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« L’économie est le moyen, l’objectif est de changer les âmes. » Une tombe pour TINA Thatcher

Publié, le mardi 9 avril 2013 | Imprimer Imprimer |
Dernière modification : dimanche 14 avril 2013


Une tombe pour TINA [1] Thatcher

On voit venir la commémoration. Le féminin d’abord : « la première dame premier ministre... ». A Greenham Common, sud Angleterre, lors de l’installation des missiles Pershing en 1983, voilà ce que des milliers de femmes qui protestent contre l’implantation écrivent sur les barbelés de la base militaire : « la guerre est l’envie menstruelle », « Maggie Thatcher est un homme ».
Ensuite, on nous racontera son mérite : « elle s’est faite toute seule, la fille de l’épicier... », « Elle a dû se battre dans un monde d’hommes ». On oubliera en passant de mentionner qu’il n’y a jamais eu aussi peu de femmes ministres pendant les douze années de son « règne ». Comme dans le récent film « Iron Lady », il y a des chances pour que l’alzheimer passe d’un stade clinique à un phénomène de société.

Elle a donc une histoire...

Thatcher est née le 13 octobre 1925, soit six ans après l’octroi partiel du droit de vote pour les femmes ou 54 ans après le début de la lutte dite des suffragettes. A 18 ans, en 1943, les portes d’Oxford et de sa bibliothèque s’ouvrent à elle. Do you remember Virginia Woolf ?

En 1945, le gouvernement Travailliste d’Atlee double l’indemnité des parlementaires. Jusque là, il fallait soit être suffisamment riche soit être financé par les syndicats pour l’être. Trois ans plus tard, le parti conservateur supprima les conditions financières pour devenir candidat. Les conditions matérielles pour envisager une carrière politique à droite deviennent possibles pour une fille d’épicière.

En 1951, elle épouse un homme d’affaire qui lui permet d’arrêter de travailler et de reprendre des études non plus de chimie, mais de droit. En Angleterre, comme ailleurs, le métier d’avocat est un tremplin pour la carrière parlementaire.

Elle rejoint l’équipe en 1965 de E. Heath qui lui offrira par la suite un poste de ministre. En 1974, le gouvernement Heath tombe face aux mineurs. Thatcher modifie son jeu d’alliance et rejoint le groupe formé par K. Joseph. Celui-ci avait formé un Think thank, le Center for policy studies, dont la préoccupation majeure était de théoriser une offensive anti-syndicale et une critique radicale de « l’Etat providence ». Voilà, le temps de la conversion à ce qui sera appelé plus tard le néo-libéralisme [2] : « Keith Joseph me fit une remarque qui trouva en moi un écho profond « je ne suis devenu conservateur que récemment ». Un an plus tard K. Joseph tombe pour des propos eugénistes et leur petit groupe pousse Thatcher au devant de la scène.

Et une politique...

Les deux premiers actes du gouvernement Thatcher en 1979 ont été : renforcer certaines parties de l’Etat via une augmentation du budget (défense, police et prison) et déréguler le contrôle des changes monétaires.

Un jeune économiste anglais, James Meadway raconte : « ce que Thatcher a commencé à faire c’est fermer des usines et petit à petit le nombre de travailleurs liés aux manufactures a diminué [3]. Depuis Thatcher, il y a eu 4 millions d’emplois manufacturiers qui ont été perdus. Il y a eu un léger mieux sous Major, une nouvelle chute sous Blair et cela continue aujourd’hui...
Ces emplois n’ont pas été reconfigurés dans le secteur des manufactures mais petit à petit vers le secteur des services. Ce changement a opéré un déplacement des emplois stables, relativement bien payés, protégés par les unions vers des emplois flexibles, moins payés et souvent dans le secteur privé. »

Quatre millions ? Je cherche ailleurs et je tombe sur : « deux millions d’emplois sont perdus dans la seule période de juin 1979 à décembre 1982. De 1979 à 1984 55.000 entreprises ont été fermées. »
Paul Mason est un fils d’ouvrier du nord de l’Angleterre : « pour la génération de mon père, c’est un énorme coup de poing psychologique... leur vie a été mise en éclat, leur monde a été détruit... il n’y avait plus rien pour vivre... et c’est l’histoire de nombreuses familles de la classe ouvrière. Ce qui est important c’est moins la défaite du Labour Party que celle d’un éthos social. Par exemple, la ville d’où je viens où je suis né à un long passé industriel. Elle était relativement stable, paisible, assez prospère et très solidaire... mais au milieu des années 80, la vie sociale s’est détraquée. Ca s’est mis à tourner à l’envers. Elle est devenue pauvre avec moins de solidarité sociale... Et les héros de la ville ont aussi changé. »

En 1980, le groupe de musique « The Specials » effectue une tournée dans des quartiers populaires en Angleterre. L’un des membres raconte : « A Liverpool, tous les magasins étaient condamnés, tout fermait. On pouvait sentir la frustration et la colère du public... Il était évident que quelque chose allait très mal. » Un mois avant les premières émeutes de 1981, ils sortent un single titré Ghost Town.
Le 10 avril 1981, la police tente d’embarquer un jeune noir blessé dans le quartier dit « jamaïcain » de Brixton au sud de Londres. Des passants s’interposent et prennent soin du jeune. L’ambiance monte, des renforts de police arrivent et l’émeute éclate. 1.300 policiers sont ramenés à la rescousse. D’avril à l’été 1981, une trentaine de villes connaissent le même sort.

Lors de sa première déclaration publique Thatcher cite François d’Assise « Là où règne la discorde, puissions-nous apporter l’harmonie ».
Juste avant, en 1978 pendant la campagne électorale, lors d’un débat à la TV : « Les gens ont vraiment peur que ce pays soit submergé (« swamped ») par des gens de culture différente. » Par un clin d’œil ou simplement une manière de lui rendre hommage, l’opération de police qui a été à l’origine des émeutes à Brixton a été appeler :« Swamp 81 ».
Un des temps forts du début est la déclaration d’orientation vers une « démocratie des propriétaires ». On construit dans l’année 1980, 74 000 nouveaux logements sociaux. Le record date de 1954 avec près de 207.000 logements bâtis. Lors du départ des Tories en 1997, on est à la pointe de la descente avec seulement 270 logements construits. Or pendant la même période, l’Angleterre a connu une hausse démographique et un éclatement des familles (isolées, monoparentales). La liste des demandeurs d’un logement social est passée de 1 million en 1997 à près du double dix ans plus tard. On le comprend sans doute, dans ces conditions le marché se porte bien. L’offre est faible et la demande est très forte. L’endettement des ménages suit cette courbe où le remboursement du logement correspond à 80% de la dette d’un ménage. En 1980, il correspondait à 23%.
Thatcher disait : « l’économie est le moyen, l’objectif est de changer les âmes. » [4].
Thatcher est morte mais c’est TINA, qui doit disparaître... En attendant, je célèbre la voix enfouie de tous les Jo Green, Galf Jones... ces deux mineurs morts suite à une charge de police en 1984.

Thatcher is dead mais le poème écrit par cette femme de mineur en 1984 à ses enfants vit encore :

« Je me demande ce qui restera de l’effet qu’ont les grèves sur vous trois
en contemplant vos racines d’ouvrier
Vous rappellerez-vous avoir battu le pavé
Des kilomètres sous des trombes d’eau
pour que notre avenir soit plus beau
Vous rappellerez-vous les chansons et la joie
les larmes et les combats
Vous rappellerez-vous avoir participé
et comme vous me remplissiez de fierté
Vous rappellerez-vous les piquets
et le peu de temps que j’avais
Vous rappellerez-vous comme je souffrais
de ne pas vous offrir ce que les autres avaient
Vous rappellerez-vous dans longtemps
sur mon épaule les larmes d’enfants
Ou vous rappellerez-vous nos fous rires
devant les Tories et les sbires
Vous rappellerez-vous que c’est vous trois
qui m’avez fait continuer le combat
Mais rappellerez-vous nos traditions et nos idées
où est-ce en vain que j’ai lutté ? »

David Vercauteren [5], Bruxelles, 9 avril 2013

Nous sommes tous des irréguliers de ce système absurde et mortifère - L’Interluttants n°29, hiver 2008/2009

Les notes qui suivent sont de la rédaction.



Notes :

[1] « TINA » est l’acronyme du credo politique formulé par Thatcher : « there is no alternative », pas d’alternative à l’économie, à l’austérité... On connait le succès immense de cette « perpective »... emprisonnante.

[2] Contrairement à l’idée reçue, le « néolibéralisme » ne croit pas au « libre jeu du libre marché » et il est bien moins « anti-étatique » que ce que l’on veut faire croire (et, souvent, « à gauche », déplorer...) car il postule la nécessité de l’état pour fabriquer de manière continue, réinventer activement et prescrire, une disposition qui n’a rien de naturelle ou de spontanée, la concurrence. Voir à ce propos, par exemple :
Le gouvernement des individus - Université ouverte 2008-2009.
La mort du libéralisme, Laurent Jeanpierre
La personne devient une entreprise, note sur le travail de production de soi, André Gorz
La fabrique de l’homme endetté, essai sur la condition néolibérale, Maurizio Lazzarato

[3] Cette politique a systématisé ce que les années 70 avaient déjà commencé, voir Les forteresses ouvrières prises à revers, Thierry Baudouin, Michèle Collin.

[4] La franchise de la droite est souvent plus éclairante que les nuages de fumée « de gauche » (voir, par exemple, comment l’actuel pédégé de l’entreprise France, formaté à la haute école de commerce, HEC, sait produire et aussi enrober le poison de la rareté : « RSA, fausse hausse, vraies coupures ») ; L’économie est la politique du capital et elle a pour fonction, non pas tant, ou pas seulement, de produire des biens matériels ou de répondre à des besoins, que d’usiner les esprits, les manières d’être, les comportements. On en voit partout la manifestation (par exemple : Économie du non-recours : 1 650 000 pauvres boudent le RSA), c’est donc en tous lieux que d’autres comportements, de refus, de fuite, de conflit, d’invention peuvent et doivent lui être opposé.

[5] Dont on peut consulter les ouvrage publiés, ainsi que Belgique : Les chômeurs braqués par le gouvernement.



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