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Libres ou prolétarisés ? Les travailleurs intellectuels précaires en Île-de-France Cyprien Tasset, Thomas Amossé, Mathieu Grégoire

Publié, le samedi 4 mai 2013 | Imprimer Imprimer |
Dernière modification : jeudi 16 mai 2013


Une présentation de ce rapport de recherche :

Chez les « intellos précaires », un travail qui prend tout le temps

Confrontés à la discontinuité des emplois et des activités, subissant pour l’écrasante majorité d’entre eux l’inconfort de rémunérations à la fois faibles et aléatoires, des dizaines de milliers de travailleurs dans les industries dites « créatives » sont contraints de rester disponibles en permanence.

Ils sont scénaristes, chercheurs en sciences humaines, diffuseurs de spectacles, éditeurs, psychanalystes, traducteurs, assistants dans la mode, formateurs, journalistes pigistes, consultants pour les entreprises, plasticiens, graphistes, enseignants dans l’enseignement supérieur, musiciens, etc. Certains – très diplômés, disposant de qualifications précieuses et de compétences très recherchées – réussissent à en vivre  ; beaucoup doivent jongler avec plusieurs métiers et exercer des activités alimentaires pour espérer s’en sortir. Tous se retrouvent aux marges de la norme de l’emploi salarié, constituée au cours du XXe siècle  ; quelques-uns ont des contrats de travail en tant que tels (CDD)  ; beaucoup peuvent être indépendants, autoentrepreneurs, vacataires, bénévoles, travailleurs au noir, sous statut de portage salarial, etc. Bon nombre d’entre eux doivent recourir aux indemnités de chômage ou aux minima sociaux. Chez la plupart, il y a du libre choix et du consentement, une révolte et une soumission.

Qui sont donc les « intellos précaires »  ? Présentés comme un « ovni social » par Anne et Marine Rambach dans leur livre éponyme paru il y a une dizaine d’années, ces travailleurs gardent une part d’indétermination en tant que groupe social, et plus encore comme classe en soi ou classe pour soi. Constituant un enjeu de bataille idéologique dans la construction de l’imaginaire d’un capitalisme qui voit dans l’immatériel une issue possible à sa crise (lire ci-contre), les travailleurs intellectuels précaires, de plus en plus nombreux, sont-ils à la fois «  libres et prolétarisés  »  ? Toute la valeur du rapport de recherche que viennent de publier Cyprien Tasset, Thomas Amossé et Mathieu Grégoire au Centre d’études de l’emploi (1) tient dans l’ambition de démêler les statistiques afin de les repérer, de mettre en lumière leurs conditions de travail et de vie. Dans cette enquête aux conclusions nuancées, les sociologues parlent, eux, d’«  oxymore social  »  : les «  intellos précaires  » conjuguent un haut et un bas social. «  Ils font se rencontrer deux mondes, celui des intellectuels et celui des précaires que beaucoup de choses éloignent a priori  », écrivent-ils.

D’une manière générale, Cyprien Tasset, Thomas Amossé et Mathieu Grégoire incitent à ne pas donner un sens «  unilatéralement négatif  » à la condition sociale de ces «  privés d’emploi salarié stable avec un employeur unique  ». Dans certaines conditions, pointent-ils, ces travailleurs peuvent avoir un «  rapport positif à l’instabilité de l’emploi  »  : le CDI n’est pas, loin s’en faut, systématiquement recherché – les statuts hybrides permettent d’échapper à l’emprise de l’entreprise perçue comme «  violente  », «  contre-productive  », voire «  mortifère  »  ; les difficultés financières peuvent parfois être retournées en frugalité revendiquée  ; certains «  intellos précaires  » évoquent le bonheur de travailler en pyjama ou de ne pas prendre des transports en commun bondés. Derrière un socle commun, il existe, parmi les «  intellos précaires  », une très grande hétérogénéité des situations objectives et des expériences personnelles. Quoi de commun entre un pigiste payé au lance-pierre et un chercheur qui, arrivant en CDD dans un organisme public, parvient à négocier son salaire sur la base de celui qu’il avait dans une banque privée  ? À travers l’exploitation des 73 entretiens qualitatifs réalisés pour cette étude, plusieurs caractéristiques dominantes apparaissent, toutefois, en particulier sur les conditions de travail. Et, selon les propres termes de ses acteurs, le champ des «  intellos précaires  » apparaît souvent comme un laboratoire de l’autoexploitation librement consentie car, bien sûr, comme le soulignent les auteurs, «  ce régime d’emploi discontinu exige une dépense d’énergie continue  », provoquant son lot de risques pour la santé (épuisement, burn-out, addiction et problèmes de drogue, d’alcool, crises cardiaques prématurées, troubles émotionnels et mentaux liés à l’anxiété et à la dépression).

Charges de travail énormes, angoisse du lendemain en toile de fond, marchandisation intégrale des rapports sociaux – de nombreux travailleurs intellectuels précaires fournissent des produits et des services à des clients, et pas à des employeurs –, isolement tempéré parfois par des pratiques d’entraide, etc. Cumulant une dizaine d’activités différentes (pigiste, comédienne, scénariste, formatrice, consultante en marketing, etc.), Laura utilise une image très éloquente  : «  J’ai commencé à travailler vingt heures par jour. (...) Pendant trois ans, j’ai appuyé sur moi comme sur de la pâte dentifrice.  » Les sociologues font observer  : «  Là où l’emploi stable se fonde sur une adéquation précise et stricte des temps de travail et des temps d’emploi, et désigne une frontière claire entre ces temps et les temps de “loisirs” voués au hors travail, le temps des travailleurs intellectuels précaires n’est que transgression de ces structures binaires. Le travail s’accumule, s’étend dans le temps, au-delà de l’emploi, mais aussi parfois au-delà de ce que le travailleur considère comme raisonnable.  »

Dans leur livre, Anne et Marine Rambach, elles-mêmes «  intellos précaires  », appelaient les soutiers des industries dites «  créatives  » à s’organiser en mouvement social, les invitant à participer à une «  Précaire Pride  », un peu sur le modèle de la Gay Pride. Une décennie plus tard, les auteurs de la recherche se montrent assez pessimistes, ou simplement lucides, sur cette émergence souhaitable. «  Les horizons collectifs sont éclipsés par l’urgence de mener sa propre entreprise personnelle (au sens littéral et métaphorique), porteuse de ressources, de possibilités et de contraintes incommensurables.  » Si les «  intellos précaires  » se constituaient en groupe social conscient, cela constituerait sans aucun doute un véritable «  miracle social  », comparable au mouvement des chômeurs caractérisé ainsi par Pierre Bourdieu à la fin des années 1990.

(1) Cyprien Tasset, Thomas Amossé et Mathieu Grégoire, «  Libres ou prolétarisés  ? Les travailleurs intellectuels précaires en Île-de-France  », mars 2013, disponible sur le site internet du Centre d’études de l’emploi.

repères

Derrière le terme de «  précaires  », les travailleurs intellectuels, étudiés par Cyprien Tasset, Thomas Amossé et Mathieu Grégoire, ne sont pas tous logés à la même enseigne.

Dotés de hautes qualifications, certains peuvent enchaîner les CDD avec une certaine fluidité et des revenus confortables  ; d’autres, plus nombreux, cumulent les précarités  : faiblesse des revenus, difficulté de logement, problèmes de santé.

Face à la figure en forme d’oxymore social de l’«  intello précaire  », les trois sociologues relèvent que, comme les précaires, ils sont moins souvent en couple, ont moins d’enfants, sont plus souvent locataires, mais que, comme les intellectuels, ils sont plus souvent nés à Paris, y résident et ont des conjoints cadres.

Thomas Lemahieu
L’Humanité, 22 avril 2013





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