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Reproduction et lutte féministe dans la nouvelle division internationale du travail, Silvia Federici

Publié, le vendredi 27 juin 2014 | Imprimer Imprimer |
Dernière modification : dimanche 29 juin 2014


Silvia Federici propose ici de réorienter l’agenda féministe dans les pays du Nord. En pointant les limites d’une approche exclusivement fondée sur les droits des femmes ou la prévention des violences sexistes, elle invite à remettre au centre de l’attention les effets de la nouvelle division internationale du travail. Loin de se résumer à une relocalisation des industries au Sud, cette nouvelle division du travail impose aux femmes des pays du Sud de réaliser une partie croissante du travail reproductif nécessaire des pays du Nord. En pointant cette hiérarchie mondiale, Federici souligne combien le mouvement féministe contemporain ne pourra faire l’impasse sur les nouvelles divisions parmi les femmes s’il entend rester un mouvement émancipateur.


« Partant du constat que le patriarcat et l’accumulation à l’échelle mondiale constituent le cadre idéologique à l’intérieur duquel la réalité actuelle des femmes est inscrite, le mouvement féministe dans le monde ne peut faire autrement que défier ce cadre, en même temps que la division sexuelle et internationale du travail qui lui est liée. »

Mies, 1986. Patriarcat et accumulation à l’échelle mondiale

« …le développement capitaliste a toujours été non durable à cause de son impact humain. Pour comprendre ce point, il nous suffit d’adopter le point de vue de ceux qui ont été et continuent d’être tués par lui. Le corollaire du capitalisme à sa naissance était le sacrifice d’une grande partie de l’humanité -extermination de masse, la production de faim et misère, esclavage, violence et terreur. Sa poursuite implique les mêmes corollaires. »

M. Dalla Costa, 1995, Capitalisme et reproduction

On admet généralement que dans les deux dernières décennies le mouvement de libération des femmes a acquis une dimension internationale, étant donné la formation de groupes et mouvements féministes dans toutes les parties du monde et le développement mondial de réseaux et initiatives féministes, dans le sillage des conférences mondiales sur les femmes organisées sous l’égide des Nations Unies. Il semble ainsi y avoir aujourd’hui une plus large compréhension des problèmes rencontrés par les femmes dans les différents pays qu’à aucune autre époque dans le passé. Cependant, si nous examinons les perspectives qui inspirent les politiques féministes aux États-Unis et en Europe, nous devons conclure que la plupart des féministes n’ont pas encore pris en compte les changements produits par la nouvelle économie globale [1] sur les conditions des femmes, ou n’en ont pas encore reconnu les implications pour les organisations féministes. Beaucoup de féministes oublient en particulier de mentionner que la restructuration de l’économie mondiale est responsable non seulement de la propagation globale de la pauvreté, mais aussi de l’émergence d’un nouvel ordre colonial qui accentue les divisions entre femmes, et que c’est ce nouveau colonialisme qui doit être une cible principale des luttes féministes si ce que l’on recherche est véritablement la libération des femmes.

Présentement, et même si la plupart des féministes aux États-Unis et en Europe se sentent concernées par les enjeux globaux, une telle prise de conscience fait défaut. C’est pourquoi même ceux qui ont une attitude critique face à l’économie mondialisée et aux politiques des agences internationales comme la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International (FMI) se contentent souvent de positions réformistes qui condamnent la discrimination fondée sur le genre, mais laissent intacts les problèmes structurels liés à l’hégémonisme global des relations capitalistes. Beaucoup de féministes par exemple déplorent la « charge inégale » que l’ajustement structurel et autres programmes d’austérité imposent aux femmes (Beneria et Feldman éditeurs 1992 ; Elson 1992 ; Bakker 1994), et recommandent que les agences de développement soient davantage attentives aux besoins des femmes, ou encouragent la participation des femmes aux « programmes de développement ». Plus rarement elles s’opposent ouvertement aux programmes eux-mêmes, ou aux agences qui les imposent, ou reconnaissent le fait que la pauvreté et l’exploitation économiques sont, à travers le monde, aussi un destin masculin. Une autre tendance consiste à penser les problèmes rencontrés par les femmes internationalement en termes de « droits de l’homme », et donc de privilégier la réforme légale comme terrain premier de l’intervention gouvernementale, une approche qui à nouveau omet d’affronter l’ordre économique international et l’exploitation économique sur laquelle il repose. De surcroît, le discours sur la violence faite aux femmes a généralement porté sur le viol et la violence domestique, suivant en cela la ligne développée aux Nations Unies, tout en ignorant souvent la violence structurelle inhérente à la logique d’accumulation capitaliste : la violence des politiques économiques qui condamne des millions de femmes, d’hommes et d’enfants à la misère, la violence qui accompagne les expropriations territoriales exigées par la Banque Mondiale pour ses « projets de développement » et, non la moindre, la violence des guerres et des programmes anti-insurrectionnels qui, dans les années 1980 et 1990, ont ensanglanté presque chaque coin du globe et qui représentent l’autre face du développement.

Comme je l’ai laissé entendre, une des principales limites des politiques féministes contemporaines est qu’elles n’ont pas leurs racines stratégiques dans une analyse des changements des conditions matérielles de la vie des femmes, qui se sont produits depuis la fin des années 1970, comme étant la conséquence de la restructuration du monde économique et de la division internationale du travail. Nous avons beaucoup d’études de cas détaillant l’appauvrissement subi par les femmes à travers le monde et les nouvelles formes d’exploitation auxquelles elles sont soumises. Ce qui manque souvent, pourtant, c’est une analyse générale des façons dont le travail des femmes, et en particulier le travail de reproduction, a été internationalement restructuré et des implications de cette restructuration sur la possibilité d’un mouvement féministe international. Voilà les questions que je pose dans cet essai.

Je vais d’abord montrer que l’économie globale et la nouvelle division internationale du travail sont enracinées dans la crise de la reproduction sociale qui a été provoquée, dans le Tiers-Monde, par les stratégies adoptées par le capital international depuis la fin des années 1970. Des millions de personnes, en Afrique, en Asie et en Amérique latine ne seraient en effet pas devenues dépendantes de l’économie mondiale pour leur survie si elles n’avaient pas perdu tous leurs moyens de subsistance à la suite d’une guerre ou d’un « ajustement économique ». Deuxièmement, la paupérisation du Tiers-Monde a permis une réorganisation internationale de la reproduction qui transfère du « Nord » au « Sud » une part importante du travail requis pour la reproduction de la main-d’œuvre employée dans les métropoles. Cela signifie que les femmes du Tiers-Monde sont désormais « intégrées » dans l’économie mondiale comme productrices de forces de travail qui vont être utilisées et « consommées » dans les régions industrialisées du monde, en plus de leur fonction de productrices de biens pour l’exportation. Enfin, je prétends que ces processus ont ouvert une crise dans les politiques féministes du fait qu’ils ont introduit de nouvelles divisions et hiérarchies au sein des femmes qui consolident les mécanismes de l’exploitation féminine. C’est là une crise qui doit être considérée comme politiquement prioritaire si le féminisme international des « métropoles » porte réellement un projet de libération des femmes et n’est pas seulement un véhicule pour perpétuer la « rationalisation » de l’ordre économique mondial.

La nouvelle division internationale du travail (NDIT)

Pour évaluer les conséquences de la nouvelle division internationale du travail (NDIT) sur les conditions des femmes, il est nécessaire de reconsidérer ce que nous entendons par ce concept. La théorie conventionnelle donne une vision partielle des changements qui se sont produits sur ce terrain : la NDIT est généralement identifiée avec la restructuration de la production des marchandises qui a débuté au milieu des années 1970, lorsqu’en réponse à l’intensification des conflits liés au travail, les entreprises multinationales ont commencé à relocaliser dans les pays en développement une partie de leurs équipements industriels, surtout dans les secteurs à forte intensité de travail comme le textile et l’électronique. La NDIT est ainsi assimilée à la formation de zones de libre-échange (ZLE) – des zones industrielles libres de toute régulation et organisées pour la production orientée vers l’exportation – et à la capacité acquise par les sociétés transnationales (TNCs) de restructurer leurs activités productives sur la base d’une véritable « ligne de montage globale » (Michalet 1976 ; Nash et Fernandez-Kelly eds 1983 ; Grunwald et Flamm 1985 ; Alger 1988 ; Ward 1990 ; Carnoy e.a. 1993).

C’est sur la base de cette théorie que médias et planificateurs économiques ont relancé le mythe du capitalisme « grand égalisateur » et « promoteur de l’interconnexion », cette fois supposé accomplie à l’échelle planétaire. Selon cette argumentation, nous assistons à l’industrialisation du Tiers-Monde. Ce processus (on nous l’affirme) va d’une part éliminer les hiérarchies qui ont historiquement caractérisé la division internationale du travail et aura, d’autre part, un impact positif sur la division sexuelle du travail. Car les femmes, qui forment le gros de la force de travail dans les zones de libre-échange, sont censées tirer un bénéfice de leur engagement dans le travail industriel en acquérant une nouvelle indépendance et les compétences nécessaires pour être compétitives sur le marché international du travail (Lim 1983 : 81).

Bien qu’acceptée par les économistes néolibéraux, cette théorie n’a pas été exempte de critiques. Dans The New Helots (1987), Robin Cohen remarquait déjà que les mouvements de capitaux du « Nord » vers le « Sud » n’étaient pas quantitativement suffisants pour justifier l’hypothèse d’une « nouvelle » division internationale du travail. Et de fait, vers la fin des années 1980, seules 14 % des activités productives étaient situés dans les « pays en développement », et le « boom » industriel était concentré dans quelques zones seulement : Corée du Sud, Hong Kong, Taïwan, Mexique (Cohen 1987 : 242-243 ; Guelfi 1985 : 142). Il est aussi devenu évident que la mise en place de zones de libre-échange ne développe pas par nature les bases industrielles des pays concernés, ni n’a d’effet évident sur l’emploi, alors qu’elle pompe de toute façon les ressources locales (Nash et Fernandez-Kelly eds., 1983). Quant aux femmes employées dans les zones de libre-échange, leurs organisations ont souvent dénoncé le fait que leur travail est une forme de « sous-développement », si ce n’est une forme cachée d’esclavage, tant du point de vue des revenus que des savoir-faire technologiques qu’il leur procure (McAfee 1991, pp. 87-89 ; Sistren 1986) [2]. Comme nous le savons, les salaires dans les zones de libre-échange sont maintenus en dessous du minimum vital et sont plusieurs fois inférieurs aux salaires minimums en vigueur dans les pays industrialisés [3] ; de plus, les femmes employées dans ces zones sont forcées de travailler de longues heures dans des conditions de sécurité très précaires, elles sont persécutées quand elles tentent de s’organiser et sont sujettes à de constants abus, comme des fouilles corporelles quotidiennes pour vérifier qu’elles ne font rien sortir de l’usine, l’assujettissement à des contrôles de maternité obligatoires pour s’assurer qu’elles ne sont pas enceintes et entravent la production (Comité National du Travail 1995), ou de cruelles interdictions de déplacements. Dans ces zones « libres », les femmes sont souvent enfermées, pour s’assurer qu’elles vont remplir leurs « quotas », de sorte que, pendant des heures et des heures, elles ne peuvent pas prendre de pause de leur travail, qui parfois se prolonge dans la nuit. En conséquence, tant au Mexique qu’en Chine, des centaines d’entre elles ont péri parce qu’elles n’ont pas pu s’enfuir de bâtiments qui étaient secoués par un tremblement de terre ou pris par un incendie [4].

Ce ne sont pas là pourtant les principales raisons pour lesquelles la théorie conventionnelle sur la nouvelle division internationale du travail devrait être corrigée. Il est plus important de noter que la seule zone de travail et d’activité économique que la théorie conventionnelle reconnaisse est la production de biens, et qu’elle ne porte aucune attention sur la reproduction en dépit du fait que, depuis deux décennies, les féministes attirent l’attention sur le rôle crucial de ce processus pour l’accumulation du capital. Ainsi, la théorie conventionnelle sur la NDIT n’a pratiquement rien à dire sur les changements macroscopiques que l’expansion des relations capitalistes a provoqués dans le domaine de la reproduction de la force de travail et des conditions de reproduction sociale dans le Tiers-Monde. Significativement, le seul aspect de la reproduction mentionné par les théoriciens de la NDIT est l’impact du travail dans les zones de libre-échange sur la situation familiale des femmes et la gestion du travail domestique. Ceci n’est pourtant qu’un aspect d’un processus plus large qui a dévasté les vies humaines à travers le monde, et sans lequel l’établissement de zones de libre-échange et la restructuration de la division internationale du travail n’auraient pas été possibles.

Si l’on observe la globalisation de l’économie et la NDIT du double point de vue de la production et de la reproduction, on arrive à une compréhension très différente de ce que ces deux développements représentent et des mécanismes et politiques qui en sont à la base. On remarque d’abord que l’expansion des relations capitalistes s’appuie, aujourd’hui comme hier (pas moins qu’au temps des enclosures [5] en Angleterre, de la « conquista » des Amériques ou du commerce transatlantique d’esclaves) sur la séparation des producteurs de leurs moyens de (re)production. Cela signifie que l’économie globale est construite sur une restructuration majeure de la reproduction sociale et des rapports de classe à travers le monde, restructuration conçue pour détruire toute activité économique qui n’est pas orientée vers le marché, en commençant par l’agriculture de subsistance, et qui a mené à la formation, dans toutes les parties du Tiers-Monde, d’un prolétariat privé de tous moyens de reproduction et ainsi forcé de dépendre pour sa survie des relations monétaires, quand bien même, le plus souvent privé de tout accès à un revenu monétaire.

Telle est la situation qui a été créée par la Banque mondiale (BM) et le Fonds monétaire international (FMI) dans une grande partie de l’Afrique, l’Asie et l’Amérique du Sud, par le biais de la « crise de la dette », des programmes d’ajustement structurel et des politiques de libéralisation économique qui, combinés, sont le pilier du nouvel ordre économique mondial, précisément parce qu’ils ont privé des millions de gens de tout revenu et moyens de reproduction et les ont forcés à dépendre du marché international du travail et à s’y bagarrer.

Si l’on observe la NDIT du point de vue de ces politiques économiques, on voit aussi une image très différente de celle projetée par les avocats du Nouvel ordre mondial [6] Les conséquences dévastatrices de ces politiques sur les populations concernées sont maintenant si abondamment documentées – et sans équivoques – que même la Banque mondiale a dû reconnaître de possibles erreurs. Ce qu’il faut cependant souligner est le fait que ces politiques ont sapé les conditions de reproduction sociale dans une grande partie du Tiers-Monde et gommé la plus importante réalisation des luttes anticoloniales, à savoir l’engagement des nouveaux États indépendants à investir dans la reproduction du prolétariat national. Elles ont aussi mené à un état de pauvreté généralisée qui n’a pas de précédent dans la période postcoloniale.

La crise de la reproduction sociale dans le Tiers-Monde est la conséquence directe des coupes massives dans les dépenses sociales gouvernementales, des dévaluations monétaires à répétition, des blocages de salaires, des politiques de libéralisation et de privatisation, qui constituent le cœur de l’ajustement structurel et du néolibéralisme. À ne pas oublier, comme partie intégrante de ces politiques, les continuelles expropriations de terres qui se poursuivent dans beaucoup de régions du Tiers-Monde comme corollaire de la commercialisation de l’agriculture et de la privatisation des relations de propriété du sol, et en raison de l’institutionnalisation croissante d’un état de guerre endémique. Les guerres et les massacres continuels, les exodes loin de leurs terres de populations entières transformées en réfugiés ou exposées aux famines : ce ne sont pas là simplement les conséquences d’un appauvrissement dramatique qui intensifie les contrastes dus aux différences ethniques, politiques ou religieuses, comme les médias nous encouragent à le croire. Ce sont plutôt les compléments nécessaires du processus de privatisation et des efforts faits pour créer un monde où rien n’échappe à la logique du profit. Ce sont les moyens ultimes utilisés pour exproprier des populations qui, jusqu’à récemment, avaient accès à quelques terres et ressources naturelles (forêts, rivières), que s’approprient désormais les sociétés multinationales.

L’ajustement structurel et la libéralisation économique ont aussi démantelé l’industrie locale dans une grande partie du Tiers-Monde et ont marqué la fin des plans de développement, mis sur pied dans les années 1960 sur la base du concept de « substitution à l’importation », qui étaient supposé garantir aux nations du Tiers-Monde un certain degré d’autonomie industrielle. En effet, le fait d’ouvrir les marchés domestiques aux importations étrangères a permis aux sociétés transnationales d’inonder ces marchés avec leurs produits, contre lesquels les industries locales ne pouvaient pas rivaliser [7]. L’introduction de zones de libre-échange, où que ce soit, n’a jamais remédié à cette situation mais n’a fait que l’exploiter, du fait que l’appauvrissement des populations dans tant de régions du Tiers-Monde a permis aux compagnies étrangères d’imposer des salaires inférieurs au minimum vital. C’est la raison pour laquelle les zones de libre-échange fonctionnent aujourd’hui essentiellement comme des leviers pour l’émigration (Sassen 1990, pp. 99-114).

Que l’industrialisation du Tiers-Monde est un mythe est aussi prouvé par le fait que, dans les années 1980 et 1990, le transfert de capital et des industries du premier au Tiers-Monde a été dépassé par le transfert de capital et de travail du tiers au premier monde. L’envergure de ce phénomène peut être mesuré par le fait que l’envoi d’argent des émigrés représente le deuxième flot monétaire international après les revenus des compagnies pétrolières et, dans certaines parties du Tiers-Monde (par ex., au Mexique), des villages entiers dépendent de lui. Selon les statistiques de la Banque Mondiale, les envois d’argent par les émigrés sont passés de 24 milliards de dollars dans les années 1970 à 65 milliards de dollars dans les années 1980, ceci en ne comptant que les envois qui passent par les banques. Cela sans compter les envois « matériels », comme le mobilier, les équipements de radio ou télévision et d’autres biens que les émigrés rapportent lors de leurs visites au pays (Stalker 1994, pp. 122-123).

La première conséquence de l’appauvrissement auquel la libéralisation économique a condamné le prolétariat du Tiers-Monde a été dans les faits le démarrage d’un vaste mouvement migratoire du « Sud » vers le « Nord » qui a suivi le transfert de capital causé par le paiement de la dette extérieure. Ce mouvement migratoire aux proportions bibliques [8], structurellement connecté au nouvel ordre économique et lié au marché global du travail, est une manifestation claire des modes de restructuration de la division internationale du travail (Colatrella 1999).

Ceci montre que la crise de la dette et les politiques d’ajustement structurel ont établi une situation d’apartheid global, puisqu’elles ont transformé le Tiers-Monde en un immense réservoir de travail qui fonctionne dans le sillage des économies métropolitaines, de la même manière que les homelands fonctionnaient dans le sillage des « zones blanches » en Afrique du Sud. Ce système est régulé, et ce n’est pas un hasard, par un système similaire de droits de passage et de restrictions qui assure que les immigrés sont deux fois dévalués dans les pays d’« accueil », d’abord en tant qu’immigrants et (de plus en plus) en tant que travailleurs sans papiers. (Contrairement à ce qu’on prétend généralement, c’est en introduisant des restrictions qui forcent les travailleurs immigrés à ne pas s’y conformer et à rester dans l’illégalité que les États hôtes peuvent utiliser l’immigration pour réduire les coûts de la main d’œuvre. C’est seulement en rendant les immigrants socialement et politiquement vulnérables que l’immigration peut être utilisée pour contenir les revendications de la classe ouvrière locale) (Sassen-Koob 1983, p. 184).

Pour ceux qui ne peuvent pas émigrer, ou qui n’ont pas accès aux revenus envoyés par des émigrés, l’alternative est une vie de privations et de charge de travail difficilement imaginable pour ceux qui vivent dans les pays capitalistes « avancés ». Manque de nourriture, de soins de santé, d’eau potable, d’électricité, d’écoles, de routes praticables, chômage massif, sont maintenant la réalité quotidienne dans la plus grande partie du Tiers-Monde. Cette réalité est reflétée par l’éruption constante d’épidémies, la désintégration de la vie familiale [9], les enfants vivant dans la rue ou travaillant dans des conditions proches de l’esclavage (Sawyer 1988). Cette réalité est aussi démontrée par les luttes intenses, qui prennent souvent la forme d’émeutes, par lesquelles chaque jour, dans les pays « ajustés », la population résiste à la fermeture d’industries locales, au renchérissement des prix des biens de première nécessité et des transports et à la pression financière imposée par le paiement de la dette (Walton and Seddon 1994).

Il doit être possible de convenir, sur la seule base de cette situation, que tout projet féministe qui se concentre exclusivement sur les discriminations sexuelles et qui omet de placer la féminisation de la pauvreté dans le contexte de l’évolution des relations capitalistes est condamné à être non pertinent et/ou à se faire coopter. De plus, au regard de la restructuration que la nouvelle division internationale du travail a introduite dans la sphère de la reproduction, nous voyons clairement que soit le mouvement féministe s’oppose à ce processus, soit il se fait complice de politiques profondément antiféministes. Car un aspect important de la NDIT est une redistribution internationale du travail de reproduction (tout comme une redistribution de la production) qui non seulement crée des divisions profondes entre les femmes, mais qui renforce aussi les hiérarchies inhérentes à la division sexuelle du travail.

Émigration, reproduction et féminisme international

S’il est vrai que les versements envoyés par les émigrants constituent le principal flux monétaire international après les revenus des compagnies pétrolières, alors nous devons conclure que la denrée la plus importante exportée par le Tiers-Monde vers le premier monde aujourd’hui, c’est le travail. En d’autres termes, également dans la phase présente du capitalisme, l’accumulation capitaliste est avant tout l’accumulation des travailleurs, et aujourd’hui ce processus se passe en premier lieu dans le Tiers-Monde. Cela signifie cependant qu’une part significative du travail de reproduction nécessaire à produire les forces de travail en métropole est accomplie par des femmes du Tiers-Monde. En fait, ce qui se cache derrière l’émigration, c’est un immense « cadeau » de travail domestique. C’est le travail qui jamais n’est pris en compte dans l’évaluation de la dette extérieure du Tiers-Monde, et qui cependant est essentiel au processus d’accumulation dans les pays industrialisés où l’émigration sert à compenser le déclin démographique, à maintenir de bas salaires, et à transférer le surplus des colonies dans les « métropoles » (Nash et Fernandez-Kelly éd. 1983, pp. 178-179). Ainsi, par l’émigration, les femmes du Tiers-Monde contribuent directement à l’accumulation de richesses dans les pays capitalistes « avancés » , non seulement comme productrices de biens, mais aussi comme (re)productrices de travailleurs, pour les usines, les hôpitaux, l’agriculture et le commerce. Ceci est un fait que le mouvement féministe international doit reconnaître, à la fois pour démasquer ce qu’implique réellement l’« intégration dans l’économie globale », et pour démystifier l’idéologie d’« aide au Tiers-Monde », laquelle cache un immense vol de travail non payé au détriment des femmes du Tiers-Monde.

Dans le cours des années 1980 et 1990, d’autres phénomènes se sont produits, qui démontrent la tentative de redistribuer le travail de reproduction des forces de travail en métropole sur les épaules des femmes du Tiers-Monde Parmi les plus significatifs, nous devons inclure :

1 - L’emploi sur une large échelle d’émigrantes venues d’Asie, d’Afrique, des Iles Caraïbes, d’Amérique du Sud, comme domestiques dans les pays industrialisés, ainsi que dans les pays producteurs de pétrole au Moyen-Orient. Comme l’a remarqué Cynthia Enloe, les politiques économiques du Fonds Monétaire International ont permis aux gouvernements en Europe, aux États-Unis et au Canada de résoudre la crise du travail ménager qui était à l’origine du mouvement féministe, et de « libérer » des milliers de femmes pour qu’elles puissent travailler à l’extérieur. L’engagement de milliers de femmes philippines ou mexicaines qui, pour une somme modeste, nettoient les maisons, élèvent les enfants, préparent les repas, s’occupent des personnes âgées, a permis à beaucoup de femmes des classes moyennes de se défaire d’un travail dont elles ne voulaient pas, ou qu’elles ne pouvaient plus accomplir, sans pour autant réduire leur standard de vie. Enloe ajoute que bien des femmes d’Europe et d’Amérique du Nord ont justifié ce choix dans l’illusion qu’en engageant une travailleuse domestique, elles contribuent à résoudre le problème de la pauvreté dans le monde. Et pourtant cette solution représente un recul pour la lutte féministe, car la solidarité entre femmes entre en crise lorsque ce qui rapproche les femmes est une relation « servantes et madames », laquelle est d’autant plus problématique qu’elle est viciée par toutes les idées sociales biaisées qui entourent encore le travail ménager – par exemple que ce n’est pas du vrai travail et que par conséquent il faut le payer le moins possible, qu’il doit être doublé d’un engagement émotionnel envers les vies des personnes dont la travailleuse a la charge, qu’il n’a pas des frontières bien définies. De plus, l’emploi d’une travailleuse domestique rend une fois de plus les femmes (plutôt que l’État) responsables de la reproduction, et affaiblit la lutte contre la division sexuelle du travail dans la famille, puisqu’elle dispense les femmes de la tâche de se confronter à leur partenaire masculin à propos du partage du travail ménager. Quant aux immigrantes, s’engager comme domestiques est un choix douloureux, étant donné que le travail est mal payé et exige d’elles qu’elles s’occupent des familles des autres alors même qu’elles ont souvent dû quitter la leur propre et affronter de nombreuses années de solitude et de dangers liés à une position sociale et légale très vulnérable. Ce n’est pas par hasard que la destinée de Flor Contemplacion, une travailleuse domestique philippine qui a été pendue à Singapour en mars 1995 suite à de fausses accusations de son employeur, est devenue un symbole de leur condition pour les femmes qui partent du Tiers-Monde pour aller travailler comme travailleuses domestiques.

2 - Le développement d’un vaste marché international de bébés organisé par le biais du mécanisme des adoptions. À la fin des années 1980 déjà, il a été calculé que toutes les 48 minutes, il entrait un enfant adopté aux États-Unis et que, rien que pour la Corée du Sud, au début des années 1990, 5700 enfants étaient exportés chaque année vers les États-Unis. Aujourd’hui, ce que les féministes ont taxé de « trafic international d’enfants » s’est répandu également dans les anciens pays socialistes, surtout en Pologne et en Russie, où la découverte d’agences qui vendent des enfants (en 1994, plus de 1500 enfants ont été exportés vers les seuls États-Unis) a causé un scandale national. On a également assisté au développement de fermes à bébés, où des enfants sont produits spécialement pour l’exportation, et à l’emploi grandissant de femmes du Tiers-Monde comme mères porteuses (mères de substitution). La substitution, comme l’adoption, permet aux femmes des pays capitalistes « avancés » d’éviter le risque d’interrompre leur carrière ou d’exposer leur santé en portant un enfant. En retour, les gouvernements du Tiers-Monde bénéficient du fait que la vente de chaque enfant leur amène des devises étrangères ; et la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International approuvent tacitement cette pratique, parce que la vente d’enfants sert à corriger les « excès démographiques », et est en harmonie avec le principe que les nations débitrices doivent exporter toutes les ressources qu’elles ont.

3 - La massification dans certains pays d’Asie (Thaïlande, Corée du Sud, Philippines) de l’industrie du sexe et du tourisme sexuel, qui servent une clientèle internationale allant des touristes à ces employés de compagnies japonaises à qui, dans les années récentes, des « voyages d’agrément » ont été offerts comme bonus, ou à l’US Army qui, depuis la guerre du Vietnam, a utilisé ces pays comme zones de « repos et divertissement ». À la fin des années 1980, on a calculé que, en Thaïlande seulement, sur une population de 52 millions d’habitants, un million de femmes ont travaillé dans l’industrie du sexe. À cela nous devons ajouter l’énorme augmentation du nombre de femmes du Tiers-Monde ou des anciens pays socialistes qui travaillent comme prostituées en Europe, aux États-Unis et au Japon, souvent dans des conditions d’esclavage, comme dans le cas de femmes Thaï récemment découvertes dans un bordel de New York, où elles étaient retenues prisonnières par l’organisation qui leur avait payé le voyage en les persuadant de venir aux États-Unis par la promesse d’un travail.

4 - Le « trafic » de « mariées par correspondance » qui dans les années 1980 s’est développé à l’échelle internationale. Aux USA seulement, ce sont environ 3500 hommes chaque année qui épousent des femmes choisies par poste. Dans la grande majorité des cas, les fiancées sont de jeunes femmes venant des régions les plus pauvres d’Asie du Sud Est, ou d’Amérique du Sud, bien que plus récemment des femmes venant également de Russie et d’autres pays ex-socialistes aient choisi ce moyen d’émigration. En 1979, 7759 femmes philippines ont quitté leur pays par ce moyen. Le trafic en « mariées par correspondance » exploite d’une part des femmes désespérées par la pauvreté et d’autre part le sexisme et le racisme d’hommes européens et américains qui veulent une femme sur qui ils peuvent exercer un contrôle total et comptent sur la vulnérabilité de femmes forcées de faire ce choix.

5 - La massification de l’industrie touristique qui repose en premier lieu sur le travail des femmes comme personnel de l’hôtellerie, blanchisseuses, cuisinières, artisanes (80 % de la force de travail dans les grands hôtels touristiques est composé de femmes).

Pris dans leur ensemble, ces phénomènes démontrent que la nouvelle division internationale du travail est le véhicule d’un projet politique férocement antiféministe, et que, loin d’être un moyen d’émancipation des femmes, l’expansion des relations capitalistes intensifie l’exploitation des femmes. En premier lieu, la nouvelle division internationale du travail ressuscite des formes d’esclavage qu’on aurait imaginées disparues avec la fin des empires coloniaux. En outre elle repropose l’image de la femme objet sexuel et reproducteur ; elle accentue la division au sein des femmes par une spécialisation et une fixation à des tâches qui réduisent nos possibilités de vie et introduisent parmi nous de nouvelles hiérarchies et stratifications, mettant en danger la possibilité d’une lutte commune.

La nouvelle division internationale du travail signifie que de nombreuses femmes du Tiers-Monde doivent travailler comme domestiques ou prostituées, chez elles ou à l’étranger, parce qu’elles n’ont pas d’autre choix à disposition ; dans le même temps, de nombreuses femmes du premier monde, en particulier parmi la classe moyenne, sont libérées du travail ménager, mais au prix de devenir comme des hommes, c’est-à-dire au prix de ne pas avoir de temps pour une famille et des enfants, sans parler du temps pour les amitiés, les relations communautaires et l’activité politique. Ainsi la NDIT renforce la division sexuelle du travail ; elle renforce la séparation entre production et reproduction, et sépare non seulement les femmes des hommes, mais les femmes des femmes, instituant parmi les femmes une relation semblable à celle qui existait entre femmes blanches et noires sous le régime de l’apartheid en Afrique du Sud.

Le caractère antiféministe de la NDIT est si évident que nous pouvons nous demander dans quelle mesure il est le fruit de la « main invisible » du marché ou d’une planification délibérée comme réponse aux luttes que les femmes ont engagé et dans le Tiers-Monde et dans les métropoles contre la discrimination, le travail non payé et le « sous-développement » sous toutes leurs formes. Quoi qu’il en soit, il est évident qu’en Europe et aux États-unis, les féministes doivent s’organiser contre les solutions forcées que la NDIT impose aux femmes et contre la tentative de recolonisation sur laquelle elle repose, lesquelles incluent l’« ajustement structurel », la politique d’intervention militaire, la prise de pouvoir mondiale par les firmes transnationales.

Les féministes doivent en outre rouvrir leur lutte avec l’État sur le terrain de la reproduction. Il n’est en fait pas suffisant de condamner des pratiques ou formes de comportements particuliers si nous voulons mettre un terme aux divisions qui se constituent à l’échelle internationale entre les femmes. Il n’est pas suffisant par exemple de critiquer les femmes qui emploient des travailleuses domestiques, comme cela se fait souvent parmi les féministes, comme si ces femmes étaient spécialement insensibles aux besoins de leurs « sœurs ». Car aussi longtemps que la reproduction reste une responsabilité individuelle ou familiale, beaucoup de femmes n’auront probablement pas beaucoup d’autre choix que d’employer une domestique, dans un contexte où plus de 50 % des femmes, et en Europe et aux États-Unis, ont un job extra-domestique et des conditions de travail qui ne laissent pas beaucoup de « flexibilité ». Ceci est une raison pour laquelle de nombreuses femmes qui ont de petits enfants sont à l’assistance, mais même cette solution ne va plus être possible, du moins aux États-Unis, étant donné que l’assistance est en voie d’extinction, l’objet d’une réforme qui pratiquement l’abolit. Il y a aussi le danger que la condamnation de l’emploi de travailleuses domestiques sans proposition et lutte pour une réelle alternative renforce l’illusion que le travail ménager est réductible à volonté et peut facilement se combiner avec un autre travail, soit l’illusion que le travail ménager n’est pas un travail nécessaire. Ceci est une illusion qui a embarrassé les politiques féministes dans les années 1970, et nous savons maintenant que nous avons payé un prix élevé pour cela, puisque cela a signifié que présentement, la plupart des femmes n’ont même pas la possibilité de s’occuper de leurs enfants. Il n’y a pas de doute en effet que si le mouvement féministe en Europe et aux États-Unis s’était concentré sur le fait que l’État reconnaisse le travail de reproduction comme un travail et en assume la responsabilité financière, nous n’aurions pas assisté au démantèlement du peu de services disponibles dans ce domaine et à une solution coloniale au « problème du ménage ». Aujourd’hui également, une mobilisation féministe forçant l’État à payer pour le travail de reproduction serait plus efficace que n’importe quelle condamnation morale pour mettre un terme à l’emploi de domestiques, ou pour changer ou améliorer les conditions de ce travail et ouvrirait le chemin d’une nouvelle solidarité internationale parmi les femmes.

De semblables considérations s’appliquent également aux efforts que des féministes pour convaincre les gouvernements de criminaliser la violence domestique, le « trafic » des femmes et pénaliser toute espèce de discrimination sexuelle. Quelle qu’ait été l’importance cruciale de ces initiatives, elles apparaissent limitées dans leur capacité à libérer les femmes, puisqu’elles ne remontent pas aux racines des abus perpétrés contre elles, et qu’elles ne prennent pas en compte les plans du capital international et des agences qui promeuvent sa globalisation.

Est-ce que par exemple des peines sévères vont porter remède à la pauvreté abjecte qui dans certains pays conduit des parents à vendre leurs enfants pour la prostitution ? Et comment des pays du Tiers-Monde peuvent-ils s’engager à améliorer les conditions des femmes quand la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International exigent d’eux qu’ils coupent toutes les dépenses sociales et qu’ils adoptent les programmes d’austérité les plus stricts ? Comment par exemple des gouvernements du Tiers-Monde peuvent-ils accorder aux femmes un accès égal à l’éducation ou à une meilleure santé, s’ils sont obligés par l’ajustement structurel de couper tous les subsides à l’éducation publique, la santé et, dans bien des cas, à introduire des taxes même pour les écoles élémentaires ? Et ensuite, comment peut-on convaincre des parents d’envoyer leurs filles à l’école, alors que même leurs fils diplômés n’obtiennent pas de travail ? Quel sens, dans un tel contexte, peuvent avoir l’adoption d’une loi ou même une déclaration des Nations Unies contre toute forme de discrimination sexuelle ?

Si l’on veut rendre possible le féminisme international et la « sororité mondiale », il est indispensable que les femmes du premier monde fassent leur la lutte que les femmes du Tiers-Monde mènent contre l’ajustement structurel, le paiement de la dette extérieure, l’introduction de lois sur la propriété intellectuelle qui sont les moyens dont se dote l’organisation de la NDIT et l’aveuglante évidence que le capitalisme est insoutenable pour la majorité de la population mondiale. Il faut donc à nouveau insister, comme les féministes du Tiers-Monde l’ont déjà si souvent fait, sur le fait que les inégalités existant entre les femmes au niveau international polluent également les politiques du mouvement féministe. Car l’accès aux plus grandes ressources (voyage, subventions, publications et moyens rapides de communication) a permis aux féministes d’Europe et d’Amérique du Nord d’imposer leurs ordres du jour à l’occasion de conférences mondiales, et de jouer un rôle hégémonique dans la définition de ce que le féminisme et les luttes féministes doivent être.

Les relations de pouvoir générées par la NDIT se reflètent aussi dans le rôle que les femmes jouent en métropole dans les organisations non gouvernementales (ONG) qui financent des projets pour les femmes dans le Tiers-Monde. Outre le fait qu’ils font faire aux femmes du Tiers-Monde du travail non payé, en compensation pour la perte des services sociaux et des engagements collectifs produits par l’ajustement structurel, il est évident que ces projets créent une relation de pouvoir patron-client entre les femmes pas différentes de celles qui existent entre les « madames et les servantes ». Car c’est la prérogative des membres des ONG métropolitaines de décider quels projets financer, comment les évaluer, quelles femmes de la communauté choisir comme personnes de référence, tout ceci avec pratiquement aucun compte à rendre aux femmes dont elles organisent le travail. Il est à noter que la fonction qu’exercent les ONG métropolitaines face aux femmes du Tiers-Monde est en partie une réponse néolibérale à l’affaiblissement du rôle du mari et de l’État dans le Tiers-Monde comme superviseurs du travail des femmes (en raison des coupes salariales et des coupes du budget dévolu à la reproduction sociale). Comme de nombreux hommes ont quitté leurs foyers pour émigrer, ou n’ont pas l’argent pour subvenir à leur famille, et comme l’État dans la plus grande partie du Tiers-Monde a été prié de ne plus subventionner la reproduction sociale, un nouveau régime patriarcal est mis en place, qui a pour but de mettre les femmes du Tiers-Monde sous le contrôle de la Banque Mondiale, du FMI et des nombreuses organisations qui gèrent les « projets générateurs de revenus » et les programmes d’« aide ». Ce nouveau patriarcat s’appuie sur la collaboration de femmes européennes et nord-américaines, lesquelles, comme de nouveaux missionnaires, sont recrutées pour entraîner les femmes dans les « colonies » à développer les attitudes nécessaires pour s’intégrer dans l’économie globale.

Conclusion

Une analyse de la NDIT montre les limites d’une stratégie politique féministe qui accepte l’expansion mondiale des relations capitalistes, et ne place pas la lutte contre la discrimination de genre dans un cadre anticapitaliste. Elle montre que le développement capitaliste non seulement continue à produire la pauvreté, les épidémies, la guerre et la mort, mais qu’il ne peut survivre qu’en créant de nouvelles divisions au sein du prolétariat mondial – divisions qui jusqu’à ce jour sont le principal obstacle à la réalisation d’une société libérée de l’exploitation.

C’est en ce sens que les politiques féministes doivent renverser la NDIT et le projet de globalisation économique qui en découle. Telles sont les politiques qui inspirent les luttes des « féministes de la base » et des mouvements des peuples autochtones de par le monde – luttes qui exigent le retour des terres expropriées, le non-paiement de la dette extérieure et l’abolition de l’« ajustement » et de la privatisation. Ce sont là aussi les politiques des féministes du Tiers-Monde qui, depuis des années, nous ont rappelé que le discours sur l’égalité ne peut pas être séparé de la critique du rôle du capital international dans le pillage et la recolonisation de leurs pays, et que les luttes que les femmes mènent quotidiennement pour survivre sont des luttes politiques et des luttes féministes.

Traduction de l’anglais (in : Dalla Costa M. and Dalla Costa, G., Eds., 1999, Women, Development and Labor of Reproduction, Struggles and Movements, Africa, World Press, Asmara, Eritrea.) réalisée par Delphine Bordier et Bernard Walter et initialement publié dans Genre, mondialisation et pauvreté. Cahiers genre et développement n°3. (Dir.) C. Verschuur, avec F. Reysoo. 45-69. Paris : L’Harmattan.

Source : Période

www.graduateinstitute.ch/genre

Période tient à particulièrement remercier Christine Verschuur pour avoir permis cette republication.

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À lire aussi de Silvia Federici :

Il faut à tout ce monde un grand coup de fouet. Mouvements sociaux et crise politique dans l’Europe médiévale

Le salaire contre le travail ménager (1975)

Voir aussi l’enquête de la revue Vacarme à Neuilly-sur-Seine - bourgeoises, domestiques, et un kiosque à journaux.



Notes :

[1] Nous parlons de « nouvelle » économie globale parce que, comme les « théoriciens du système mondial » (I. Wallerstein 1974) et les théoriciennes féministes (M. Mies 1986) l’ont souvent souligné, le capitalisme est né, et s’est consolidé dans chaque phase, comme un « système économique mondial ».

[2] Cela ne veut pas dire que les travailleuses des zones de libre-échange sont des victimes passives de la pénétration des relations capitalistes dans leurs communautés (Wolf 1990, p. 27). Pour beaucoup de jeunes femmes le travail en usine est un choix, lorsque l’alternative consiste à travailler dans les champs sous la tutelle de leurs parents. C’est aussi vrai que, du Mexique aux Philippines ou aux Iles Caraïbes, les travailleuses des zones de libre-échange ont constitué des réseaux de soutien et ont organisé des luttes qui ont souvent mis les chefs d’entreprises et les gouvernements qui avaient donné leur feu vert à la création des zones de libre-échange sur la défensive (Enloe 1990, pp. 168-174 ; Walton et Seddon 1994, pp. 75-80 ; The Global Assembly Line). Mais ces mobilisations se produisaient justement en réponse aux conditions abjectes dans lesquelles les femmes étaient obligées de travailler.

[3] En Indonésie, les usines situées dans les zones de libre-échange paient si peu que les familles des travailleurs doivent compléter leurs revenus (Wolf 1990, p. 26).

[4] Nous nous référons ici entre autres aux travailleuses qui périrent lors du tremblement de terre de Mexico en septembre 1985. Ce sinistre a démoli environ 800 usines dans lesquelles les femmes étaient enfermées (Enloe 1990, p. 169). On peut mesurer la cupidité des employeurs par le fait qu’ils se sont rués pour extraire les machines des décombres (Enloe 1990, p. 170) et que ce n’est que sous les protestions des travailleurs qui étaient hors des bâtiments au moment du tremblement de terre qu’ils ont finalement aidé les blessés.

[5] Note des traducteurs : le terme enclouure renvoie à la fin du Moyen Âge en Angleterre lorsque la terre – jusque-là communautaire (les commons, biens communs) et dédiée à l’agriculture de subsistance – fut privatisée et qu’on la compartimenta en y plaçant des clôtures. C’est le développement du commerce de la laine avec le continent qui détruisit alors l’agriculture non-marchande au profit de l’élevage des moutons. Ce processus mit fin au régime foncier féodal au profit du régime capitaliste. Les paysans furent expulsés et « libérés » de leur attachement traditionnel à la terre, libres donc de vendre leur force de travail sur le marché. Marx a décrit ce processus comme un moment essentiel de la genèse du capitalisme. L’auteure de ce texte fait partie du collectif « Midnight Notes », qui a repris ce concept pour mieux saisir ce qui se passe actuellement. Par exemple, les découvertes techniques devraient êtres considérées comme un bien commun, et les réglementations sur la propriété intellectuelle et les brevets comme un acte d’enclosure.

[6] Le concept de « Nouvel ordre mondial » est utilisé ici dans un sens différent, et sur certains aspects opposé, de celui qu’on lui donnait quand il a été forgé, dans la deuxième moitié des années 1970, par les élites du Tiers-Monde. Dans son acception originelle, le terme de « Nouvel ordre économique » exprimait l’espoir de la bourgeoisie du Tiers-Monde d’établir une relation différente avec les pays industrialisés, une distribution différente de la santé au niveau international, et la possibilité d’un développement national. Par conséquent, le concept de « Nouvel ordre économique mondial » annonçait la fin des disparités entre le premier et le Tiers-Monde (Guelfi 1985). Au lieu de cela, ce terme est utilisé dans ce texte en référence à la construction économique et politique qui est le fruit de l’imposition, au niveau mondial, du néolibéralisme économique. C’est d’ailleurs dans ce sens que ce terme est maintenant généralement utilisé.

[7] Comme dans les ex-pays socialistes, les programmes d’ajustement structurels de la Banque mondiale et du FMI ont mené à la fermeture des industries nationales : les mines d’étain en Bolivie, les mines de cuivre en Zambie, l’industrie du jute au Bangladesh, l’industrie du textile en Tanzanie et les industries soutenues par l’État au Mexique.

[8] Selon des estimations de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) faites au milieu des années 1980, environ 30 millions de personnes avaient quitté leur pays pour chercher du travail à l’étranger. Si, comme le suggère Lydia Potts, nous ajoutons les familles de ces migrants, des immigrants sans papier et des réfugiés, nous arrivons à plus de 60 millions de personnes (Potts 1990, p. 159). Parmi ces migrants, aux États-Unis, plus des deux tiers viennent de pays du Tiers-Monde. Dans les pays producteurs de pétrole du Moyen-Orient, ces migrants atteignent les neuf dixièmes de la population. L’espace économique européen compte quelque 15 millions d’immigrants enregistrés, dont les réfugiés politiques, et approximativement 8 millions de sans papier (World of Work n. 3, avril 1993). Quoi qu’il en soit, leur nombre est destiné à augmenter car, avec une précision mathématique, les politiques d’ajustement et de libéralisation continuent à générer la pauvreté et, avec autant de persistance, la Banque mondiale et les autres agences internationales continuent de les imposer. De sorte que tout nous mène à penser que la diaspora du Tiers-Monde se maintiendra au 21e siècle. Ce fait, illustrant le fait que nous ne sommes pas face à une situation contingente mais plutôt face à une restructuration macroscopique et mondiale des relations de travail.

[9] Les familles restent rarement unies face au chômage masculin et à la recherche continuelle de moyens de survie. Les politiques d’ajustement structurels ont ainsi mis en crise l’objectif d’imposer la famille nucléaire dans le Tiers-Monde (Dalla Costa G.F. 1989 ; 1995).



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