, qui est peut-íªtre aussi hanté de fantasme ; l’espace de notre perception premií¨re, celui de nos ríªveries, celui de nos passions détiennent en eux-míªmes des qualités qui sont comme intrinsí¨ques ; c’est un espace léger, éthéré, transparent, ou bien c’est un espace obscur, rocailleux, encombré : c’est un espace d’en haut, c’est un espace des cimes, ou c’est au contraire un espace d’en bas, un espace de la boue, c’est un espace qui peut íªtre courant comme l’eau vive, c’est un espace qui peut íªtre fixé, figé comme la pierre ou comme le cristal.

Cependant, ces analyses, bien que fondamentales pour la réflexion contemporaine, concernent surtout l’espace du dedans. C’est de l’espace du dehors que je voudrais parler maintenant.
L’espace dans lequel nous vivons, par lequel nous sommes attirés hors de nous-míªmes dans lequel, se déroule précisément l’érosion de notre vie, e notre temps et e notre histoire, cet espace qui nous ronge et nous ravine est en lui-míªme aussi un espace hétérogí¨ne. Autrement dit, nous ne vivons pas dans une sorte de vide, í l’intérieur duquel on pourrait situer des individus et des choses. Nous ne vivons pas í l’intérieur d’un vide qui se colorerait de différents chatoiements, nous vivons í l’intérieur d’un ensemble de relations qui définissent des emplacements irréductibles les uns aux autres et absolument non superposables.

Bien sí »r, on pourrait sans doute entreprendre la description de ces différents emplacements, en cherchant quel est l’ensemble de relations par lequel on peut définir cet emplacement. Par exemple, décrire l’ensemble des relations qui définissent les emplacements de passage, les rues, les trains (c’est un extraordinaire faisceau de relations qu’un train, puisque c’est quelque chose í travers quoi on passe, c est quelque chose également par quoi on peut passer d’un oint í un autre et puis c’est quelque chose également qui passe). On pourrait décrire, par le faisceau des relations qui permettent de les définir, ces emplacements de halte provisoire que sont les cafés, les cinémas, les plages. On pourrait également définir, par son réseau de relations, l’emplacement de repos, fermé ou í demi fermé, que constituent la maison, la chambre, le lit, etc. Mais ce qui m’intéresse, ce sont, parmi tous ces emplacements, certains d’entre qui ont la curieuse propriété d’íªtre en rapport avec tous les autres emplacements, mais sur un mode tel qu’ils suspendent, neutralisent ou inversent l’ensemble des rapports qui se trouvent, par eux, désignés, reflétés ou réfléchis. Ces espaces, en quelque sorte, qui sont en liaison avec tous les autres, qui contredisent pourtant tous les autres emplacements, sont de deux grands types.

Il y a d’abord les utopies. Les utopies, ce sont les emplacements sans lieu réel. Ce sont les emplacements qui entretiennent avec 1’espace réel de la société un rapport général d’analogie directe ou inversée. C’est la société elle-míªme perfectionnée ou c’est l’envers de a société, mais, de toute faí§on, ces utopies sont des espaces qui sont fondamentalement essentiellement irréels.

Il y a également, et ceci probablement dans toute culture, dans toute civilisation, des lieux réels, des lieux effectifs, des lieux qui ont dessinés dans l’institution míªme de la société, et qui sont des sortes de contre-emplacements, sortes d’utopies effectivement réalisées dans lesquelles les emplacements réels, tous les autres emplacements réels que l’on peut trouver í l’intérieur de la culture sont í la fois représentés, contestés et inversés, des sortes de lieux qui sont hors de tous les lieux, bien que pourtant ils soient effectivement localisables. Ces lieux, parce qu’ils sont absolument autres que tous les emplacements qu’ils reflí¨tent et dont ils parlent, je les appellerai, par opposition aux utopies, les hétérotopies ; et je crois qu’entre les utopies et ces emplacements absolument autres, ces hétérotopies, il y aurait sans doute une sorte d’expérience mixte, mitoyenne, qui serait le miroir. Le miroir, aprí¨s tout, c’est une utopie, puisque c’est un lieu sans lieu. Dans le miroir, je me vois lí oí¹ je ne suis pas, dans un espace irréel qui s’ouvre virtuellement derrií¨re la surface, je suis lí -bas, lí oí¹ je ne suis pas, une sorte d’ombre qui me donne í moi-míªme ma propre visibilité, qui me permet de me regarder lí oí¹ je suis absent - utopie du miroir. Mais c’est également une hétérotopie, dans la mesure oí¹ le miroir existe réellement, et oí¹ il a, sur la place que j’occupe, une sorte d’effet en retour ; c’est í partir du miroir que je me découvre absent í la place oí¹ je suis puisque je me vois lí -bas. í€ partir de ce regard qui en quelque sorte se porte sur moi, du fond de cet espace virtuel qui est de l’autre cí´té de la glace, je reviens vers moi et je recommence í porter mes yeux vers moi-míªme et í me reconstituer lí oí¹ je suis ; le miroir fonctionne comme une hétérotopie en ce sens qu’il rend cette place que j’occupe au moment oí¹ je me regarde dans la glace, í la fois absolument réelle, en liaison avec tout l’espace qui l’entoure, et absolument irréelle, puisqu’elle est obligée, pour íªtre perí§ue, de passer par ce point virtuel qui est lí -bas.

Quant aux hétérotopies proprement dites, comment pourrait-on les décrire, quel sens ont-elles ? On pourrait supposer, je ne dis pas une science parce que c’est un mot qui est trop galvaudé maintenant, mais une sorte de description systématique qui aurait pour objet, dans une société donnée, l’étude, l’analyse, la description, la « lecture » , comme on aime í dire maintenant, de ces espaces différents, ces autres lieux, une espí¨ce de contestation í la fois mythique et réelle de l’espace oí¹ nous vivons ; cette description pourrait s’appeler l’hétérotopologie. Premier principe, c’est qu’il n’y a probablement pas une seule culture au monde qui ne constitue des hétérotopies. C’est lí une constante de tout groupe humain. Mais les hétérotopies prennent évidemment des formes qui sont trí¨s variées, et peut-íªtre ne trouverait-on pas une seule forme d’hétérotopie qui soit absolument universelle. On peut cependant les classer en deux grands types.

Dans les sociétés dites « primitives » , il y a une certaine forme d’hétérotopies que j’appellerais hétérotopies de crise, c’est-í -dire qu’il y a des lieux privilégiés, ou sacrés, ou interdits, réservés aux individus qui se trouvent, par rapport í la société, et au milieu humain í l’intérieur duquel ils vivent, en état de crise. Les adolescents, les femmes í l’époque des rí¨gles, les femmes en couches, les vieillards, etc.

Dans notre société, ces hétérotopies de crise ne cessent de disparaí®tre, quoi qu’on en trouve encore quelques restes. Par exemple, le collí¨ge, sous sa forme du XIXe sií¨cle, ou le service militaire pour les garí§ons ont joué certainement un tel rí´le, les premií¨res manifestations de la sexualité virile devant avoir lieu précisément « ailleurs » que dans la famille. Pour les jeunes filles, il existait, jusqu’au milieu du XX sií¨cle, une tradition qui s’appelait le « voyage de noces » ; c’était un thí¨me ancestral. La défloration de la jeune fille ne pouvait avoir lieu « nulle part » et, í ce moment-lí , le train, l’hí´tel du voyage de noces, c’était bien ce lieu de nulle part, cette hétérotopie sans repí¨res géographiques.

Mais ces hétérotopies de crise disparaissent aujourd’hui et sont remplacées, je crois, par des hétérotopies qu’on pourrait appeler de déviation : celle dans laquelle on place les individus dont le comportement est déviant par rapport í la moyenne ou í la norme exigée. Ce sont les maisons de repos, les cliniques psychiatriques ; ce sont, bien entendu aussi, les prisons, et il faudrait sans doute y joindre les maisons de retraite, qui sont en quelque sorte í la limite de l’hétérotopie de crise et de l’hétérotopie de déviation, puisque, aprí¨s tout, la vieillesse, c’est une crise, mais également une déviation, puisque, dans notre société oí¹ le loisir est la rí¨gle, l’oisiveté forme une sorte de déviation.

Le deuxií¨me principe de cette description des hétérotopies, c’est que, au cours de son histoire, une société peut faire fonctionner d’une faí§on trí¨s différente une hétérotopie qui existe et qui n’a pas cessé d’exister ; en effet, chaque hétérotopie a un fonctionnement précis et déterminé í l’intérieur de la société, et la míªme hétérotopie peut, selon la synchronie de la culture dans laquelle elle se trouve, avoir un fonctionnement ou un autre.

Je prendrai pour exemple la curieuse hétérotopie du cimetií¨re. Le cimetií¨re est certainement un lieu autre par rapport aux espaces culturels ordinaires, c’est un espace qui est pourtant en liaison avec l’ensemble de tous les emplacements de la cité ou de la société ou du village, puisque chaque individu, chaque famille se trouve avoir des parents au cimetií¨re. Dans la culture occidentale, le cimetií¨re a pratiquement toujours existé. Mais il a subi des mutations importantes. jusqu’í la fin du XVIIIe sií¨cle, le cimetií¨re était placé au cour míªme de la cité, í cí´té de l’église. Lí il existait toute une hiérarchie de sépultures possibles. Vous aviez le charnier dans le lequel les cadavres perdaient jusqu’í la dernií¨re trace d’individualité, il y avait quelques tombes individuelles, et puis il y avait í l’intérieur de l’église des tombes. Ces tombes étaient elles-míªmes de deux espí¨ces. Soit simplement des dalles avec une marque, soit des mausolées avec statues. Ce cimetií¨re, qui se logeait dans l’espace sacré de l’église, a pris dans les civilisations modernes une tout autre allure, et, curieusement, c’est í l’époque oí¹ la civilisation est devenue, comme on dit trí¨s grossií¨rement, « athée » que la culture occidentale a inauguré ce qu’on appelle le culte des morts.

Au fond, il était bien naturel qu’í l’époque oí¹ l’on croyait effectivement í la résurrection des corps et í l’immortalité de l’í¢me on n’ait pas príªté í la dépouille mortelle une importance capitale. Au contraire, í partir du moment oí¹ l’on n’est plus trí¨s sí »r d’avoir une í¢, que le corps ressuscitera, il faut peut-íªtre porter beaucoup plus d’attention í cette dépouille mortelle, qui est finalement la seule trace de notre existence parmi le monde et parmi les mots.

En tout cas, c’est í partir du XIXe sií¨cle que chacun a eu droit í sa petite boí®te pour sa petite décomposition personnelle ; mais, d’autre part, c’est í partir du XIXe sií¨cle seulement que l’on a commencé í mettre les cimetií¨res í la limite extérieure des villes. Corrélativement í cette individualisation de la mort et í l’appropriation bourgeoise du cimetií¨re est née une hantise de la mort comme « maladie » . Ce sont les morts, suppose-t-on, qui apportent les maladies aux vivants, et c’est la présence et la proximité des morts tout í cí´té des maisons, tout í cí´té de l’église, presque au milieu de la rue, c’est cette proximité-lí qui propage la mort elle-míªme. Ce grand thí¨me de la maladie répandue par la contagion des cimetií¨res a persisté í la fin du XVIIIe sií¨cle ; et c’est simplement au cours du XIXe sií¨cle qu’on a commencé í procéder aux déplacements des cimetií¨res vers les faubourgs. Les cimetií¨res constituent alors non plus le vent sacré et immortel de la cité, mais l’ « autre ville » , oí¹ chaque famille possí¨de sa noire demeure.

Troisií¨me principe. L’hétérotopie a le pouvoir de juxtaposer en un seul lieu réel plusieurs espaces, plusieurs emplacements qui sont en eux-míªmes incompatibles. C’est ainsi que le théí¢tre fait succéder sur le rectangle de la scí¨ne toute une série de lieux qui sont étrangers les uns aux autres ; c’est ainsi que le cinéma est une trí¨s curieuse salle rectangulaire, au fond de laquelle, sur un écran í deux dimensions, on voit se projeter un espace í trois dimensions ; mais peut-íªtre est-ce que l’exemple le plus ancien de ces hétérotopies, en forme d’emplacements contradictoires, l’exemple le plus ancien, c’est peut-íªtre le jardin. Il ne faut oublier que le jardin, étonnante création maintenant millénaire, avait en Orient des significations trí¨s profondes et comme superposées. Le jardin traditionnel des persans était un espace sacré qui devait réunir í l’intérieur de son rectangle quatre parties représentant les quatre parties du monde, avec un espace plus sacré encore que les autres qui était comme l’ombilic, le nombril du monde en son milieu, (c’est lí qu’étaient la vasque et le jet d’eau) ; et toute la végétation du jardin devait se répartir dans cet espace, dans cette sorte de microcosme. Quant aux tapis, ils étaient, í l’origine, des reproductions de jardins. Le jardin, c’est un tapis oí¹ le monde tout entier vient accomplir sa perfection symbolique, et le tapis, c’est une sorte de jardin mobile í travers l’espace. Le jardin, c’est la plus petite parcelle du monde et puis c’est la totalité du monde. Le jardin, c’est, depuis le fond de l’Antiquité, une sorte d’hétérotopie heureuse et universalisante (de lí nos jardins zoologiques).

Quatrií¨me principe. Les hétérotopies sont liées, le plus souvent, í des découpages du temps, c’est-í -dire qu’elles ouvrent sur ce qu’on pourrait appeler, par pure symétrie, des hétérochronies ; l’hétérotopie se met í fonctionner í plein lorsque les hommes se trouvent dans une sorte de rupture absolue avec leur temps traditionnel ; on voit par lí que le cimetií¨re est bien un lieu hautement hétérotopique, puisque le cimetií¨re commence avec cette étrange hétérochronie qu’est, pour un individu, la perte de la vie, et cette quasi éternité oí¹ il ne cesse pas de se dissoudre et de s’effacer.

D’une faí§on générale, dans une société comme la ní´tre, hétérotopie et hétérochronie s’organisent et s’arrangent d’une faí§on relativement complexe. Il y a d’abord les hétérotopies du temps qui s’accumule í l’infini, par exemple les musées, les bibliothí¨ques ; musées et bibliothí¨ques sont des hétérotopies dans lesquelles le temps ne cesse de s’amonceler et de se jucher au sommet de lui-míªme, alors qu’au XVIIe, jusqu’í la fin du XVIIe sií¨cle encore, les musées et les bibliothí¨ques étaient l’expression d’un choix individuel. En revanche, l’idée de tout accumuler, l’idée de constituer une sorte d’archive générale, la volonté d’enfermer dans un lieu tous les temps, toutes les époques, toutes les formes, tous les goí »ts, l’idée de constituer un lieu de tous les temps qui soit lui-míªme hors du temps, et inaccessible í sa morsure, le projet d’organiser ainsi une sorte d’accumulation perpétuelle et indéfinie du temps dans un lieu qui ne bougerait pas, eh bien, tout cela appartient í notre modernité. Le musée et la bibliothí¨que sont des hétérotopies qui sont propres í la culture occidentale du XIX’ sií¨cle.

En face de ces hétérotopies, qui sont liées í l’accumulation du temps, il y a des hétérotopies qui sont liées, au contraire, au temps dans ce qu’il a de plus futile, de plus passager, de plus précaire, et cela sur le mode de la fíªte. Ce sont des hétérotopies non plus éternitaires, mais absolument chroniques. Telles sont les foires, ces merveilleux emplacements vides au bord des villes, qui se peuplent, une ou deux fois par an, de baraques, d’étalages, d’objets hétéroclites, de lutteurs, de femmes-serpent, de diseuses de bonne aventure. Tout récemment aussi, on a inventé une nouvelle hétérotopie chronique, ce sont les villages de vacances ; ces villages polynésiens qui offrent trois petites semaines d’une nudité primitive et éternelle aux habitants des villes ; et vous voyez d’ailleurs que, par les deux formes d’hétérotopies, se rejoignent celle de la fíªte et celle de l’éternité du temps qui s’accumule, les paillotes de Djerba sont en un sens parentes des bibliothí¨ques et des musées, car, en retrouvant la vie polynésienne, on abolit le temps, mais c’est tout aussi bien le temps qui se retrouve, c’est toute l’histoire de l’humanité qui remonte jusqu’í sa source comme dans une sorte de grand savoir immédiat.

Cinquií¨me principe. Les hétérotopies supposent toujours un systí¨me d’ouverture et de fermeture qui, í la fois, les isole et les rend pénétrables. En général, on n’accí¨de pas í un emplacement hétérotopique comme dans un moulin. Ou bien on y est contraint, c’est le cas de la caserne, le cas de la prison, ou bien il faut se soumettre í des rites et í des purifications. On ne peut y entrer qu’avec une certaine permission et une fois qu’on a accompli un certain nombre de gestes. Il y a míªme d’ailleurs des hétérotopies qui sont entií¨rement consacrées í ces activités de purification, purification mi-religieuse, mi-hygiénique comme dans les hammams des musulmans, ou bien purification en apparence purement hygiénique comme dans les saunas scandinaves.

Il y en a d’autres, au contraire, qui ont l’air de pures et simples ouvertures, mais qui, en général, cachent de curieuses exclusions ; tout le monde peut entrer dans ces emplacements hétérotopiques, mais, í vrai dire, ce n’est qu’une illusion : on croit pénétrer et on est, par le fait míªme qu’on entre, exclu. je songe, par exemple, í ces fameuses chambres qui existaient dans les grandes fermes du Brésil et, en général, de l’Amérique du Sud. La porte pour y accéder ne donnait pas sur la pií¨ce centrale oí¹ vivait la famille, et tout individu qui passait, tout voyageur avait le droit de pousser cette Porte, d’entrer dans la chambre et puis d’y dormir une nuit. Or ces chambres étaient telles que l’individu qui y passait n’accédait jamais au cour míªme de la famille, il était absolument l’hí´te de passage, il n’était pas véritablement l’invité. Ce type d’hétérotopie, qui a pratiquement disparu maintenant dans nos civilisations, on pourrait peut-íªtre le retrouver dans les fameuses chambres de motels américains oí¹ on entre avec sa voiture et avec sa maí®tresse et oí¹ la sexualité illégale se trouve í la fois absolument abritée et absolument cachée, tenue í l’écart, sans íªtre cependant laissée í l’air libre.

Enfin, le dernier trait des hétérotopies, c’est qu’elles ont, par rapport í l’espace restant, une fonction. Celle-ci se déploie entre deux pí´les extríªmes. Ou bien elles ont pour rí´le de créer un espace d’illusion qui dénonce comme plus illusoire encore tout l’espace réel, tous les emplacements í l’intérieur desquels la vie humaine est cloisonnée. Peut-íªtre est-ce ce rí´le qu’ont joué pendant longtemps ces fameuses maisons closes dont on se trouve maintenant privé. Ou bien, au contraire, créant un autre espace, un autre espace réel, aussi parfait, aussi méticuleux, aussi bien arrangé que le ní´tre est désordonné, mal agencé et brouillon. í‡a serait l’hétérotopie non pas d’illusion mais de compensation, et je me demande si ce n’est pas un petit peu de cette manií¨re-lí qu’ont fonctionné certaines colonies.

Dans certains cas, elles ont joué, au niveau de l’organisation générale de l’espace terrestre, le rí´le d’hétérotopie. je pense par exemple, au moment de la premií¨re vague de colonisation, au XVIIe sií¨cle, í ces sociétés puritaines que les Anglais avaient fondées en Amérique et qui étaient des autres lieux absolument parfaits.

Je pense aussi í ces extraordinaires colonies de jésuites qui ont été fondées en Amérique du Sud : colonies merveilleuses, absolument réglées, dans lesquelles la perfection humaine était effectivement accomplie. Les jésuites du Paraguay avaient établi des colonies dans lesquelles l’existence était réglée en chacun de ses points. Le village était réparti selon une disposition rigoureuse autour d’une place rectangulaire au fond de laquelle il y avait l’église ; sur un cí´té, le collí¨ge, de l’autre, le cimetií¨re, et puis, en face de l’église, s’ouvrait une avenue qu’une autre venait croiser í angle droit ; les familles avaient chacune leur petite cabane le long de ces deux axes, et ainsi se retrouvait exactement reproduit le signe du Christ. La chrétienté marquait ainsi de son signe fondamental l’espace et la géographie du monde américain.

La vie quotidienne des individus était réglée non pas au sifflet, mais í la cloche. Le réveil était fixé pour tout le monde í la míªme heure, le travail commení§ait pour tout le monde í la míªme heure ; les repas í midi et í cinq heures ; puis on se couchait, et í minuit il y avait ce qu’on appelait le réveil conjugal, c’est-í -dire que, la cloche du couvent sonnant, chacun accomplissait son devoir.

Maisons closes et colonies, ce sont deux types extríªmes de l’hétérotopie, et si l’on songe, aprí¨s tout, que le bateau, c’est un morceau flottant d’espace, un lieu sans lieu, qui vit par lui-míªme, qui- est fermé sur soi et qui est livré en míªme temps í l’infini de la mer et qui, de port en port, de bordée en bordée, de maison close en maison close, va jusqu’aux colonies chercher ce qu’elles recí¨lent de plus précieux en leurs jardins, vous comprenez pourquoi le bateau a été pour notre civilisation, depuis le XVIe sií¨cle jusqu’í nos jours, í la fois non seulement, bien sí »r, le plus grand instrument de développement économique (ce n’est pas de cela que je parle aujourd’hui), mais la plus grande réserve d’imagination. Le navire, c’est l’hétérotopie par excellence. Dans les civilisations sans bateaux les ríªves se tarissent, l’espionnage y remplace l’aventure, et la police, les corsaires.

Michel Foucault, Dits et écrits IV, 1984, p. 752 Des espaces autres (conférence au Cercle d’études architecturales, 14 mars 1967), in Architecture, Mouvement, Continuité, n°5, octobre 1984, pp. 46-49.

M. Foucault n’autorisa la publication de ce texte écrit en Tunisie en 1967 qu’au printemps 1984.

Vous pouvez écouter l’archive sonore de cette conférence sur le site d’Article XI : Des espaces autres : l’hétérotopie selon Foucault

L’Anti-Oedipe : Une introduction í la vie non fasciste, Michel Foucault

Université ouverte : La technologie politique des individus, Sexualité et pouvoir, La philosophie analytique de la politique, Le sujet et le pouvoir, M. Foucault

« Omnes et singulatim » : vers une critique de la raison politique, Michel Foucault

Naissance de la biopolitique, Leí§on du 7 mars 1979, Michel Foucault

Naissance de la biopolitique, Leí§on du 21 mars 1979, Michel Foucault


Allez, un excursus sur l’égalité et la différenciation : L’univers et les stratégies du jeu de Go

Le 5 mai 2011, la CIP a dí » rendre í la Ville de Paris les clés du quai de charente, évacué pour éviter prí¨s de 100 000 euros d’astreinte et une expulsion.

Nous étions ensuite installés provisoirement dans un bureau de 68 m2, sans plus de lieu pour habiter le monde, flottants, sans quai, entre placard municipal et ether du ouaibe.... Et il en est encore ainsi.





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