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Fiche-moi la paie

Publié, le jeudi 16 juin 2011 | Imprimer Imprimer |
Dernière modification : lundi 20 juin 2011


Il paraí®t qu’en Europe du sud, la jeunesse diplí´mée en a marre, c’est ce que j’ai entendu dans ma bagnole í la radio culturelle, il y avait une émission avec des sciences po, des historiens, des économistes qui usaient de mots comme indignation, spécificité, contagion limitée, jeunes chí´meurs, mouvement social, crise économique, précarité, démocratie, autogestion, refus des partis politiques, non-violence, soixante-huit, solidarité, printemps, le nouveau entrait dans les cases d’une maí®trise bien référencée. Bon moi j’allais voir les comptables de l’IUT carrií¨res sociales. J’avais mon badge FICHE-MOI LA PAIE épinglé í ma veste, offert par un fabricant de slogans urbains, l’ami Yves Pagí¨s. FICHE-MOI LA PAIE, une médaille du mérite, faí§on de parler anonyme et personnelle qui me donnait d’un coup une réalité sociale.

Je venais pour avoir un papier signé qui prouve que j’avais bien fait 22 heures de cours en 2010 qui ne m’avaient pas été payés pour l’excellente raison que c’était le réglement. J’ai tout de míªme demandé quel réglement, c’était que j’avais fait trop d’heures, 112 en un an alors que j’étais limitée í 90 sur l’université nationale. Limitée ? pour quelle raison ? Parce que mon dernier salaire principal í durée déterminée n’était pas assez important, 520 Euros. C’est pourtant pas mal, non ? Oui mais non. Il faut plus. Si tu gagnes pas assez, on te paie pas. Ah d’accord j’ai dit. Donc pour íªtre payé il faut gagner plus. Voilí , c’est í§a. Si tu gagnes pas assez tu travailles pour rien et tu es dans l’illégalité, parce que, comme disent les comptables, ils sont tout de míªme vaguement indignés, tout travail mérite salaire. Vous comprenez, si vous aviez un gros salaire, je sais pas, par exemple 2000 euros mensuels, lí vous pouvez dépasser les 90. J’ai dit mais si je gagnais 2000 euros par mois je ne voudrais sí »rement pas enseigner plus de 90 heures, je m’en foutrais pas mal et puis j’aurais pas le temps de préparer mes cours, sans compter que depuis 1936 on a aussi droit í des congés. C’est comme í§a, elle a dit, la compable, j’y peux rien. Et pourquoi on me l’a pas dit avant que je commence les cours, que je pourrais pas íªtre payée ? Elle m’explique. Parce qu’entretemps les choses ont changé. Eh oui ! C’est devenu plus difficile ! Pour tout le monde ! Ah, j’ai compris, c’est pour í§a que l’université se modernise, alors. Pour préparer les étudiants í leur future précarité [qu’ils connaissent déjí trí¨s bien au présent, míªme si ils n’en parlent que comme dune crainte pour l’avenir..., ndr] il faut donner l’exemple ! c’est vachement astucieux.

Voilí comment í§a marche :

1. L’article 2 du décret n 87-889 du 29 octobre 1987 prévoit que les chargés d’enseignement vacataires sont des « personnalités choisies en raison de leur compétence dans le domaine scientifique, culturel et professionnel et qui exercent une activité professionnelle principale en dehors de leur activité de chargé d’enseignement. »
Les vacataires ne sont donc pas des enseignants, ils ne sont pas des universitaires sans poste, ils sont des intervenants qui viennent í l’université, de temps en temps, raconter des expériences professionnelles í des étudiants.

2. L’université embauche des enseignants vacataires parce qu’il n’y a plus de créations de postes depuis belle lurette. Officiellement, il faut donc demander í « des personnalités choisies en raison de leur compétence dans le domaine scientifique, culturel et professionnel et qui exercent une activité professionnelle principale en dehors de leur activité de chargé d’enseignement » par exemple de faire un cours fondamental de 22 heures í raison de deux par semaine sur un semestre et copies í corriger en suplément gratuit, soit environ 200 heures si tu fais le taf sérieusement. Inutile de préciser que les « personnalités choisies en raison de leur compétence dans le domaine scientifique, culturel et professionnel et qui exercent une activité professionnelle principale en dehors de leur activité de chargé d’enseignement » sont tout í fait adaptées í ce genre de sport.

3. Beaucoup de cours fondamentaux sont pris en charge par des diplí´més de l’université qualifiés ou non par le Conseil national de l’Université, étant donné qu’il n’y a pas de postes crées, et puisque que les précaires coí »tent moins cher et ne risquent pas de l’ouvrir sur ce qui se passe dans l’enseignement ni la recherche vu qu’ils ne sont ni enseignants ni chercheurs, míªme s’ils font de l’enseignement et de la recherche. Heureusement qu’il y en a plein de trí¨s bons, des docteurs expérimentés, príªts í prendre en charge un maximum de cours dans les conditions les plus extrí¨mes, trop contents de pouvoir faire ce pour quoi ils sont formés. Ils disent merci.

Et puis vacataire d’enseignement, c’est pas mieux payé que lecteurs de code-barre mais beaucoup plus marrant, on peut parler littérature, art, philosophie, politique, histoire des idées et de tas de choses sans aucun compte í rendre sinon aux étudiants et í soi-míªme. Au supermarché du bled oí¹ je fais mes courses, les filles de mon í¢ge n’ont pas le temps de se marrer avec les idées. Pendant que je m’amuse í préparer mes cours, elles font de la résistance passive, c’est í dire qu’elles s’expriment. T’as vu, il faut que je défasse les lots en promo, a dit la plus dure qui inspire le respect avec sa colí¨re de classe, une de celles qui font le boulot mais pas sans rien dire, alors que la promo est encore sur le catalogue, le chef a dit de défaire les lots et de tout remettre en rayon au prix déloté, ni vu ni connu. Et la marge elle va oí¹ ? Tu trouves que c’est normal ? Les clients entendent, c’est exprí¨s, l’expression c’est pour qu’on entende. Pour chaque heure que je passe í la fac avec les étudiants í parler d’histoire de l’art, de socio de la culture ou d’histoire culturelle, il y a une fille pareille que moi qui fait ses heures en voyant ce qui se passe et qui trouve pas í§a normal. Oui la fac c’est beaucoup plus marrant, plus marrant aussi que l’usine, pas de chronomí¨tre, les cadences infernales on se les impose tout seul, si on veut, personne pour contrí´ler mais tu peux íªtre tranquille, quand on est sans poste on se donne í fond, c’est comme les intérimaires, ils cassent les pauses-pipi, ils foutent la honte aux tire-au-flanc et empíªchent les petites discutes entre deux manutentions. C’est des bíªtes de somme de man-power dans la roue de l’homme-pouvoir qui remplacent les cédédés pas décédés mais en voie de disparition par suppression de postes.

Un jour un professeur d’université bien intentionné avec qui je buvais un coup sur la terrasse en face de la statue des Trois Ordres, cí´té égalité, Tiers-Etat les bras levés, m’a dit cette phrase trí¨s encourageante, que j’avais sans doute « une petite chance ». Une petite chance de quoi ? j’ai demandé. Et lui une petite chance, un jour, d’avoir un poste. C’était il y a déjí trois ans, au temps des vagues espoirs de la loi LRU qui permet au patrons d’université d’embaucher des í la rue si bon leur semble. J’ai dit que de sa petite chance, j’en voulais pas. Que je m’en foutais de la petite chance, que la petite chance c’est ce qui fait espérer en fermant sa gueule pour pas ruiner sa petite chance. J’ai pourtant continué í fermer la mienne, de gueule, et pour me faire payer j’ai monté mon auto-entreprise. Je suis devenue patron de moi-míªme sur le conseil de sciences-po et de l’IUT. Tous unis contre le service public, ils m’ont dit que c’était la seule solution, de monter sa boí®te pour enseigner í l’université. Comme í§a tu te responsabilises, tu as la gagne, et tu factures tes heures au lieu d’íªtre bíªtement salarié. J’ai monté mon entreprise de rien. í‡a tourne í plein. Je reí§ois des tas d’invitations pour m’inscrire sur des annuaires professionnels. Depuis j’ai donné des dizaines d’heures de cours en tant que personnalité choisie en raison de sa compétence dans le domaine scientifique, culturel et professionnel exerí§ant une activité professionnelle principale de rien, en dehors de mon activité de chargée d’enseignement. Je suis allée avec mon numéro de siret tout neuf í l’IUT, la comptable a dit ah je crois que í§a va pas passer. A sciences po, on m’a dit bon, pour cette année on va pouvoir vous payer mais í partir de septembre, c’est fini, on a reí§u un nouveau courrier de l’agent comptable. Maintenant, « selon la reglementation, il n’est pas possible í un auto-entrepreneur de donner des cours ».

En épilogue, je suis allée voir le directeur de l’IUT. Salut, je lui ai dit, il est sympa, de gauche. Il a dit salut ! Alors comment í§a va ? J’ai dit au poil. Il était content, il avait eu d’excellents retours sur mes enseignements par les étudiants, et il espérait bien que je serais parmi eux, l’équipe, l’année prochaine. J’ai dit c’est chouette, mais non, que j’y serais pas, dans l’équipe. L’IUT était un endroit formidable, les étudiants super, j’adorais le boulot mais je pouvais pas continuer pour la raison débile que tout travail mérite salaire. Ah je comprends, il a dit sans se mobiliser davantage sur mon cas. Puis il m’a demandé ce que j’allais faire, c’est un type sympa, de gauche.
J’ai dit que j’en savais rien.
Mais comment tu vas faire pour gagner ta vie ? il a ajouté.
Et j’ai répondu que j’allais vendre mon cul ailleurs.
C’est vrai, faut dire, le problí¨me avec les vacataires de l’université, c’est qu’ils savent rien faire d’autre. Ou alors profiter avec les jeunes diplí´més de leur place au soleil. Les démagos !

Noémi Lefebvre

Elle a publié un roman, L’autoportrait bleu, aux éditions Verticales. Pour en savoir plus, c’est ici.

Source : Archyves

Pour le dire autrement, entre deux CDD, ou pas :

« ¢ Contre-propositions pour une réforme de l’assurance-chí´mage des salariés intermittents »¢ Chí´mer payé ! CASH, mai 1985

La coordination a dí » déménager le 5 mai 2011 pour éviter une expulsion et le paiement de prí¨s de 100 000 € d’astreinte. Provisoirement installés dans un placard municipal de 68m2, nous vous demandons de contribuer activement í faire respecter l’engagement de relogement pris par la Ville de Paris. Il s’agit dans les temps qui viennent d’imposer un relogement qui permette de maintenir et développer les activités de ce qui fut de fait un centre social parisien alors que le manque de tels espaces politiques se fait cruellement sentir.

Nous sommes tous des irréguliers de ce systí¨me absurde et mortifí¨re - L’Interluttants n°29, hiver 2008/2009

Pour contribuer í la suite :

« ¢ faites connaí®tre et signer en ligne Nous avons besoin de lieux pour habiter le monde. »¢ indiquez í accueil cip-idf.org un n° de téléphone afin de recevoir un SMS pour íªtre prévenus lors d’actions pour le relogement ou d’autres échéances importantes.

Pour ne pas se laisser faire, agir collectivement :

Permanence CAP d’accueil et d’information sur le régime d’assurance-chí´mage des intermittents du spectacle, lundi de 15h í 17h30. Envoyez questions détaillées, remarques, analyses í cap cip-idf.org

Permanences précarité, lundi de 15h í 17h30. Adressez témoignages, analyses, questions í permanenceprecarite cip-idf.org

í€ la CIP, 13bd de Strasbourg, M° Strasbourg Saint-Denis
Tel 01 40 34 59 74





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