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Trois critiques des années Mitterrand

Publié, le mardi 17 mai 2011 | Imprimer Imprimer |
Dernière modification : mercredi 20 juin 2012


Trois contrepoints à la commémoration du 30e anniversaire de l’élection de Mitterrand le 10 mai 1981 : le premier s’en écarte sous un angle à la fois « social » et situé (depuis le chômage, c’est-à-dire le travail), le second en terme d’histoire des idées et des sensibilités, le troisième est davantage axé sur les utopies concrètes qui ont précédé le début de ces « années d’hiver » (selon la formule de Félix Guattari à propos des 80’).

Après l’arrestation de DSK à New-York ce 15 mai 2011, la gauche instituée se voit potentiellement privée du succès espéré pour l’élection de 2012. Sondages à l’appui, il faisait figure d’homme providentiel. À nouveau, exonérer la gauche de toute mise en cause politique et de tout bilan semblait possible. Et la victoire avec. Mais le candidat est désormais hors jeu et le réel est comme la chanson : il n’y a pas de sauveur suprême.
C’est d’autant plus piquant que l’on vient de nous bassiner tant et plus avec la commémoration du grand homme de la gauche gouvernante.
Pourquoi tant de bruit ? Personne ne se souvient plus que le « tournant de la rigueur » date d’avant le blocage des salaires de 1983 et qu’il avait été d’abord appliqué aux chômeurs...

C’est en effet en 1982 que l’Unedic est restructurée sous l’égide de la CFDT qui la préside (Nicole Notat), avec pour discours de légitimation le désormais classique « il faut sauver le régime ». Suite à une contre-réforme qui fait dépendre le droit aux allocations de la durée antérieure d’emploi, la part des chômeurs non indemnisés parmi l’ensemble des chômeurs augmente pour devenir majoritaire. Le discours moral ambiant s’indigne de l’apparition de « nouveaux pauvres » tandis que se développent des mouvements de chômeurs et précaires (une première manif importante à lieu en mai 1985), qui s’allieront pour exiger un revenu garanti. Ce furent, avec les mouvements issus de l’immigration -avant que l’entreprise de com’ SOS racisme ne soit créée pour saper toute capacité d’auto-organisation des premiers concernés-, avec les grèves immigrées contre les restructurations productives (le 1er ministre Pierre Mauroya qualifiera les ouvriers en grève chez Talbot automobiles d’« intégristes sabotant la production nationale »), une des rares expression collective contestant pratiquement la politique suivie durant ces « années d’hiver ».

Le pouvoir socialiste répondra en 1988 à ces mouvements en créant le RMI dans un consensus politique absolu (la droite et une députée FN votent la loi). Cette nouvelle allocation chômage venue pallier l’absence de droit fera du nouveau chômeur, de l’entrant dans le salariat (le jeune de moins de 25 ans interdit de RMI) le cobaye le plus exposé à la politique de précarisation, et ce à une échelle de masse et pour des décennies.

Sous prétexte de “manque d’expérience“ des jeunes salariés, on verra se développer, à la suite des « stages Barre » de 1976, toutes sortes de stages et emplois d’insertion, tels les TUC (travaux d’utilité collective, du taff sous payé dans les asso et le public) ou les SIVP (stage d’insertion à la vie professionnelle) destinés aux boites (le groupe auto PSA, par exemple, fait ainsi monter les véhicules qu’il commercialise sur le marché mondial par des SIVP...), qui viendront grossir la gamme déjà proliférante des « emplois atypiques ».

En 1992 Martine Aubry fait promulguer une « loi sur le contrôle des chômeurs » qui inverse la charge de la preuve (c’est au chômeur de prouver qu’il cherche du taff). Cette même gauche sera ensuite à l’origine de la dénonciation des « assistés ». Lorsqu’une vaste mobilisation de chômeurs et de précaires repose à l’hiver 1997/98 l’exigence de ne pas avoir à dépendre de l’emploi précaire et d’allocations insuffisantes, Lionel Jospin déclare « préférer une société de travail à une société d’assistance » [1], en un renversement total de toutes les valeurs de solidarité (« l’assistance devoir sacré de la société » proclamait la Révolution française...). Il n’y a pas photo, ancré dans l’idéologie travailliste, le parti socialiste à ouvert la voie au « travailler plus » de Sarkozy [2] et aux provocations d’un Wauquiez qui parle aujourd’hui d’imposer « des heures de travail d’utilité collective » aux RSAstes.


Critique des années Mitterrand

Apologie de l’autre mai [3], celui de 1981, à profusion. Célébration en bon ordre d’un grand jour, car c’en fut un. Béatification d’un président défunt, à en faire oublier celle du pape Jean Paul II. Pourtant, si le trentième anniversaire de l’élection de François Mitterrand suscite ce déluge commémoratif, entre louanges et nostalgie, on ne peut l’imputer seulement aux donneurs de leçons des années 1980, aux propriétaires de la marque déposée « Mitterrand », même s’ils sont toujours à l’avant-scène en 2011.

Dans le contexte actuel, la réticence manifeste à faire de cet anniversaire l’occasion d’un bilan critique procède d’une double contrainte, comme l’appellent les psychologues. Une double contrainte expliquait aussi, au milieu des années 1980, le fameux « silence des intellectuels de gauche » : à l’époque, ne pas critiquer ouvertement le pouvoir, pour ne pas faire le jeu de la droite, mais ne pas le défendre non plus, au risque de la malhonnêteté. La double contrainte, cette fois, ne s’embarrasse pas de ces scrupules. On ne célèbre pas la gauche, cette notion un peu obsolète, mais un homme et une fonction qui n’ont qu’en France ce prestige et ces prérogatives, démesurés, sinon dangereux.

Si on leur rend cet hommage unanime, c’est bien sûr parce que la fonction a perdu de sa superbe, celui qui l’incarne aujourd’hui défoulant sur sa personne les rages et les rancoeurs de la majorité. Tout le monde paraît s’accorder à dire qu’on est passé en trente ans, et trois présidents, du Roi-Soleil de 1981 au Roi-Solex, si l’on osait cette formule pour désigner Jacques Chirac, puis au Soi-Rolex de 2007. Un prince au-dessus du lot, qu’on disculpe au nom de sa stature. Puis son successeur de 1995, qu’on regrette aujourd’hui sous les traits d’un homme simple et sympathique. Et le président actuel, dont les réflexes de caïd et les manières de nouveau riche auraient rompu la distance qui a toujours fait, en France, le respect de la fonction.

Ce rapport à nos derniers chefs d’Etat, avec sa psychologisation et ses raccourcis, n’est pas seulement le fait d’une démocratie outrancièrement médiatique. Il est aussi le symptôme d’une passion très française pour le « granthomme », adulé puis honni, d’un désir de chef qui fait de la politique française, dans le tableau de la psychologie des peuples, ce mélange singulier de sujétion volontaire et d’insoumission soudaine. C’est ce que Jacques Lacan, en une prophétie qui résume le passage d’un mai à l’autre (de 68 à 81), lança en 1968 aux jeunes gauchistes à cheveux longs venus interrompre son séminaire : « Vous avez besoin d’un maître, et vous l’aurez ! » Ils l’ont eu, en 1981.

Sauf que le besoin d’un maître, à l’âge des médias et de l’immédiateté, devient la complicité fantasmée avec un personnage : c’est de cette mue du roi en mascotte, ou du chef en fétiche, trompeusement inoffensif, que la longue présidence Mitterrand est contemporaine. Elle l’a inspirée autant qu’elle en a bénéficié, jusqu’à aujourd’hui. C’est un peu la prosopopée des mythes anciens, qui changeaient une abstraction en personnage, une statue en individu, les personnalisant, leur donnant vie. Mais adaptée à la démocratie médiatique, avec ses marionnettes de télévision et ses discussions de comptoir.

Souvenons-nous. Mitterrand fut métamorphosé en divers personnages, qui éloignaient l’homme des compromis et des trahisons de la politique réelle, le rapprochaient des Français, le plaçant à l’abri du temps aussi, jusqu’à adoucir la fin pourtant crépusculaire de son second mandat, entre cohabitation et Europe à marche forcée, entre sa maladie, qu’il ne pouvait plus cacher, et le retour sur sa vie des spectres de Vichy. De ces personnages, on peut retenir trois figures, qui étaient les mieux à même de lui offrir l’éternité : Tonton d’abord, autrement bienveillant que la figure paternelle, mais aussi Kermit la grenouille, toujours plus malin que les autres animaux politiques (au « Bêbête show » de TF1), et toujours la figure de l’auctor, combinant l’autorité naturelle et les vertus du lettré, de l’amoureux des livres - de l’auteur, puisque c’est à ce titre qu’il dama le pion à son adversaire Chirac et remporta largement l’élection de 1988, après avoir envoyé en guise de programme une Lettre aux Français qui le hissait pour de bon au-dessus des mesquineries de l’affrontement partisan.

Et pourtant. Il est plus que jamais nécessaire, en cet anniversaire, de dissiper l’écran de fumée. Aussi nostalgiques que puissent être certains d’une grandeur perdue, ou d’un homme à la hauteur de la fonction, il ne faudrait pas réduire l’homme au personnage, la fonction à l’homme, ni cette époque lointaine, dans laquelle notre présent prend ses sources, aux seuls débats sur l’homme d’Etat, le Florentin, ou sur cette « passion de l’indifférence » qui était sa marque - selon l’expression qu’il reprenait aux écrivains de la Restauration, sa période littéraire préférée. Ce serait priver les générations ultérieures, celle qui devint adulte à ce moment-là et celles qui la suivirent, des instruments dont elles ont besoin pour comprendre ce qui s’est passé. Ce qui nous est arrivé. Car les années Mitterrand sont celles d’une transition historique. Elles sont celles d’un choix politique assumé (voir ci-dessous), mais présenté comme inévitable, et par conséquent celles d’un double jeu magistral, destructeur à bien des égards.

A la série des personnages, il faut substituer celle des mots à double sens, ou des contradictions, d’aucuns diraient des mystifications pures et simples. C’est d’abord à cet ex-antigaulliste en chef, contempteur du « coup d’Etat permanent », qu’on doit le néogaullisme d’une République présidentielle, et ses dérives autocratiques dénoncées aujourd’hui. La « gauche » ensuite, le mot et l’aspiration : François Mitterrand, patron unique de la gauche, sans successeur dans ce rôle, est aussi le fossoyeur de la différence droite-gauche, pour avoir réduit l’émancipation à une promesse rhétorique et la réalité du pouvoir au réalisme de sa gestion.

On lui doit l’abandon par la gauche des classes populaires, et par tous du mot « peuple » : celui qui dédiait son élection de 1981 aux Français de peu, « qui toute leur vie ont espéré ce jour où leur pays viendrait enfin à leur rencontre », a vite perdu le peuple, à tous les sens du terme, social comme électoral. Il semble en 1990 qu’il n’en reste plus que ce style « popu sublimé » (sic) cher aux publicitaires alors en vogue, de Jean-Baptiste Mondino à Jean-Paul Goude (qui mit en scène le Bicentenaire de 1789).

L’ère Mitterrand, où les idées subversives des années précédentes servaient désormais à rafraîchir les médias et l’entreprise, vit triompher également l’ordre des experts, l’argument spécieux de la compétence : pour substituer les « sociostyles » aux classes sociales, la science de la « tolérance zéro » à la prévention de la délinquance, le management à l’américaine à la logique du service public, et même l’artefact du sondage à la volonté politique.

L’essor de la communication politique et du conseil en image sous le règne de ce président altier, inflexible, n’est pas le moindre des paradoxes. Pareil, loin de son éloquence, pour la vogue du « TapSeg » comme on disait alors : mélange du sabir du communiquant Jacques Séguéla et du franc-parler de l’homme d’affaires Bernard Tapie. Quant à la « créativité » chère à Jack Lang, elle fut chantée partout pour être mise au service de l’entreprise France. Tandis que la « fête » était promue en nouvelle valeur républicaine, orchestrée à date fixe par le ministère de la culture.

La « crise », de son côté, ce signifiant-maître des années 1980, était alors, selon les mêmes, à la fois le virus à éradiquer, à force de vertu et de probité, et cette chance pour la France de secouer ses paresses, de s’adapter, de se moderniser. Même la décentralisation, avec son ambition louable de « décoloniser la province » (selon le mot fort de Michel Rocard), a eu des résultats mitigés, entre nouvelles baronnies locales et surenchère publicitaire pour mieux vendre sa ville et sa région.

Au coeur du vocabulaire de la génération Mitterrand, rien ne condense mieux cette duplicité que deux expressions antinomiques mais compatibles, la « diversité » d’un côté, louée par SOS-Racisme et les médias en vogue, et de l’autre la « pensée unique », maudite bientôt par tous, aussi liée soit-elle pourtant à ces thématiques nouvelles. Au-delà du lexique, ce qui était en jeu derrière cette forme inédite de double discours, ou cette [« idéologie de la fin des idéologies »[Les « nouveaux philosophes », de Gilles Deleuze]] (ainsi que la qualifia le sociologue Pierre Bourdieu), c’était l’aptitude des nouvelles élites des années 1980 à faire accepter par les Français une série d’options politiques présentées comme fermées, moyennant des polarités mensongères : renflouement par l’intégration européenne ou faillite en solitaire, libéralisation ou déficits intenables, morale antiraciste ou lepénisme haineux, République ou barbarie.

C’est contre ces faux choix, et les idéologues qui les ont promus, qu’un mouvement social nouveau, pluriel, mal représenté, s’est mis en branle depuis quinze ans, des grèves de l’automne 1995 au soulèvement des banlieues en 2005. Sans faire sortir la France, pour l’instant, de l’interminable double jeu des années Mitterrand.

François Cusset
9 mai 2011, Le Monde


« Vive la crise ! », l’éternel remake ?

L’abus de commémoration est dangereuse pour la santé mentale. Celle de la victoire de la gauche réformiste le 10 mai 1981 pourrait avoir sa dignité, si l’on osait exhumer dans le parfum de cette époque les idéaux, confus & naïfs, qui s’y exprimaient — et tenter ce bilan rétrospectif sans illusion ni mépris. Mais l’exercice de style nécrologique a une fois de plus vaincu, réduisant les attentes utopiques & concrètes qui avaient alors permis de rafler la mise électorale à une pure et simple hagiographie de François Mitterrand — en l’occurrence un carriériste sans scrupule & dandy littéraire au passé encombrant, collabo pendant l’Occupation, guillotineur pendant la guerre d’Algérie, rétif épidermique à l’esprit de Mai 68, j’en passe et des meilleures… preuves qu’en France un Président de gauche doit, s’il veut réussir, avoir su donner quelques gages à la bourgeoisie la plus conservatrice.

Et cette façon d’honorer l’homme providentiel plutôt que de sonder la nature des changements radicaux espérés à travers lui, ça en dit long sur le chemin parcouru depuis. Bien sûr, on objectera que cette révolution légale n’a pas eu lieu, qu’un homme au machiavélisme remarquable l’a incarnée à lui seul, mais moi je préfère, sans illusion aucune mais en total respect, me souvenir des mille voix qui bruissaient alors d’espoir dans les bistros ou les bureaux, sur les quais du métro ou les chaînes de fabrication automobile, à la porte des facs ou des foyers Sonacotra, à travers les murs des taules ou des hôpitaux psychiatriques, parmi les conscrits bizutés en caserne, les filles-mères isolées en foyer, les licenciés de la sidérurgie, les caissières sous-payées des grands magasins, les fumeurs occasionnels de cannabis, les pd voués à la honte provinciale, les survivants des communautés néo-rurales, les pionniers des radios libres, les réfugiés de tous les despotismes planétaires et même les occupants-rénovateurs des squats de l’est parisien. Parce qu’au-delà de la langue de bois tacticienne des partis représentatifs, quelque chose de plus profond, irrécupérable, hétérogène, s’était servi des urnes pour libérer une charge critique & constructive, une volonté littérale de changer le vie quotidienne. Le cynisme contemporain ne saurait honorer une telle mémoire collective, préférant moquer l’atavique crédulité populacière. Il lui faut un arbre, le vieux chêne mitterrandien, pour cacher les traces d’une ancienne forêt – et réduire en cendres tous ceux qui ont fini par y prendre le maquis, en repos partiel, en dissensus discret, en résistance préventive, en écart imperceptible… bref, en attendant des jours meilleurs.

Aujourd’hui le populisme de droite & de gauche s’est mis au diapason du talk show télévisuel. Il suppose que le grand public est d’une bêtise immonde et qu’on ne peut prendre les gens autrement… que pour des cons. Et d’ailleurs, comme le crypto-réac Lacan le disait à propos des enragés de l’après-68 : « Puisqu’il veulent un maître, ils l’auront ! » [4]. Drôle de hasard objectif, c’est presque au mot près la même politique du pire que prônait Louis-Ferdinand Céline vers la fin des années 30. Quand les plus méprisants des décideurs se vantent d’être au-dessus de la mêlée, pour ne vantent que la carotte ou le bâton, autrement dit la prime au mérite ou le badge biométrique… Et les voilà qui font mine de déplorer chez ce peuple infréquentable le retour de la « bête immonde », qui trouvent là de bonnes excuses pour devoir toujours séduire et puis sévir… Et pourtant ce sont eux, ces membres de l’élite arrogante, si occupés à masquer leur imposture chronique, à jouer leur ego aux chaises musicales, à débriefer en flux tendus la moindre mission impossible, à s’endimancher 22 heures sur 24, à s’aliéner chaque weed-end sur Ipad, à se décharger d’une paire de gosses en pensionnat privé, à se gaver de speed pour tenir le coup d’après, à se branloter de fantasmes siliconés, à surveiller un semblant d’éternelle fitness, à crever de solitude intérieure tout en se vautrant dans leur inculture crasse, oui, ce sont eux, ces technoïdes d’économie mixte pantouflant entre jetons de présence et absence de scrupules, eux les premiers à vivre et penser comme des porcs, comme disait le défunt Gilles Châtelet.

Alors qu’est-ce qui que quoi s’est mal passé depuis ce 10 mai 1981 ? Tant de banalités de base débutant plus tôt qu’on ne le prétend souvent. D’abord, dès l’été, l’inexcusable inertie stalinienne du gouvernement français face aux révoltes ouvrières en Pologne, celles qu’il aurait fallu mettre au crédit d’une gauche en mouvement, et pas au seul bénéfice des papistes du cru. Puis, la restructuration de l’Unédic, sous l’égide de la CFDT (et d’une certaine Nicole Notat) qui, sous prétexte de rétablir les comptes, commença à exclure plus de la moitié des sans emploi du régime d’indemnisation. Et puis l’année suivante, alors qu’on va nous vendre la rigueur, l’autre arnaque dont on paye encore la facture aujourd’hui : la trahison du mouvement associatif des jeunes issus de l’immigration, étouffé par le cache-misère SOS racisme (dirigé en sous-main par le déjà suspect Julien Dray) et la fameuse promesse jamais tenue d’accorder le droit de vote lors des élections municipales aux étrangers après dixans de résidence sur place. Ensuite la vraie césure symbolique a déjà fait l’objet d’un diagnostic précis et argumenté par François Cusset dans La décennie, le grand cauchemar des années 80 [5]. C’est l’émission « Vive la Crise » qui marque ce moment de bascule idéologique, une rupture sans retour jusqu’à la phase terminale de l’immédiat aujourd’hui.

Revenons brièvement sur cet épisode charnière. Le 22 février 1984, la deuxième chaîne de la télévision publique diffuse « Vive la Crise » à l’heure de la plus grande écoute, le fameux 20h30 citoyen. L’émission est inspirée du Pari français de Michel Albert (seuil,1982) et de L’Après-crise est commencé (Gallimard,1982) d’Alain Minc, réalisée par l’essayiste Jean-Claude Guillebeaud, avec pour présentateur vedette rien moins qu’Yves Montand. L’acteur fétiche du programme commun socialo-communiste s’y affiche désormais « de gauche tendance Reagan », culpabilisant le bon peuple au seul motif que leurs « avantages sociaux » feraient d’eux les pires « privilégiés ». Il y prône en sus le bon sens de l’effort et de l’austérité salariale pour mieux vanter quelques figures exemplaires d’un désir d’entreprendre trop longtemps bridé par la pieuvre fiscale étatique : Philippe de Villiers, Bernard Tapie ou François de Closets. Et ce vieux stalinien mal repenti de conclure : « Sortons de cette France arc-boutée sur les garanties, les privilèges… il faut y aller, il faut retrousser ses manches ! ». Un tel ballon d’essai médiatique revendiqué sous le label « capitalisme libéral » ne pouvait trouver meilleur relais que dans un supplément éponyme de Libération, sous la houlette de Pierre Rosanvallon, ex-théoricien de la CFDT, et d’un jeune journaliste du service éco, Laurent Joffrin, signant là un édito rageur : « La pédagogie de la gaffe ». À rebours des valeurs historiques du journal – mettant un terme à une décennie de crises internes —, Serge July ne tardera pas à baptiser cette mutation de « libéral-libertaire », empruntant cet ovni conceptuel made in USA à une tradition existant depuis belle lurette sur l’échiquier politique étazunien, à la droite extrême des Républicains, dans la zone de lobbying du Parti Libertarien.

Chacun remarquera que la plupart des noms propres suscités ont connu des promotions fulgurantes, gravissant les échelons du pouvoir réel. Attention cependant à ne pas tomber dans les ornières de la dénonciation ad hominem, à l’image de Serge Halimi & consorts. Les carriéristes émergeant au moment de ce « Vive la Crise » ne sont que de vagues icônes symptomatiques, et non les causes premières de la refonte idéologique battant alors son plein… et sa coulpe.

Un petit détail nous semble à cet égard important à rappeler. L’expression même de « Vive la Crise » aurait pu être une génération spontanée d’accroche publicitaire. Et pourtant non, ce n’est pas l’originale trouvaille, provoc & toc, du fils de pub Jacques Séguéla, mais la reprise en toutes lettres de la couverture d’un magazine trimestriel, Le Sauvage, datant de janvier 1975.

Aucun des promoteurs de l’opération ne pouvait d’ailleurs l’ignorer puisque ce magazine tirant à 40 000 exemplaires, avait été racheté dès 1972 par Claude Perdriel, directeur du Nouvel Observateur. C’était en quelque sorte devenu l’organe très œcuménique de l’écologie politique, rassemblant en son sein des critiques radicales du productivisme capitaliste et des adeptes précoces d’un mode développement durable compatible avec l’économie de Marché — dans la mouvance du Ralph Nader étazunien. Parmi les contributeurs réguliers, on recense un éventail follement hétéroclite : Michel Bosquet, Théodore Monod, Gilles Lapouge, Edgar Morin, Robert Jaulin, Serge Moscovici, Herbert Marcuse, Henri Laborit , Guy Hocquenghem, Christiane Rochefort, Alain Finkielkraut, Pierre Lieutaghi, Michel Edouard Leclerc, Joël de Rosnay, Ivan Illich, Jean Malaurie, André Langanay, Jane Fonda, Barry Commoner, Bertrand de Jouvenel, Edouard Godsmith.

Reste qu’au sommaire du numéro « Vive la crise », outre la critique du nucléaire et l’éloge du solaire, on y soutient mordicus — rapport de la Fondation Ford à l’appui — une « croissance énergétique zéro » sous l’intitulé rassembleur : « Moins d’énergie, plus de bonheur ». Et il n’est pas indifférent de mesurer la distance qui sépare la première approche de ce paradoxe critique — d’un réformisme recyclant certaines aspirations post-soixante-huitardes – de la seconde, usant du même électrochoc paradoxal pour porter aux nues la contre-révolution ultra-libérale reaganienne. En guise d’épilogue, on se contentera de citer quelques extraits d’un article figurant dans ce numéro, « Moi je veux changer de vie », sous la rubrique témoignage. Laissons donc la parole à cette secrétaire bilingue qui ne veut plus d’un « travail idiot » ni « attendre les lendemains qui chantent ». C’est signé G. R. pour protéger son anonymat.

« Je suis au chômage volontaire. Je n’ai pas été licenciée, j’ai simplement démissionné de mon dernier emploi, le 2 septembre 1974. Parce que, de tout ce que j’ai fait depuis ces deux dernières années, je dresse un triste bilan : c’est un ras-le-bol franc et massif, dominé par un sentiment d’inutilité, d’ennui, d’insipidité, d’absence de plaisir et de motivation, d’irresponsabilité, et, surtout, depuis quelques mois, par une prise de conscience que je sentais intuitivement mûrir. C’est maintenant évident, adulte, clair et net, je me refuse à continuer à être complice de ce mode de vie que je ne veux pas condamner dans sa totalité. Mais au point où il est parvenu aujourd’hui, il empoisonne ma vie de tous les jours le bruit, les gaz d’échappement, l’énervement collectif, le manque d’arbres, les conserves dégueulasses, les produits aseptisés, désinfectés et tout et tout, les lessives qui déclenchent des dermatoses, l’esprit de compétition, la pub conne qui me fait payer un produit un tiers (ou plus ?) au-dessus de ce qu’il coûte effectivement, etc. […]

Je ne veux plus travailler dans ces domaines qui sont des obstacles concrets et matériels à mon plaisir, à la qualité de ma vie, ainsi qu’à celle de ceux que j’aime, ou même que je n’aime pas, enfin aux autres, à ceux de ma race, sans compter les autres races, animales, végétales. Et, comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, je veux mettre la main à la pâte. […]

Lorsque j’ai décidé de mettre fin à mes activités intérimaires pour rechercher un poste fixe, ne sachant combien de temps cette démarche allait prendre, je me suis inscrite au chômage pour ne pas perdre mes droits sociaux. Pour cela et pour bénéficier d’une autre allocation que celle du chômage classique il faut fournir aux caisses Assedic une attestation qui doit être entièrement et automatiquement remplie par l’employeur et retournée à cette caisse par l’employée. Le dossier ne peut être étudié, ni les allocations journalières établies, sans ce document. Les responsables du personnel de toute entreprise, y compris celles d’intérim, le savent. Après maintes réclamations, mon dernier employeur m’a envoyé ce document avec 26 jours de retard. Il était incomplètement i rempli, non signé, c’est-à-dire nul et inutilisable par la Caisse Assedic qui me l’a refusé. D’où une nouvelle demande pour un document conforme, avec correspondance véhémente de ma part. J’ai aussi dû intervenir par téléphone : il m’a été répondu que, des offres d’emplois étant disponibles dans ma qualification professionnelle de secrétaire bilingue, je ferais beaucoup mieux de travailler chez eux, ce qui serait plus rentable que d’être au chômage. Ben voyons ! J’ai donc été privée de mes allocations journalières pendant deux mois, par la seule négligence (?) des services.., qui auraient beaucoup plus gagné à pointer mes bordereaux d’heures ! D’autre part, cette maison a refusé de me payer le 1er mai (seule fête légale due à tout salarié, quelle que soit sa date d’embauche), sous prétexte que je n’étais pas dans la maison depuis un an ! J’ai constaté l’Inspection du Travail, cité des articles de loi, et l’affaire a été réglée. Mais combien de centaines d’intérimaires n’ont jamais eu ce ler mai qui leur était dû, simplement parce qu’elles n’étaient pas informées ou n’avaient pas de défense […]

J’ai ensuite atterri dans un très important groupe américain : je n’ai tenu que mon mois d’essai, et encore, en me disant les deux dernières semaines, qu’il fallait tenir le mois pour me refaire un peu côté porte-monnaie après un mois et demi de chômage. Mais ça a été de l’héroïsme, ou du masochisme conscient ! Puis j’ai découvert l’industrie pharmaceutique. Et alors là, ça a été le grand choc, la révélation ! J’avais très honnêtement quelques illusions au départ. J’avais rêvé, dans mon adolescence, à la suite d’une longue et grave maladie, de faire carrière dans une profession paramédicale. Les circonstances m’avaient fait devenir secrétaire dans les brevets et je finissais par arriver dans — ce que je croyais être un domaine relativement noble, chez des gens qui ouvraient d’abord et avant tout pour soulager les malades. D’abord et avant tout, ce qui compte, c’est le chiffre d’affaires, et rien que le chiffre d’affaires. L’humanité souffrante, après. J’ai été un peu soufflée, je dois dire. Par l’industrie pharmaceutique, mais surtout à travers ce laboratoire-là, par cet encadrement-là, cet état d’esprit-là. D’abord : discrimination entre les cadres et… les autres, le menu peuple. Ensuite : horaires très stricts. Arrivée le matin, 8h30 précises ! Arrivant un matin (exceptionnellement car j’étais ponctuelle) à 8h34, j’ai eu droit aux réflexions acerbes de la direction du personnel, comme à l’école communale, avec menaces de sanctions. Et moi de répondre que, l’heure de départ étant 17 h 30, il était tout à fait regrettable que, les jours où je partais à 17 h 45 pour finir une lettre et qu’elle puisse partir le jour même, la direction en question ne soit plus là pour le voir. Résultat dès ce jour, j’ai quitté à 17 h 30 pile, qu’il ait ou non suffi de 5 ou 10 minutes pour achever un travail ou une lettre urgente en cours. Tant pis — demain il fera jour, et la Terre ne s’arrêtera pas de tourner si le professeur Machin ne reçoit pas cette lettre demain. Et on accuse les employés de manquer de conscience professionnelle ! Parfaitement ! Les bonnes vieilles traditions se perdent ! Je ne suis pas la seule évidemment à avoir subi ces remontrances, et, heureusement, à avoir réagi de la même façon.

Je continue pas question, pour ces messieurs, même n’ayant jamais de contact avec la clientèle, d’être en col roulé, même au sous-sol sans fenêtre ; cravate de rigueur sous la blouse. Quant aux augmentations… individuelles tributaires des notes annuelles, comme pour le bac, il faut telle note au total ; on est donc noté par son chef de service sur des tas de critères : assiduité, efficacité, exactitude, etc., et par d’autres chefs. On fait la moyenne et, c’est vraiment dommage, vous dit votre chef de service, vous êtes un très bon élément, mais il vous manque 2 points ! Comme ça, la secrétaire dont la tête ne revient pas aux détenteurs des notes stagne des années sans que sa valeur personnelle soit prise en considération Elle aura seulement droit aux augmentations systématiques. Mais ce détail croustillant est passé sous silence au moment de l’embauche. Et puis, il y a la question de mon travail, là aussi. J’ai été embauchée comme secrétaire de direction bilingue. En huit mois, j’ai dû faire 5 ou 6 lettres de quelques lignes en anglais – 80 % de mon activité étant uniquement de la frappe plus des milliers de photocopies, je dis bien des milliers. J’ai également eu quelques traductions, de 80 à 100 pages, d’expertises scientifiques américaines, pour lesquelles je n’étais pas effectivement qualifiée : je suis secrétaire, et pas traductrice en technique médicale. Embauchée dans cette entreprise pour y être secrétaire bilingue, j’y étais alternativement dactylo (le plus souvent) OU traductrice. Mais jamais ce pour quoi j’y étais entrée. huit mois de ça aussi. Et d’un seul coup, la goutte d’eau qui fait déborder le vase la réflexion pour les quatre minutes de retard. Alors, ce boulot, et cet état de choses, ras-le-bol. […]

Il faut que je fasse quelque chose. Autre chose. Bien sûr. Mais quoi ? Je pense que si j’avait eu un talent quelconque, artisanal ou autre, il se serait déjà manifesté. II n’aurait pas attendu 36 ans pour me faire signe. Je le saurais. J’ai fait quelques broderies, je tricote de temps en temps, je fais de la photo, mais pas au point que ça puisse devenir ma vie professionnelle. Je suis, comme beaucoup de gens, sensible à des tas de choses que j’aimerais savoir faire et qui me séduisent, mais je regrette, je ne suis pas une artiste complète qui peut vivre de son art. Alors, cela implique-t-il que je doive passer ma vie derrière une machine à écrire ?… Si j’avais désiré me recycler dans la gestion d’entreprise, le marketing ou ce genre de domaine, l’Agence nationale pour l’emploi pouvait éventuellement faire quelque chose pour moi. Mais si je veux apprendre à remettre une vieille maison en état, faire des chaises en bois ou des belles bougies, on regrette, mademoiselle, mais ii faut vivre avec son temps, l’Etat ne peut pas prendre des caprices en charge. Le marketing, oui, mais les bougies… Le Touring, comme ça en été, pour les jeunes, étudiants ou pas, bénévoles. Ou alors, si ça existe, l’information n’est pas venue jusqu’à moi. Bien. En conclusion j’ai senti, vu, compris, vécu, qu’au moins 80 % des gens s’emmerdent dans leur travail. »

Et pour résumer tout l’esprit de cette confession de 5 pages à la fois nuancée et rageuse, ce surtitre qui se passe de commentaire :

« Je suis déterminée à devenir une inadaptée sociale.
Je ne veux plus être un maillon de la chaîne. »

Alors là oui, quand la crise sert à ouvrir les yeux de si belle façon, ça mérite un Viva !

10 mai
Yves Pagès
Les illustrations sont empruntées au blog d’icelui : http://www.archyves.net/

Vivre et penser comme des porcs. De l’incitation à l’envie et à l’ennui dans les démocraties-marchés, Gilles Châtelet, Exils, 1998 (essai, réédition, Gallimard, « Folio »)



Notes :

[1] Voir à ce sujet un tract chômeurs/précaires de 1998 : À gauche poubelle, précaires rebelles.

[2] Pour ce qui est du Vichyssois de Neuilly voir : Abjecte sarkophagie travailliste : « Le travail, c’est la liberté, le plein emploi est possible ».

[3] Voir la vidéo « Mai 68 n’a pas eu lieu », sur le site de la revue Chimères, où Gilles Deleuze et Félix Guattari reprennent la parole ensemble pour analyser 1984 à la lumière de 1968.

[4] À cette caractérisation de Lacan s’oppose celle de Guattari et Deleuze qui veulent montrer patiemment comment une certaine clinique et une certaine théorie de la psychanalyse constituée en dogme transforment cette dernière en piège réactionnaire, voir : « L’anti-oedipe », un enfant fait par Deleuze-Guattari dans le dos de Lacan, père du« Sinthome », revue Chimères.

[5] La décennie, le grand cauchemar des années 80, Article 11].

Lettre à tous ceux qui sont passés du col Mao au Rotary, Guy Hocquenghem, extraits : Aux artistes et prétendus tels, À Jack Lang.

Les chômeurs c’est la classe ! CASH, mai 1985

La coordination a dû déménager le 5 mai 2011 pour éviter une expulsion et le paiement de près de 100 000 € d’astreinte. Provisoirement installés dans un placard municipal de 68m2, nous vous demandons de contribuer activement à faire respecter l’engagement de relogement pris par la Ville de Paris. Il s’agit dans les temps qui viennent d’imposer un relogement qui permette de maintenir et développer les activités de ce qui fut de fait un centre social parisien alors que le manque de tels espaces politiques se fait cruellement sentir.

Pour contribuer à la suite :

• faites connaître et signer en ligne Nous avons besoin de lieux pour habiter le monde.

• indiquez à accueil cip-idf.org un n° de téléphone afin de recevoir un SMS pour être prévenus lors d’actions pour le relogement ou d’autres échéances importantes.

Nous sommes tous des irréguliers de ce système absurde et mortifère - L’Interluttants n°29, hiver 2008/2009

Pour ne pas se laisser faire, agir collectivement :

Permanence CAP d’accueil et d’information sur le régime d’assurance-chômage des intermittents du spectacle, lundi de 15h à 17h30. Envoyez questions détaillées, remarques, analyses à cap cip-idf.org

Permanences précarité, lundi de 15h à 17h30. Adressez témoignages, analyses, questions à permanenceprecarite cip-idf.org

À la CIP, 13bd de Strasbourg, M° Strasbourg Saint-Denis
Tel 01 40 34 59 74



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