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Petit manuel pour aider au désengagement de l’Etat de Bruno Allain

Publié, le lundi 13 octobre 2003 | Imprimer Imprimer |
Dernière modification : lundi 13 octobre 2003


Petit manuel pour aider au désengagement de l’état.

par Bruno Allain

Comment s’y prendre ?

Choisir des entreprises nationales, ou des entreprises dans lesquelles l’état est engagé, et faire en sorte qu’elles soient mal gérées. Demander l’aide de grands PDG qui sont des spécialistes. Leur soumettre quelques conseils :

Alourdir le poids de l’administratif tout en allégeant au maximum le personnel sur le terrain.

Mener une politique de croissance et de diversification, en particulier en achetant des entreprises déficitaires ou moribondes au prix fort. Se pencher avec attention sur le cas des entreprises dans les pays en crise économique grave. Cela permet de provoquer des trous gigantesques en un temps record.

Engager le dialogue avec les syndicats et imposer une réforme absurde qu’ils ne peuvent que refuser. S’indigner de la grève qui s’en suit. Faire part avec apitoiement du coût journalier d’une telle grève. Revenir à la table des « négociations » en faisant une concession sans conséquence qui permettra à deux ou trois syndicats minoritaires de signer. Si le mécontentement continue, hurler que la démocratie est en danger. Rendre ainsi la poursuite de la grève impopulaire en suivant l’adage : diviser pour mieux régner. Attendre que tout cela se délite en plaignant les usagers et les clients. Demander à l’état de pousser un coup de gueule et de rappeler que aujourd’hui n’est pas hier, que aujourd’hui le pays est en situation de crise économique profonde et que aujourd’hui l’argent ne coule pas à flots comme hier. Se féliciter officiellement de la reprise du travail et du civisme des salariés. Se féliciter en privé de la réforme qui va augmenter le déficit.

Quelque temps plus tard, demander un audit des entreprises choisies précédemment par un groupe de députés qui se scandalisent devant le gaspillage de l’argent public. Par exemple prendre Douste-Blazy dans le rôle du député et EDF dans celui de l’entreprise nationale.

Constater que ça ne peut plus durer. Lancer des réformes dans le but de réduire les déficits. Miser sur la décentralisation, sur le découpage en morceaux pour que chaque morceau soit plus près du peuple. Attention au lapsus, ne pas dire dépeçage. Repérer les morceaux les plus juteux. Prendre soin de les présenter comme les plus déficitaires ou comme ne touchant pas le coeur même du service fourni par l’entreprise nationale : ça, c’est sacré. Prier des entreprises privés de s’occuper de ces morceaux décrits comme ingérables. Pour cela, légiférer afin qu’elles obtiennent des aides.

Constater que malgré le dégraissage l’entreprise nationale est toujours déficitaire. Effectuer des contractions de personnel et des mises à la retraite anticipée pour durer un peu et faire monter la pression. S’indigner alors du rôle prépondérant de l’état. Arguer à nouveau que ça ne peut plus durer, que le monde change, qu’il faut s’adapter, que là se situe la vigueur d’une nation et lancer l’idée de la privatisation comme meilleur moyen justement de s’adapter au monde moderne. Se réjouir de toutes ces réformes. Déplorer le très bas prix de vente de ces entreprises, mais vraiment ça ne valait plus rien, et saluer quelques amis sympathiques d’avoir pris sur eux le fait de racheter leur futur outil de travail.

Noter au passage que les PDG fautifs ont été remerciés sans dévoiler bien entendu qu’ils continuent à percevoir leurs salaires sur X mois et qu’en plus ils touchent ...etc... Prendre acte que certains soient conduits devant la justice : la justice doit suivre son cours sereinement. Se réjouir quelque temps plus tard d’un non-lieu comme dans le cas du Crédit Lyonnais dont le contribuable continue, lui, de combler le gouffre. Déplorer que certains autres, « les pauvres », soient mal traités par la presse ou les médias quand ils sont filmés en train de monter dans leur jet privé. Se taire s’ils réclament quelques indemnités, surtout par le biais de tribunaux étrangers (Ah la mondialisation), par exemple 20 millions d’euros en guise d’argent de poche.

Appeler ensuite ses petits camarades et les inviter à boire le champagne lors une garden party

Remarquer sans triomphalisme que ce qui faisait des déficits quand c’était public fait des bénéfices quand c’est privé. Omettre de comparer les services puisqu’il est évident qu’ils se sont « améliorés ». Venter alors les mérites du libéralisme.

Continuer sans vergogne à faire des profits maximum.

- Par exemple en employant des intérimaires, des sous-qualifiés, des RMistes récidivistes, des émigrés clandestins.

- Par exemple en faisant tourner tout ce petit monde pour qu’il ne s’attache à aucun boulot, à aucun lieu, à aucune personne, pour qu’il prenne conscience en profondeur de sa précarité, pour qu’il n’ait que son balai comme planche de salut.

- Par exemple en négligeant l’entretien des infrastructures, ce qui oblige à fermer certains ateliers pour cause de sécurité (après bien entendu un ou deux accidents regrettables) ou à stopper certaines activités. Choisir alors celles qui malgré un acharnement remarquable dégagent encore un bénéfice.

- Par exemple en réduisant à néant l’innovation ce qui en peu de temps permet de perdre de nombreuses parts de marchés.

- Par exemple en diminuant la qualité des services jusqu’au point de ne plus pouvoir les qualifier de services et qu’ils deviennent des emmerdements récurrents pour tous. Un truc très sympa dans le genre et facile à mettre sur pied, c’est d’allonger jusqu’aux trottoirs les files d’attente aux guichets.

Constater qu’après X années de profits importants l’entreprise n’est plus rentable ou que, 5% de marge, cela est bien insuffisant aux yeux des actionnaires. A ce point deux solutions :

1/ Déposer le bilan. Trouver un repreneur qui liquidera stocks et capital foncier en usant de la bonne volonté aidante des salariés qui y croient encore. Solliciter auprès de l’état un plan social pour faire bonne figure. Liquider définitivement la boîte en ne payant les dernières factures qu’aux entrepreneurs complaisants dotés de quelques enveloppes.

2/ Provoquer un déficit colossal (il suffit généralement de faire perdurer la catastrophe de deux à six mois) de façon à ce que l’activité même de l’entreprise soit menacée. S’indigner d’une telle situation : il s’agit tout de même d’un service indispensable à la nation, comme l’eau, les routes, les communications...etc... Maudire les gouvernements précédents qui n’ont rien fait, tout en ajoutant ne pas juger leur action. Demander à l’état de se porter garant, de faire un effort, de sortir le pays de la noyade.

Entamer une campagne d’information. Finalement nationaliser. Ou mieux : faire acheter la boîte colossalement déficitaire par une entreprise nationale en début du cycle de désengagement de l’état, ce qui permettra (une pierre, deux coups) de commencer à grever son budget.

Se réjouir de cette nouvelle réforme qui, certes, demandera un effort du contribuable (n’oublions pas qu’il a déjà accepté la CSG qui réussit en plus le tour de force de lui faire payer un impôt sur le revenu concernant des revenus qu’il ne touche pas) mais permettra de sauver l’essentiel.

Appeler ses petits camarades et les inviter à boire le champagne lors d’une garden party. Se féliciter entre soi d’être « revenu » à la case départ et constater que décidément le peuple avait beaucoup d’argent. Enfin lancer un bon mot en disant : celui qui gagne le plus, c’est celui qui coule.

On peut signaler en corollaire que ce qui est faisable pour une entreprise est aussi faisable pour une catégorie socio-professionnelle.

Pour cela, organiser le déficit chronique et exponentiel de la branche. Par exemple en obtenant la complicité d’entrepreneurs publiques ou privés et en fermant les yeux sur les abus qu’ils commettent, mettant ainsi le système en danger. Dire alors que le système est obsolète, que le monde change, qu’il faut s’adapter, que c’est ça qui est bien dans la vie. Et prôner le dialogue.Très important le dialogue.

Laisser mijoter le dialogue pendant un temps assez long, laisser bouillir à petit feu, laisser le couvercle par dessus le tout. Faire entendre enfin qu’il faut en finir, que la situation ne peut pas durer, que le système lui-même doit disparaître. Puis un beau matin sortir une réforme de sa manche, une réforme qui ne tient aucun compte du dialogue antérieur, une réforme cependant qui maintient le système (hourrah) mais au prix fort (car nombreux sont les salariés qui vont en être éjecté) et qui ne résoud aucun problème. En particulier le déficit et les abus. Préparer son coup à l’avance pour que un ou deux syndicats même extrêmement minoritaires acceptent la réforme après quelques aménagements mineurs. En particulier des aménagements qui permettent à ceux qui abusent de rester dans le système et aux autres d’en être exclus à terme. Dire que c’est un bon accord, qu’on a évité le pire, qu’on a sauvé le système. Nier évidemment que la précarité dans la branche en question sera de plus en plus grande. Se réjouir en privé de cette précarité qui permettra aux entreprises privées de trouver des professionnels à moindre coût. Ne pas comprendre le tollé général chez les salariés. Promettre de l’argent pour qu’ils se taisent. Bon Dieu ! Qu’ils se taisent ! Et être confiant en la baisse de pression qui se produit habituellement tout au long du mois d’aôut.

Cependant attention.

Attention, parfois ils se taisent vraiment et ça dérange.

Attention, parfois ils manipulent des idées et ouvrent les yeux à d’autres Attention, parfois ça les met dans un tel état de désespoir que ça se retourne contre vous.

Attention, parfois ils votent. Les autres aussi.





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