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L’idéologie est la première arme des exploiteurs

Publié, le lundi 9 avril 2012 | Imprimer Imprimer |
Dernière modification : vendredi 24 juillet 2015


L’« alternance politique » est à l’ordre du jour mais nul ne sait au juste comment la gauche va gérer-l’entreprise-France-pour-la-conduire-sur-la-voie-du-redressement. En revanche, il est possible de revenir sur la manière dont celle-ci a déjà gouverné [1].

Nous poursuivons la publication d’articles du journal de chômeurs et précaires CASH (1985-1989) [2]. Ce qui suit a été écrit en mai 1986, cinq ans après que la gauche, arrivée au pouvoir en France en 1981, ait commencé de restreindre les droits des chômeurs avant de bloquer les salaires et peu avant l’instauration en 1988 d’un droit à un revenu minimum de faible montant, non individuel et réservé aux plus de 25 ans, « pour préserver la dignité des jeunes en leur évitant l’assistance » (selon Martine Aubry), le RMI [3] ; c’était aussi 12 ans avant que Lionel Jospin, alors premier ministre, réponde à une mobilisation d’une ampleur inédite des chômeurs et précaires par une fin de non recevoir et l’envoi de la police pour déloger de multiples occupations en déclarant : « Je préfère une société de travail à l’assistance ».

L’idéologie est la première arme des exploiteurs

Nos fidèles lecteurs (c’est ceux qui payent) et les petits salauds (les autres) qui ont eu la chance de lire CASH n°1 savent déjà que l’unique enjeu politique des dix prochaines années sera le salaire.
Salaire sous toutes ses formes, allocations, stages, rémunération du chômage, du travail, pré-retraites, retraites, exonérations et remboursements divers...
Les différentes catégories de travail et de non-travail ne sont que des moyens, des divisions pour justifier l’inégalité de la redistribution des richesses produites.

Ceux qui disent avoir des solutions pour résorber le chômage ne sont pas des imbéciles mais des menteurs. Leur seul objectif est de fausser le débat. Il n’y a qu’un débat qui tourne autour d’une seule question : quelle société voulons-nous ?

Une société où l’instrument de mesure est l’Homme, une société dont l’objectif est de satisfaire les besoins de tous ceux qui la composent ou une société bizarre dont le dieu insaisissable est l’économie, dieu qui distribue à quelques uns pouvoir et argent et, à tous les autres, misère, incertitudes et handicaps de toutes sortes : inadéquation au marché du travail, rigidité des comportements, incapacité à gérer sa vie. Une grande catégorie d’idiots qui n’ont même pas le droit de savoir qu’un nuage radioactif les survole [4] et qu’on rend coupable des résultats désastreux que provoquent des choix politiques dont ils sont soigneusement tenus à l’écart.
Quand ces menteurs sont français, ils le sont deux fois plus.
« La France figure au nombre des pays riches de la planète (...). Son PIB par habitant est deux fois supérieur à celui de l’Espagne, 7,5 fois supérieur à celui de la Turquie, il dépasse de 23% celui de la Grande-Bretagne et de 39% celui de l’Italie. (...) L’exigence de solidarité est à la mesure de notre pays (...). La France peut donc et doit -elle en a les moyens- être une nation plus étroitement solidaire ». Discours de G. Dufoix devant l’Assemblée Nationale (présentation du budget de l’aide sociale).
Le salaire social existe en G.B., en Hollande, en Suède et la France a les moyens de se le payer aussi.
Les dirigeants savent parfaitement que chaque année 200 000 emplois fixes disparaissent (INSEE :-23 000 en 84, -130 000 en 85 ; 270 000 annoncés par Seguin pour 86) que 700 000 nouveaux demandeurs arrivent chaque année sur le marché du travail (il faudrait créer 320 000 emplois par an pour retrouver un taux de chômage acceptable en l’an 2000), que malgré la transformation régulière d’emplois fixes en « emplois flexibles » ou si l’on veut précaires (200 000 par an, un total actuel de 2 300 000) permettant de partager le travail et bien entendu le même salaire, que malgré le retour au pays de 50 000 « étrangers », il y a chaque jour que dieu fait 2 600 000 chômeurs (34% de hausse des inscriptions depuis... 81), dont un million officiellement non-indemnisés. La Banque de France estime que « l’adaptation des effectifs demeurant la préoccupation numéro 1 des employeur, cette tendance va continuer ».

Précaires et autres chômeurs officieux

800 000 travailleurs au noir. Pas d’impôts mais ni sécu ni retraite. « Ils contribuent à la suppression des emplois permanents » disent les syndicats depuis qu’ils n’imposent plus rien aux patrons. Mais c’est l’occasion qui fait le larron ! Piètres larrons d’ailleurs, payés avec un lance-pierres au hasard des embauches ou pas payés quand l’employeur est un escroc.
100 000 fantômes n’apparaissant plus dans les statistiques, vrais chômeurs mais « faux » demandeurs d’emploi (dispensés ou radiés de l’ANPE).
30 000 convertis (contrats de conversion), ces fameuses « voies de garage ».
190 000 impatients, 160 000 ayant crées des « sociétés individuelles d’indépendants » (camelots, démarcheurs, marché, nettoyage, bâtiment, etc.).
30 000 « sociétés à responsabilité limitée ». Ce genre d’entreprise a créé 500 000 emplois en 84 et en a supprimé dans la même période 462 000.
Beaucoup de ces aventures ont une espérance de vie très courte. Avis aux amateurs de crédits, faillites et autres saisies.
40 000 chômeurs déclarés actuellement en prison.
197 000 tucistes [Personnes employées en Travaux d’Utilité Collective«  [5], ndr] (au 21/12/85)
800 000 pré-retraités d’un coût de 48 milliards de francs en 1985. Certains se plaignent qu’ils coûtent plus cher que l’ensemble des chômeurs indemnisés bien qu’ils perdent plus tôt que prévu une bonne partie de leur pouvoir d’achat. Si les patrons ne veulent plus de leur expérience on est preneurs !
3 300 000 bénévoles. Puisqu’ils ont du travail ils sont classés « en activité », bien qu’ils ne touchent aucun salaire !
Avis aux amoureux du travail... Personnes en âge de travailler, ils donnent leur temps, pour la plupart dans des associations qui tentent de réparer les dégâts humains provoqués par la « crise ».

La différence entre la gauche et la droite ne réside pas dans la démarche de création d’emploi. L’idée de la société qu’ils ont est la même, ils prient le même Dieu « Économie » [6].
À ce titre, tous les effets de manche autour de la trop fameuse suppression de l’autorisation administrative de licenciement ne doivent pas faire illusion. En 1984, alors que cette loi était en vigueur, il y eut 1 531 000 licenciements dont 841 000 étaient le fait d’entreprises qui n’étaient pas en train de disparaître c’est à dire soumise à l’autorisation (dans la même période, 1 301 000 créations d’emplois, perte sèche 230 000). Rocard lui-même, à « 7 sur 7 » (le 01/06/86) reconnaissait que 90% de ces autorisations étaient accordées. Les refus concernent généralement les syndicalistes et les salariés entre 50 et 55 ans.
La différence entre la gauche et la droite réside dans le « traitement social ». Sous la précédente législature, les autorisations étaient accordées en échange de mesures sociales financées par le patronat. La suppression de cette loi revient à faire supporter à l’État la presque totalité du coût social des « aléas de la production », toute la distinction est là. Le PDG Pilate se lave les mains, Pi l’autre (l’État) crache au bassinet, le moins possible au nom du même libéralisme.

Le libéralisme n’est rien d’autre qu’une façon de se décharger du coût social de la « restructuration » [7] personne n’étant responsable puisque c’est économique. Haro sur les salaires ! Directs, indirects, individuels et collectifs.

Attendez vous aux suppressions de subventions (le caritatif va se raréfier) et aux [des, ndr] aides sociales de toutes sortes (réduction de 150 millions de francs dans les crédits d’action sociale pour 86, Le Monde du 06/06/86).
Libéralisme égale moins de fric et plus de flics (au cas ou il y aurait des mécontents ?).
Tout le monde veut ramener le chômage à un taux tolérable. Ce qui est « tolérable » pour eux est ce qui est « supportable » pour nous ou contrôlable, notre nombre effraie [8].
Ce qui est intolérable pour nous c’est l’idée d’une société dont quelques millions de ses individus sont exclus du partage des richesses produites.
C’est la société qui traite d’assistés ceux quelle exclue [9]. C’est la société qui n’en est pas une puisqu’elle ne protège pas ses membres et les exclue.
Si l’État libéral c’est l’État qui se libère de ses devoirs de solidarité envers ceux qu’il est censé représenter, alors il y a plus qu’une « société duale », il y a deux sociétés. Et la société des pauvres doit s’organiser [10] pour se protéger, survivre, obtenir la reconnaissance de son existence et proposer à l’ensemble de ceux que l’on ballote au gré des « colères divines » une alternative humaine.

Bertrand Legros
Sources : Quid 1986 ; Liaisons sociales, sup. mens., fev et avril 86 ; Libération ; Le Monde Diplomatique, mai 86 ; Union Sociale, fev. 85 n°351 ; Actualité Industrielle Économique et Sociale, n° 35, fev. 86.

Cash, journal de chômeurs et précaires, n°3, juin 1986.


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Fier de ne rien faire, Les olivenstein

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Notes :

[1] De même, il serait utile de regarder de près comment elle gouverne déjà, là où elle est actuellement au pouvoir, dans les villes, les régions, les conseils généraux... Faute de temps, voire de matériaux, un seul exemple ici : « Absurdité », « torture morale », une enquête sur le RSA à Paris .

[2] On trouvera également sur internet du même journal : Les chômeurs c’est la classe ! CASH, mai 1985, mai 1985 ; Chômer payé ! CASH, mai 1985, mai 1985 ; Conseil gratuit, CASH n°1, décembre 1985 ; Les Bourses du travail, berceau de l’identité ouvrière - CASH, journal des chômeurs et des précaires, 1986, n°2, mars 1986 ; Etudiants si vous saviez, n°5, janvier 1987.

[3] On lira également à propos de cette période Trois critiques des années Mitterrand, en prenant pour point de départ le présent, par exemple au moyen de l’article qui suit consacré à un « modèle allemand » dont le fonctionnement résulte de plusieurs contre réformes de la protection sociale du chômage (les plans Hartz) décidées par une coalition « rouge-verte ». Il décrit les dégâts sociaux (20% de pauvres et une espérance de vie en baisse...) auxquels peut conduire un gouvernement de gauche, lorsque la mobilisation sociale des premiers concernés n’est pas au rdv ou/et ne parvient pas à imposer ses vues : Dette et austérité, le modèle allemand du plein emploi précaire.

[4] Cet article fut écrit peu après l’accident nucléaire de Tchernobyl, le 26 avril 1986, dans la centrale Lénine. Les autorités françaises, les experts et les média avaient alors soutenu que le nuage radioactif venu d’Ukraine s’était arrêté aux frontières de l’hexagone...

[5] La généralisation des stages sous payés ou gratuits - désormais obligatoires pour la plupart des scolarisés, étudiants, et bientôt [?] pour les chômeurs - n’a été rendu possible que par quelques vigoureuses accélérations socialistes de la politique de précarisation mise en oeuvre depuis le milieu des années 70. Les TUC, 20H hebdo payé moins de la moitié du SMIC, sans droit à la retraite, ni au chômage, ont été crées en 1984 au prétexte de pallier le »manque d’expérience des jeunes" ; autre création socialiste de l’époque, les S.I.V.P (stages d’insertion à la vie professionnelle), qui ont longtemps fourni aux usines françaises de nombreux intérimaires payés au rabais.

[6] Pour un retour récent sur ce constat : La GRÈVE DES HAMSTERS. Quelle politique pour nous sauver de l’économie ?, Mouvement des chômeurs et précaires en lutte (MCPL), Rennes.

[7] Le néolibéralisme dépasse, en la conservant, cette caractéristique. Sur les spécificités du néolibéralisme en tant que modalité de production de la concurrence et forme de gouvernement, voir : La mort du libéralisme, de Laurent Jeanpierre et Le gouvernement des individus, Université ouverte à la coordination des intermittents et précaires.

[8] Les dominants ont depuis trouvé une manière de conjurer leur peur et de réduire la menace. Il s’agit de nous réduire au rang de « victimes », de nous plaindre autant que nécessaire comme incapables, indignes, disqualifiés, etc.. D’où la boutade chômeuse et précaire qui cherche à balayer cet enterrement compassionnel (dites le avec des fleurs de rhétorique et des larmes de crocodile) pour s’écarter de l’assujetissement philanthropique : « "Nous en avons assez d’être plaints, nous sommes nombreux » ; voir un tract de 1998, lorsque la gauche au pouvoir s’est refusé à satisfaire, même partiellement les exigences portées par les mobilisations de chômeurs et précaires de l’époque : À gauche poubelle, précaires rebelles, Collectif d’Agitation pour un Revenu Garanti Optimal (CARGO), mai 1998. Pour contrôler politiquement cette situation de chômage de masse et de précarisation générale, on oscillera donc entre compassion et diabolisation, stigmatisation. Là, c’est plus classiquement que les « victimes » sont désignés comme responsables et coupables de leur infortune, sommés de participer activement à l’économie, comme le montrent à l’envi les campagnes contre les « fraudeurs sociaux » et autres « paresseux », traîtres à l’intérêt général. On retrouvera des propos du Vichyssois de Neuilly, N. Sarkozy sur ce mode dont il est coutumier dans : N’avoue jamais - Pour faire face aux contrôles domiciliaires de la CAF, document sonore

[9] Ne cédons à ce matraquage ni dans les têtes, ni dans les actes, voir De la légitimité de frauder les minima et de quelques conseils à cette fin, ainsi que ce beau texte rédigé par des camarades belges : Les désirs ne chôment pas, fuck austerity.

[10] Voir par exemple, Autoformation : s’armer face à Policemploi, Collectif de chômeuses et précaires de Lille et Ni dette, ni culpabilité, ni honte, s’organiser !



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