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Trente-huit mí¨tres - L’Interluttant

Publié, le jeudi 10 juillet 2014 | Imprimer Imprimer |
Dernière modification : jeudi 12 février 2015


Le 13 février 2013, Djamel Chaar s’immole par le feu

í€ la suite d’une erreur de pointage, Djamel Chaar s’était vu réclamer le remboursement de versements considérés indus par Pí´le emploi puis refuser ses droits í l’indemnisation chí´mage.
Aprí¨s de nombreuses réclamations, il avait envoyé un courrier í son agence Pí´le emploi annoní§ant son intention de se suicider dans ses locaux le lundi 13 février. La réponse de Pí´le emploi fut ce jour lí d’appeler la police pour lui interdire de faire intrusion dans l’agence. Ne pouvant accéder au site, Djamel Chaar s’est immolé sur un parking í une centaine de mí¨tres de la porte de l’agence Pí´le emploi. Il marche trente-huit mí¨tres en direction de l’agence Pí´le emploi avant de s’écrouler.
Devant l’émotion soulevée par ce geste, le 22 mars 2013, le directeur de Pí´le emploi publie une tribune dans le journal Le Monde.
Les agents d’exécution, les protocoles changent, l’idéologie demeure. Voilí pourquoi un an aprí¨s, il nous a paru pertinent de relire cette tribune. En voici des extraits et les réponses qu’elle nous a inspirées.

« Arríªtons de caricaturer injustement Pí´le emploi !
(...)
íŠtre présents pour ceux qui en ont le plus besoin, c’est tout le sens de l’engagement des agents de Pí´le emploi qui assurent cette mission de service public avec professionnalisme et détermination. »

Djamel Chaar accumulait les contrats courts, d’intérim, de toutes sortes. Il lui fallait 610 heures pour ouvrir des droits ; il en a 720 sur la période de référence, donc largement assez pour se sentir tranquille. Or une partie de ces heures avait été déclarée tardivement, ainsi que cela se pratique souvent dans l’intérim. Il avait donc reí§u des indemnités pour des jours en fait travaillés. Pí´le emploi avait reí§u par ailleurs la déclaration de son employeur et corrigé l’erreur, et réclamé un indu, un trop-perí§u í Djamel Chaar. De par ce fait Pí´le emploi reconnaí®t bien ces heures comme travaillées, mais ces míªmes heures Pí´le emploi, arbitrairement, refuse de les comptabiliser pour une nouvelle ouverture de droits. Djamel Chaar se retrouve donc avec pas assez d’heures sur la période examinée, et reí§oit une lettre de notification de refus d’ouverture de droits.
C’est la double peine. Il y a fort í parier que si Djamel Chaar avait été en justice, ces heures-lí auraient été évidemment réintégrées. On ne peut pas d’un cí´té reconnaí®tre officiellement que ces heures ont existé pour réclamer un indu et, de l’autre cí´té, ne pas les reconnaí®tre pour une ouverture de droits. Mais dans la zone de non-droit qu’est Pí´le emploi : si. Rappelons que les décisions de Pí´le emploi ne sont jamais argumentées, et encore moins issues d’un débat contradictoire. Ce sont des notifications qui tombent par la poste, comme autant de sentences.

« L’immolation par le feu d’un demandeur d’emploi, le 13 février, devant l’une de nos agences a été un choc et a profondément ému l’ensemble des agents de Pí´le emploi. Cet acte d’une violence inouí¯e contre soi, mais aussi contre les institutions nous a rappelé que nous étions, comme d’autres, le lieu de l’expression de la détresse la plus aiguí« .
(La définition du mot « violence » est une « Force exercée par une personne ou un groupe de personnes pour soumettre, contraindre quelqu’un ou pour obtenir quelque chose. »).

Ce qui scandalise le directeur de Pí´le Emploi, c’est que l’homme qui s’est immolé prétende changer le cours des choses í Pí´le Emploi.
Un acte « inouí¯ » est un acte qui « n’a jamais été ouí¯ ». í€ comprendre la lettre on saisit que le signataire se promet bien de ne jamais l’ouí®r la parole de Djamel Chaar lorsqu’il s’immole par le feu.
L’immolation est pour le directeur, non seulement une agression contre lui-míªme, mais aussi non pas seulement contre Pí´le Emploi, mais contre « les institutions ». C’est toute la république qui est agressée par ce chí´meur et qui doit se défendre par la plume du directeur de Pí´le Emploi.
Enfin, il n’est pas innocent que le directeur de Pí´le emploi se refuse í donner son nom au suicidé : Djamel Chaar. Aurait-il été plus indécent qu’il le présente par son numéro identifiant ?
« Alors que la mission des conseillers de Pí´le emploi n’a probablement jamais été aussi difficile, Pí´le emploi est l’objet ces derniers mois de toutes les critiques. Comme un exutoire, un bouc émissaire face í une crise qui dure, les attaques se multiplient, présentant notre service public comme une machine déshumanisée... »

« Machine déshumanisée » : c’est en effet une excellente définition de Pí´le emploi. Il fut un temps oí¹ les chí´meurs étaient reí§us í l’Assedic ou í l’ANPE. Maintenant, vous reí§oivent dans les agences de Pí´le emploi des agents dont la mission est de vous inviter í appeler la plate-forme téléphonique de Pí´le emploi, le 3949. Cette plate-forme téléphonique est systématiquement engorgée... Depuis la fusion Anpe/Assedic, les agents qui travaillaient aux Assedic sont assez mal formés pour les questions Anpe et les agents Anpe sont trí¨s mal formés pour répondre aux questions techniques d’indemnisation chí´mage. Ils sont par ailleurs, de l’aveu míªme de leurs syndicats, trop peu nombreux pour assurer un vrai suivi des chí´meurs et répondre í leurs questions.

« ...radiant automatiquement... »
Oui, Pí´le emploi radie automatiquement. C’est si notoire que le médiateur national de Pí´le emploi a émis une fiche réclamant la fin de cette pratique. Djamel Chaar était une des victimes de ces radiations automatiques. Régulií¨rement, nous recevons aux permanences de la CIP des chí´meurs qui ont vu leur indemnité coupée, uniquement parce que Pí´le Emploi avait détecté une anomalie dans le dossier, avant tout examen, avant toute demande d’explication, Pí´le emploi arbitrairement instaure avec le chí´meur un rapport de force et coupe ses moyens de subsistances, et donc aussi ses capacité í se défendre. C’est la raison pour laquelle les litiges avec Pí´le emploi se retrouvent trí¨s rarement posés devant des tribunaux, les chí´meurs n’ayant pas les moyens de se défendre. Et pourtant, en général, un recours administratif suffit, et Pí´le emploi finit par réintégrer ces chí´meurs, qui retrouvent une indemnisation. Car rappelons-le, les fraudes avérées, organisées, sont trí¨s rares. La plupart des litiges sont des erreurs de bonne foi. Voilí pourquoi nous réclamons que Pí´le emploi cesse de radier et de couper l’indemnisation chí´mage a priori. Nous revendiquons comme une dignité minimum que Pí´le emploi considí¨re les chí´meurs dans une logique de confiance et non de défiance.

AMí‰LIORER LA QUALITí‰ DU SERVICE
« (...) Loin de la caricature d’un service public inerte et passif face í la crise, les agents de Pí´le emploi sont en premií¨re ligne pour faire face í l’augmentation du chí´mage. Nous avons recueilli plus de 3 millions d’offres et accompagné 1,5 millions de placements durables en 2012. Chaque jour, nous traitons plus de 400 000 appels, recevons plus de 100 000 demandeurs d’emploi dans nos agences, auxquels s’ajoutent prí¨s de 1 million de connexions sur notre site Internet. »

Oui, tout comme Pí´le emploi radie automatiquement, Pí´le emploi falsifie ses chiffres. Trois millions d’offres, trois millions de chí´meurs égale une offre par chí´meur, peut-on s’imaginer. On peut aussi croire que, puisqu’il y a un millions et demi d’offres validées, il n’y a donc que la moitié des chí´meurs qui ont répondu í une offre. Or ce que le directeur présente comme une grande victoire contre le chí´mage, ce sont des chiffres cumulés. La réalité, c’est que, en février 2013 (le mois d’avant l’écriture de la tribune du directeur de Pí´le emploi) , il y avait 228 000 offres pour cinq millions de demandeurs d’emploi, c’est í dire 5 %. Il n’y a pas de quoi pavoiser. De plus, sur ces 228 000 offres, une partie n’est pas légale : des emplois non rémunérés par exemple. Il faut savoir aussi que sur ces offres, 80 % sont des CDD. 80 % des embauches se font en CDD. Et 75 % – lí , le chiffre est énorme – sont des offres de moins d’un mois. Parler d’« 1,5 millions de placements durables en 2012 » est de la manipulation : 75 % de ces offres sont des offres de moins d’un mois. 7,7 millions de personnes sont inscrites í Pí´le emploi et seulement 41 % de ces personnes inscrites sont indemnisées. Pourquoi ? Protocole aprí¨s protocole d’accord, les rí¨gles d’indemnisation se durcissent. La variable d’ajustement, c’est toujours la variable humaine. On ne cherche pas d’autres sources de financement í Pí´le emploi.. Dans le cas de Djamel Chaar, il aurait été légitime qu’il soit indemnisé, puisqu’il répondait aux crití¨res d’éligibilité, mais Pí´le emploi í l’intérieur d’un protocole déjí inique rajoute des rí¨gles pour que míªme ceux qui devraient íªtre indemnisés ne le soient pas. Nous le disons : quand bien míªme nous obtiendrions une amélioration du protocole, si Pí´le emploi persistait í appliquer sa politique de défiance, de contrí´le, de radiation et de non-droit, les améliorations obtenues seraient vaines.
Enfin, on aurait pu imaginer que, plutí´t que ces données chiffrées qui ne signifient rien, le directeur de Pí´le emploi aurait eu í cÅ“ur de rappeler que la mission des agents de Pí´le emploi est d’assurer l’exercice d’un droit. L’auteur nous signifie clairement ici son cÅ“ur de métier : faire du chiffre. Il y a pour le moins un paradoxe í refuser d’íªtre présenté par autrui comme une « une machine déshumanisée » et í présenter son apologie par un alignement de chiffres.

AGRESSIONS PHYSIQUES ET VERBALES
« Alors que les agents de Pí´le emploi sont pleinement mobilisés, la multiplication des critiques les expose dangereusement, car elle géní¨re dans les agences des agressions physiques et verbales de plus en plus nombreuses et parfois violentes. Pour les conseillers, cette image caricaturale peut se révéler aussi lourde í porter que la charge de travail liée í l’augmentation du chí´mage. »

Donc : questionner le fonctionnement de Pí´le emploi, c’est mettre en danger les conseillers. Ces agents sont donc le bouclier humain derrií¨re lequel s’abritent leur directeur, et ses mandataires, gestionnaires de l’Unédic, qui eux ne sont responsables de rien . (...) « Nous avons également engagé des projets trí¨s innovants qui feront de Pí´le emploi, et c’est mon ambition, un service public de référence. (...) nous allons lancer un portail des offres d’emploi qui permettra aux demandeurs d’emploi et aux entreprises de pouvoir accéder sur un site unique aux offres publiées sur Internet afin de renforcer la transparence du marché du travail et de lutter contre sa sélectivité ; pour s’adapter aux besoins des demandeurs d’emploi et pour prendre en compte les nouveaux usages numériques, nous expérimenterons une offre d’accompagnement 100 % Web pour les demandeurs d’emploi volontaires. »

On peut s’inquiéter pour la santé mentale du directeur de Pí´le emploi. Comment peut-il défendre comme outil d’humanisation, d’accompagnement, de personnalisation la création d’un portail numérique ? Le directeur de Pí´le emploi ne retrouve-t-il de la chaleur qu’en passant le portail qui le mí¨ne í son domaine enchanté : celui des chiffres, et du traitement informatique des données ? Oui, dans cette univers-lí , il est certain qu’il ne sera jamais incommodé par l’irruption d’un Djamel Chaar en chair et en os.
« Quatre ans aprí¨s sa création difficile, je souhaite que Pí´le emploi s’ouvre davantage sur l’extérieur. Trí¨s concrí¨tement, cela signifie que nous allons nouer de nouvelles coopérations et partenariats, nous ouvrir aux chercheurs qui s’intéressent í Pí´le emploi, mais aussi íªtre plus transparents et mieux communiquer sur nos projets et nos actions. »
« Pí´le emploi doit s’ouvrir sur l’extérieur ». Pourquoi Djamel Chaar a-t-il marché en feu trente-huit mí¨tres en direction de la porte de Pí´le emploi ? Parce que la réponse de Pí´le emploi í ses courriers oí¹ il annoní§ait son intention de se suicider fut d’appeler la police afin de protéger le bí¢timent de son intrusion.

« Cette transformation est la condition indispensable pour doter notre pays d’un service public plus solide et plus efficace. Sa réussite repose en revanche sur le soutien et l’implication de tous. »
In cauda venenum : d’avance, il est clairement dit que si Pí´le emploi ne parvient pas í devenir « un service public plus solide et plus efficace », ce ne sera pas la responsabilité de ses dirigeants, mais par le défaut « de soutien et d’implication » de qui ? Des travailleurs précaires ? du personnel de Pí´le emploi ? De tout le monde et de personne ? En tout cas, si d’autres suicides devaient se produire, ce ne sera pas la faute du directeur de Pí´le emploi qui aura pris la peine lui de rédiger cette lettre, mais de tous ceux qui entravent le fonctionnement harmonieux de sa « machine déshumanisée, radiant automatiquement, falsifiant ses statistiques ».

Cet article est paru dans L’Interluttants n°33, été 2014.

Avril 2013 : Djamal Chaar s’immole par le feu devant Pí´le emploi. Pour M. Sapin, futur ministre des finances, « les rí¨gles ont été appliquées avec l’humanité qui convient »



C’est l’histoire d’un plein emploi qui ne reviendra pas et de l’action de son fantôme sur les vies aujourd’hui. C’est l’histoire d’étranges institutions pour lesquelles ce plein emploi qui n’existe pas vaut àla fois boussole et centre de gravité ; l’histoire d’un Pôle emploi qui désigne les chômeurs comme des « candidats  ». Candidats àquoi ? À l’emploi bien sà»r. Et tout ce qui excède ce rôle assigné sera susceptible de sanction, de mépris, d’éviction, de correction, de procès. C’est l’histoire de la participation obligée àun jeu délétère dont personne ne connait les règles… Extrait de Outragé, Pí´le emploi mord la poussií¨re

On peut gagner contre Pôle emploi par l’action collective : Pí´le emploi : Radiation et indí » annulés par l’action collective Porte d’Auteuil

Agir : Blocage de la plateforme téléphonique 39 49 de Pí´le emploi í Rennes / Pí´le emploi fermés, Besaní§on montre le chemin ? / Des chí´meurs en colí¨re murent un Pí´le emploi í Rennes

Travailler àdes alliances : Lettre ouverte de quelques précaires aux conseillers de Pí´le Emploi, Mcpl, Rennes / Occupation du siège de Pôle emploi avec des agents Pôle en grève

Se défendre : « Répétition de l’indí » », Unedic zone de non-droit / Jurisprudence, Pí´le Emploi condamné pour insuffisance d’information / Pí´le emploi : déjouer les convocs pour « entretien téléphonique », les radiations, le suivi...

1- Evitons d’abord le problème ressassé du réformisme et de l’anti-réformisme. Nous n’avons pas àprendre en charge les institutions qui ont besoin d’être transformées. Nous avons ànous défendre tant et si bien que les institutions soient contraintes de se réformer. L’initiative doit donc venir de nous, non pas sous forme de programme mais sous forme de mise en question et sous forme d’action.

2- Ce n’est pas parce qu’il y a des lois, ce n’est pas parce que j’ai des droits que je suis habilité àme défendre ; c’est dans la mesure où je me défends que mes droits existent et que la loi me respecte. C’est donc avant tout la dynamique de la défense qui peut donner aux lois et aux droits une valeur pour nous indispensable. Le droit n’est rien s’il ne prend vie dans la défense qui le provoque ; et seule la défense donne, valablement, force àla loi.

3- Dans l’expression « Se défendre  », le pronom réfléchi est capital. Il s’agit en effet d’inscrire la vie, l’existence, la subjectivité et la réalité même de l’individu dans la pratique du droit. Se défendre ne veut pas dire s’auto défendre. L’auto-défense, c’est vouloir se faire justice soi-même, c’est-à-dire s’identifier àune instance de pouvoir et prolonger de son propre chef leurs actions. Se défendre, au contraire, c’est refuser de jouer le jeu des instances de pouvoir et se servir du droit pour limiter leurs actions. Ainsi entendue, la défense a valeur absolue. Elle ne saurait être limitée ou désarmée par le fait que la situation était pire autrefois ou pourrait être meilleure plus tard. On ne se défend qu’au présent : l’inacceptable n’est pas relatif.

4- Se défendre demande donc àla fois une activité, des instruments et une réflexion. Une activité : il ne s’agit pas de prendre en charge la veuve et l’orphelin mais de faire en sorte que les volontés existantes de se défendre puissent venir au jour. De la réflexion : se défendre est un travail qui demande analyse pratique et théorique. Il lui faut en effet la connaissance d’une réalité souvent complexe qu’aucun volontarisme ne peut dissoudre. Il lui faut ensuite un retour sur les actions entreprises, une mémoire qui les conserve, une information qui les communique et un point de vue qui les mettent en relation avec d’autres. Nous laisserons bien sà»r àd’autres le soin de dénoncer les « intellectuels  ». Des instruments : on ne va pas les trouver tout faits dans les lois, les droits et les institutions existantes mais dans une utilisation de ces données que la dynamique de la défense rendra novatrice.



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