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Identité sociale toi-même ! Compagnie Sans la nommer

Publié, le mercredi 21 mai 2014 | Imprimer Imprimer |
Dernière modification : mercredi 21 mai 2014


Depuis plusieurs années, nous menons une recherche théâtrale sur le thème du travail. Grand sujet d’actualité dans ce contexte de crise généralisée, de licenciements massifs, de casse des protections sociales, de mise en concurrence de tous contre tous [1]. Au fil de nos échanges, expérimentations, interviews et recherches, nous avons pris conscience que le travail constituait, plus que jamais, une partie de notre identité sociale et qu’il était rare d’échapper à cette logique. Dis-moi ce que tu fais et je te dirais qui tu es. Alors on s’est demandé, nous « les artistes du spectacle vivant », c’est quoi exactement notre identité sociale ?

Pas si facile de répondre à dire vrai. Nous ne produisons pas de biens matériels, nous ne rendons pas de services directs à la personne, nous ne faisons pas tourner une boîte directement... Pourtant selon « le dernier rapport conjoint des ministères de l’Économie et de la Culture, la culture contribue à hauteur de 57,8 milliards d’euros au PIB. Il s’agit de la valeur ajoutée directe, c’est à dire du seul fait des activités culturelles. Ce qui équivaut à 3,2% du PIB, soit sept fois la valeur ajoutée de l’industrie automobile. Ces chiffres, basés sur les calculs de l’Insee, montrent bien que la culture génère plus de richesses que l’industrie automobile. », (sources La tribune du 3 janvier 2014, c’est dire si on invente rien !).

Bon... ça nous a fait réfléchir à notre identité sociale. Il semblerait au moins qu’on soit sauvés. On sert à quelque chose car on rapporte ! Ouf ! Naïvement, on a pensé que ces chiffres officiels nous permettrait de sortir de notre crise identitaire d’artiste inutile, ne produisant rien que des moments éphémères. Finalement non, on a rechuté lorsqu’on a entendu partout que le MEDEF voulait supprimer les annexes 8 et 10 de l’assurance-chômage, c’est-à-dire le régime des intermittents (artistes et technicien). On a réfléchi calmement…
Nous ne sommes pas encore intermittents mais nous aspirons à le devenir. Même si nous ne touchons pas encore d’indemnités chômage liées au régime des intermittents (depuis la signature du protocole de 2003, les artistes doivent faire 507h en 10 mois et demi et les techniciens en 10 mois), quand nous sommes payés en cachets, nous cotisons à ce régime ! Alors côté identité sociale, on y a vu plus clair, nous sommes des aspirants intermittents. Donc cette histoire, ça nous concerne ! Et ça nous touche particulièrement car nous sommes même pire que des intermittents, nous sommes des précaires qui cotisons au régime sans être rémunéré (rappelons qu’1 chômeur sur deux n’est actuellement pas rémunéré en France).

Bon alors là on a eu un coup de blues quand on a compris que le MEDEF voulait tout bonnement nous faire disparaître. Allez hop ! Les intermittents et précaires, plus d’identité sociale ! Paraît qu’on coûterait trop cher... Alors on s’est demandé si finalement, prendre la nouvelle identité sociale qu’ils prévoyaient pour nous, celle du chômeur au régime général, n’était pas un moyen d’exister quand même. Avec des chercheurs d’universités, des gens avisés qui travaillent sérieusement sur ces questions depuis plusieurs années, on a fait des calculs. Et on s’est aperçu de deux choses : d’abord, qu’on leur coûterait pas moins cher en changeant d’identité, et surtout que cette nouvelle identité sociale serait contre notre nature profonde : celle d’être des travailleurs intermittents justement (c’est-à-dire d’enchaîner les contrats de manière systématiquement discontinue).

Notre quête ne s’est pas arrêtée là. Lorsqu’on s’est demandé pourquoi ils voulaient à tout prix nous supprimer (oui, on s’est dit qu’il devait forcément y avoir une raison à tant de haine), on a observé la situation des autres identités sociales à côté de nous, et on s’est rendu compte qu’on n’était pas les seuls à avoir des emplois discontinus. Finalement, on en a conclut que notre identité sociale commençait à trop ressembler à celles des autres chômeurs (aujourd’hui 86% des embauches se font en CDD, il y a des millions de salariés pauvres ou à temps partiel), et que le régime des intermittents du spectacle pourraient servir de modèle aux autres chômeurs, qu’ils pourraient réclamer de nouveaux droits pour être mieux protégés (les annexes 8 et 10 de l’assurance-chômage font partie des rares dispositifs de protection sociale pensés pour l’emploi discontinu).

A partir de là, on a donc d’abord établi que le MEDEF avait une identité sociale opposée à la nôtre. Et ensuite, on a fait le lien avec ce terme qu’on entendait partout dans les médias, celui avec lequel ils n’arrêtent pas de nous appeler : « les privilégiés » [2]. La crise identitaire était à son comble !
Aujourd’hui, avoir un régime de protection sociale relativement en phase avec ses conditions de travail c’est avoir des privilèges ! Étant absolument opposé à toute forme de privilèges, nous avons pensé qu’il fallait tout changer en tirant toutes les identités sociales vers haut, nous avons dit que nous serions solidaires des autres pour une meilleure protection sociale. Et nous avons aussi décidé de nous opposer à cette logique de mise en concurrence des chômeurs entre eux. Nous restions tout de même fragiles. Notre identité sociale était toujours sur le point d’être anéantie.

Dans la nuit du 21 mars 2014, nous avons soufflé un brin quand nous avons appris que nos bagarres pour défendre notre identité avait payé, qu’ils ne nous supprimeraient pas. Mais nous avons de nouveau tremblé quand nous avons appris que le MEDEF, la CFDT et FO avaient passé presque 12h à la machine à café des locaux du patronat pour se mettre d’accord sur notre sort (l’accord de l’Unedic a été conclu en 15 minutes après 12h d’interruption de séances). D’abord, on a eu une petite pensée émue pour les mecs de la CGT à qui on n’a pas indiqué le chemin de la machine à café. Et quand on a entendu les mesures qu’ils avaient prises, on s’est dit qu’une telle ingestion de café avaient dû leur faire perdre l’esprit. Ils ont décidé d’augmenter les cotisations patronales et salariales sans l’accord des véritables employeurs, nous, les compagnies de théâtre et maisons de production de l’audiovisuel indépendant, qui subiront de plein fouet cette mesure dont le gain pour le budget de l’Unedic sera négligeable. On a appris que l’annexe 4, celle des intérimaires en prenait un coup aussi : pour plus de 70% des intérimaires, c’est une baisse de revenu qui atteindra en moyenne 300 euros par mois ! Ensuite, toujours dans leur délire caféiné, ils ont dû penser que les inégalités n’étaient pas assez fortes dans ce pays, et ils ont mis en place un nouveau calcul du différé (période sans versement d’indemnités) qui a pour conséquence d’allonger la période de disette pour les bas et moyens salaires (en moyenne un mois) et de la réduire pour les hauts revenus. Notre identité sociale en était toute retournée ! La ministre de la Culture a demandé qu’on refasse les calculs. Et finalement, ça n’a pas changé grand chose car on passe de 57% de personnes touchées par cet allongement de période de disette à 47%. On s’est dit que cette ministre devait sûrement avoir bu elle aussi des cafés dans locaux du MEDEF pour agir ainsi. Bref.

Dans notre quête du Graal on avait quand même bien avancé. On savait aujourd’hui que cette identité sociale de travailleur-se-s précaires à emplois discontinus, on devait la défendre nous-mêmes, qu’on ne pouvait pas compter sur le gouvernement, (bon ça on le savait déjà mais ça c’est drôlement confirmé). C’est là qu’on a appris que des personnes avaient constitué un comité de suivi du protocole signé en 2003 pour élaborer des propositions plus justes et plus économiques pour défendre notre identité sociale et celles des autres chômeurs, et que personne (même le nouveau ministre du travail qui avaient signé ces propositions) ne voulaient en entendre parler.

Alors on s’est dit que cela ne devait pas être un hasard : pour le patronat, les identités sociales des travailleur-se-s doivent être penser en dehors de toute justice sociale. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, le travail, rien d’autre qu’un rapport de force entre deux classes aux intérêts diamétralement opposés, constitue aujourd’hui notre identité sociale. Quand on a compris ça, on a pu enfin répondre à la question initiale : nous « les artistes du spectacle vivant », c’est quoi exactement notre identité sociale ? Notre identité sociale c’est la lutte. Alors, on s’est mis à lutter. Comme on pouvait [3]. Avec nos spectacles, dans des textes, parfois seuls dans notre tête, mais les fois où on s’est fait le plus entendre c’était avec plein de gens dans la rue. Et paraît même que ce serait le moyen le plus efficace en matière de justice sociale.

La Compagnie Sans la nommer s’oppose fermement à l’accord de l’Unedic conclu dans la nuit du 21 mars 2014 et soutien les initiatives de lutte des intermittents et précaires !

Compagnie sans la nommer





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