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Carton rouge, Robin Renucci

Publié, le vendredi 27 juin 2014 | Imprimer Imprimer |
Dernière modification : dimanche 29 juin 2014


Il n’est certainement pas anodin que le statut d’intermittent du spectacle soit précisément remis en question alors que ce que l’on peut appeler « le nouvel esprit du capitalisme » est à son apogée.

En cette période confuse rappelons
• que les artistes et techniciens du spectacle vivant n’ont pas de « statut », qu’ils sont des salariés du secteur privé comme les autres et qu’il serait impensable de les priver du bénéfice de la solidarité interprofessionnelle,
• que le régime particulier des annexes VIII et X est le corolaire de la brièveté et de la précarité des contrats de travail dits « d’usage », CDD habituels des artistes et techniciens du spectacle, qui privent les salariés d’indemnité de fin de contrat ou de précarité,
• que les entreprises qui ont recours à ce type de contrat cotisent à l’assurance chômage à un taux double de celui des autres entreprises,
• qu’exclure les plus fragiles d’entre nous, les moins inscrits dans le système, hors des régimes de solidarité, c’est aggraver leur exclusion sociale et la génération d’une société clivée, simplificatrice et violente.

L’accord signé (et probablement bientôt agréé) est un boulet projeté dans le délicat édifice économique et social du spectacle vivant qui va, pour longtemps, freiner l’innovation et la créativité porteuses de développement.

La mesure « réparatrice » concédée par l’État, si elle réduit provisoirement la fracture, embrouille toute perspective de résolution à long terme en mêlant dans les esprits la subvention sociale, la juste rémunération du travail et de la création, la subvention artistique, la mutualisation du risque social [1] …

Il n’est certainement pas anodin que le statut d’intermittent du spectacle soit précisément remis en question alors que ce que l’on peut appeler « le nouvel esprit du capitalisme » est à son apogée. Les nouvelles formes d’organisation du travail, les valeurs et les statuts qui sont privilégiés par cette dernière « métamorphose du capitalisme » ne sont plus celles qui avaient cours il n’y a pas bien longtemps : le salariat, la stabilité, le CDI… mais sont basés sur les qualités du « créatif » indépendant : la flexibilité, l’autonomie, l’initiative, l’engagement et l’individualisme, et sont relayés par des formules contractuelles de plus en plus individualisées, dans lesquelles le Droit du travail se dilue [2].

Que le MEDEF se montre particulièrement acharné à briser le statut actuel des intermittents du spectacle devient à la lumière de cette analyse bien plus intelligible, si l’on suit la logique patronale. Mais c’est moins alors les artistes et les techniciens du spectacle qui sont en ligne de mire que la pérennité d’un statut prenant en compte et compensant en partie ce que leur activité comprend de risques de précarité et d’aléatoire. Or, précarité et aléatoire sont en passe de se généraliser et de toucher bien des secteurs autres qu’artistiques [3].

En rabattant progressivement le statut d’intermittent, il sera alors aisé de l’appliquer à de nouvelles catégories professionnelles, le travailleur - tout travailleur - devenant un intermittent. On arrive à ce paradoxe d’une société exigeant de chacun qu’il entreprenne et se montre créatif et innovant, mais où le risque et l’incertain liés à toute création ne sont pas pris en compte et laissés à la seule charge de l’individu [4]. Aussi, ne nous y trompons pas.

En mettant en garde, en disant encore « c’est la culture qu’on assassine », on profère certes une vérité à prendre au sérieux. Mais n’oublions pas que c’est également tout un système de protection sociale, basé sur le salariat, qui est en ce moment, mois après mois, mis à mal.

Dépeindre les artistes comme les derniers privilégiés est un contresens volontairement entretenu et destiné à les couper du reste de la population. Il serait plus judicieux de les considérer comme les premiers à avoir la malheureuse opportunité de pouvoir défendre un statut qui sera bientôt partagé par tous. C’est en pointant cela que les intermittents du spectacle peuvent tisser des liens et créer de nouvelles solidarités avec l’ensemble de la population.

Si certaines grandes productions pourront continuer à se produire et à tourner, c’est bien plutôt les créateurs plus modestes, les auteurs, les compositeurs, les interprètes, les artisans, les techniciens moins sollicités mais aussi plus proches de vous, qui pâtiront. Or, c’est oublier que c’est du foisonnement, et de l’émulation qu’il crée, que naissent bon nombre de créations. C’est nier également que seule la multiplicité, y compris la multiplicité des langues, peut être une réponse à l’unicité, à la massification, à la globalisation. Les petits projets artistiques « interstitiels » sont autant d’alternatives à une pensée unique et à un secteur culturel déjà souvent soit institutionnalisé et subventionné, soit soumis à la seule loi du marché.

Robin Renucci, sur France Culture, le 22 juin, dans l’émission Changement de décor

Source : Rue du conservatoire



Notes :

[1] Il y’a des intérêts et des sensibilités forts divergentes sur ces poins et l’on trouve de nombreux installés de la culture pour défendre la politique que Valls cherche à imposer, voir à notre soi-disant amie

[2] Intermittence : Inventons un contre-modèle, Antonella Corsani

[3] Nous sommes tous des inter-mutants du spectacle ! - 1996

[4] Le gouvernement des individus - Université ouverte 2008-2009.



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