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L’autonomie, les autonomies - La horde d’or, la grande vague révolutionnaire et créative, politique et existentielle, Italie 1968-1977

Publié, le jeudi 19 janvier 2017 | Imprimer Imprimer |
Dernière modification : jeudi 16 février 2017


La horde d’or, la grande vague révolutionnaire et créative, politique et existentielle - Italie 1968-1977, publié aux éditions de l’éclat [1], sort - enfin ! - en librairie mi-février. Le texte sera disponible en ligne.
L’extrait qui suit est ici précédé de quelques mots des traducteurs [2].

Crise, austérité, flexibilité, dette, état d’urgence, c’est aussi de ce présent, issu de quarante années de restructuration continue, que la Horde d’or établit la généalogie : celle d’une contre-révolution qui ne dit pas son nom, et qui s’empare de toutes les dimensions sociales de l’existence, des espaces et des temps de vie, de pensée, de production, à l’école, à l’université, dans les institutions, dans la rue ou chez soi, jusque dans les corps et les sensibilités.

Si le « laboratoire italien » cartographié par l’ouvrage offre une saisie incomparable de ces tensions, c’est que là plus que partout ailleurs en Europe dans le dernier XXe siècle, les luttes, les mouvements, l’affrontement avec les pouvoirs institués ont atteint une dimension de masse. Des premières secousses qui disent, dès les années 1950, le refus de « l’idéologie de la Reconstruction » et le passage accéléré au « fordisme », de la généralisation du « refus du travail » à la décomposition du Mouvement ouvrier au début des années 1980, le livre propose un récit composite, éclaté et pourtant étrangement cohérent d’un antagonisme social et politique qui se sera étendu de l’usine à l’ensemble de la société. Ce changement de monde et d’époque, La Horde d’or le raconte au pluriel singulier, tissant les fils matériels et subjectifs des comportements, des besoins et des luttes. Ce sont des histoires de campagne qui devient ville, puis métropole, de grandes migrations du Sud vers le Nord industriel, de luttes pour le salaire et contre la productivité, de victoires et de défaites rythmées par des chansons, de grèves impromptues minutieusement coordonnées par l’intelligence collective, d’assemblées d’étudiants-travailleurs qui désertent l’université, de collectifs de femmes qui dynamitent la politique des groupes révolutionnaires, d’autoréductions et d’appropriations prolétaires, d’affrontements contre la société de classes et sa police et de luttes armées, d’indiens métropolitains, d’immeubles qui deviennent radios libres ou logements occupés, de comités de rédaction qui se réunissent dans des librairies transformées en centres sociaux...

À la façon d’un long manifeste rétrospectif, le livre décrit le foisonnement théorique, politique, mais aussi culturel, langagier qui a caractérisé cette anomalie italienne, le revers subjectif de la « grande transformation » des années 1960-1970. S’il en parcourt les lignes de plus en plus disparates et hétérogènes au fil de ce Mai qui dura 10 ans (ce que l’on a appelé les « autonomies »), il ne cesse en même temps de donner à voir la continuité des problèmes politiques, sans jamais les considérer comme séparés. Qu’il s’agisse du travail (dans et hors de l’usine), des cultures métropolitaines (du détournement critique jusqu’aux outils de communication du mouvement), de l’organisation politique (du schéma ancien de la prise de pouvoir à la construction de contre-pouvoirs), de la production de savoirs (de l’enquête ouvrière au savoir séparé des groupes féministes). Autant de terrains de conflit auxquels se confrontent les différentes composantes de lutte, mises à l’épreuve de leur propre réalité – de leur fragilité comme de leur pertinence. Et c’est sans doute pourquoi l’ouvrage continue à décrire au singulier cette « vague révolutionnaire et créative, politique et existentielle », comme si c’était à l’ensemble du mouvement que ces enjeux conflictuels et contradictoires restaient présents – même si reformulés et éclatés en tous sens. Tension productive et jamais résolue entre l’affirmation collective de besoins radicaux (d’égalité, d’émancipation, de bonheur) et l’affrontement ouvert avec l’organisation capitaliste de la société.

L’autonomie, les autonomies, Lucio Castellano

L’histoire de l’autonomie est jalonnée, tout au long des années 1970, d’expériences politiques variées et hétéroclites, qui tournent toutes autour de l’idée-force de « refus du travail » [3]. Loin d’être seulement une idéologie de l’émancipation, le refus du travail est une façon de lire la société capitaliste et de comprendre comment agissent ses protagonistes, de quelle manière le pouvoir y est distribué, quelles sont la dynamique et la finalité de son développement. C’est cette lecture qui définit les orientations et qui constitue la toile de fond des expériences qui, tout au long de cette décennie de conflit politique, vont s’opposer au mouvement ouvrier organisé [4].

C’est sur cette base que l’on peut tracer la ligne de continuité qui relie la « conflictualité sauvage » de 68 aux comités ouvriers de base (qui forment en grande partie l’ascendance commune de Potere operaio et de Lotta continua), les luttes « sociales » et la « résistance à la restructuration » (qui marqueront à la fois l’apogée et la fin de ces organisations) aux thématiques des nouveaux besoins et de l’« ouvrier social » qui s’imposeront de manière éclatante en 1976 et 1977. Il ne s’agit pas d’établir des connexions atemporelles, de faire l’impasse sur les différences, parfois profondes, en méconnaissant la pluralité des apports et la disparité des orientations. Il s’agit plutôt de faire apparaître une trajectoire cohérente, tant du point de vue des questions posées que des manières de les résoudre, au sein d’une pratique de l’organisation qui tend à identifier la politique et l’économie, et qui reconnaît dans l’émergence de besoins conflictuels la constitution de l’autonomie sociale et politique du sujet révolutionnaire.

Le « refus du travail » cela signifie qu’à l’intérieur même de la structure et de la hiérarchie des rapports sociaux commandés par le travail salarié, il existe toujours un réseau communicationnel et organisationnel (porteur d’informations, de connaissance, de « savoirs ») qui s’y oppose et qui en constitue l’alternative. Il s’agit d’une structure sociale qui naît de la lutte et pour la lutte – pour plus d’argent, pour moins de travail, pour un travail moins nuisible, ou moins usant, pour « que ça aille mieux » ou tout au moins pour ne pas mourir de l’usine. Mais cette structure sociale est d’ores et déjà pouvoir « sur » la production et pouvoir « de » production, parce qu’elle est composée exactement des mêmes éléments que la prestation de travail mais qu’elle se présente, à front renversé, sous le signe du refus de collaborer, d’aliéner ses ressources et sa disponibilité. La connaissance qu’ont les ouvriers du cycle productif, leur faculté de s’arrêter, de se soustraire, de saboter, telle est la science de la résistance avec sa capacité d’impact permanente sur la dis- tribution de la richesse et sur l’organisation du travail. Cela revient à dire que le pouvoir social, la connaissance sociale, se partagent entre le commandement et la résistance, et que les rapports sociaux sont scindés, organisés tout à la fois par le travail et par la lutte contre le travail, que la production n’est pas une dynamique neutre, qu’elle n’est pas l’« économie », mais qu’elle est le lieu du conflit et de la médiation entre ces deux pouvoirs qui s’affrontent. La question de savoir combien de ressources sociales entrent sous le commandement de la hiérarchie établie par le rap- port de travail salarié, et combien s’ordonnent à l’inverse autour de l’émergence des besoins autonomes de classe n’est jamais définitivement tranchée, une fois pour toutes, mais elle constitue l’objet même de cette lutte politique à laquelle on donne usuellement les noms de « développement » et de « crise ».

Si on en accepte les termes, cette conception est déjà tout entière dans les Quaderni rossi de Panzieri et Tronti [5]. Et on y trouve déjà les grandes lignes de fracture théoriques avec la tradition socialiste du mouvement ouvrier. Parce qu’il n’y a plus d’autonomie de l’« économique », ni d’objectivité de la crise, mais partout conflit entre organisations et intérêts opposés. Parce que le pouvoir n’est pas d’un seul côté, parce qu’il n’y a pas une classe de « producteurs » qui s’opposerait à celle des « exploiteurs », mais un rapport qui est productif en tant que conflit entre des intérêts en lutte. Il n’y a pas, par conséquent, de libération qui puisse se résumer à la seule « élimination des exploiteurs », c’est-à-dire à la « socialisation du rapport », au socialisme en somme : il n’y a aucune raison de préférer la planification au marché, il n’y a pas d’autre perspective que celle de prendre le commandement du rapport de développement, que de produire plus de classe ouvrière et moins de capital.

Ce sont là des ruptures importantes qui déterminent une refonte générale des problématiques de l’émancipation. À commencer par la relativisation du rôle de la conquête du pouvoir politique dans le processus de libération, qui entraîne à son tour un réexamen de l’histoire des classes ouvrières occidentales. Mais aussi le solide ancrage de tout discours sur l’organisation au système des besoins tel qu’il s’exprime matériellement, en tant que niveau effectif de l’autonomie de classe.

Cette analyse s’énonce d’abord dans les termes de l’autonomie politique de classe, c’est-à-dire de l’autonomie du système des besoins, de l’autonomie du pouvoir ouvrier : participation conflictuelle au développement et menace de blocage ; c’est-à-dire négociation consciente en vue de satisfaire des intérêts partisans. Mais, parce que le terrain est propice, elle se développe rapidement.

Car si l’on veut bien regarder la société capitaliste non plus comme le lieu du commandement incontesté des intérêts du capital, de la hiérarchie qui s’exprime dans le rapport salarial, mais comme le lieu de l’affrontement entre le travail et le refus du travail ; si l’on admet que ce qui s’organise en tant que lutte, ce sont les mêmes ressources qui sont la substance du développement du capital, et qu’il y a une autonomie des besoins sociaux par rapport au commandement sur le travail ; qu’à la hiérarchie construite autour du temps de travail s’oppose une autre hiérarchie construite autour du temps de la lutte, du temps libéré du travail, et qu’elle aussi est porteuse de connaissance, qu’elle est réseau de communication et organisation sociale, force productive ; si l’on admet tout cela, l’enjeu devient d’accroître et d’enrichir les ressources qui se donnent comme « non capital », de bloquer la synthèse sociale capitaliste, de parvenir à opérer toute une autre synthèse, non pas tant sur le terrain de l’organisation du pouvoir politique que sur celui de la structure des forces productives. L’enjeu devient alors celui de la déstructuration du rapport de capital.

Si l’on cesse de regarder la société comme le théâtre d’un acteur unique – l’intérêt du capital – mais qu’on la considère au contraire comme rapport de capital, on entrevoit alors la difficile synthèse entre les intérêts de deux camps adverses. Si outre le principe régulateur de la valeur d’échange, l’intérêt ouvrier de la valeur d’usage est un puissant moteur de la production sociale, si le pouvoir social est scindé, la dynamique du pouvoir ouvrier – non pas le pouvoir « politique » qui prétendrait gouverner l’État, car il n’existe pas et on n’en sent pas le manque, mais le pouvoir « social » qui, lui, existe et participe dans toute sa puissance au gouvernement de ce monde –, la dynamique de croissance du pouvoir ouvrier et de sa subordination, les termes infinis de sa lutte-négociation pourront être examinés et ressaisis par quiconque en recherchera les lois et le principe de structuration – c’est-à-dire la capacité d’exister en tant qu’organisation sociale post-capitaliste, en tant que communisme.

« Plus de salaire, moins de travail », « le salaire déconnecté de la productivité [6] » : ces deux puissants mots d’ordre de masse qui exploseront lors de l’automne ouvrier de 1969 forment la base politique des premières expériences autonomes d’organisation. Pas seulement et pas tant pour leur aptitude à perturber les appareils des organisations traditionnelles, ni pour leur « capacité immodérée » à générer de la « crise » économique et politique, mais parce qu’on peut y lire la possibilité, l’émergence d’un programme de pouvoir. Avec ces mots d’ordre, le rapport entre le commandement capitaliste sur la production de richesse et la production des besoins sociaux se fissure. La hiérarchie qui s’exprime dans le processus de production, les divisions fonctionnelles au moyen desquelles il discipline le corps ouvrier, se montrent impuissantes à gouverner les exigences sociales et les voies qui les structurent. Entre la composition de classe – c’est-à-dire la structure des rôles, la forme que prennent la circulation des capacités productives, les informations, et les besoins ouvriers – et l’organisation productive, apparaît un hiatus profond qui est d’emblée dualité des hiérarchies, conflit ouvert entre les pouvoirs et leurs principes ordonnateurs. Car la contradiction entre les besoins et la production n’est pas du même ordre que celle qui distingue les « rêves » de la « réalité » : elle exprime un antagonisme entre des systèmes de communication sociale, des formes d’organisation humaine ; elle exprime l’incapacité de la hiérarchie sociale qui régit la production à gouverner la société tout entière, c’est-à-dire le fait que cette hiérarchie n’est qu’une très petite part de la société, qu’une part insuffisante des ressources sociales y converge, et qu’un pôle d’agrégation distinct commence à se constituer.

« AUTOVALORISATION » ET « NOUVEAUX SUJETS »

Les thématiques des « nouveaux besoins », de l’« ouvrier social », de l’« autovalorisation [7] », auxquelles se réfère l’« autonomie », procèdent en droite ligne de cette approche. Le fossé qui sépare la production de capital et l’organisation sociale s’est creusé jusqu’à ce paradoxe : à un individu social plein de capacités, riche d’informations, de connaissances, de besoins, de désirs, correspondra une production pauvre, qui ne parvient à organiser qu’une part de plus en plus restreinte de son temps, qui est aussi la plus misérable et la plus vide de toutes les choses que l’on puisse connaître ou désirer. Une production qui n’est qu’une partie des interrelations sociales de ses agents, qui n’est qu’un fragment et non la synthèse de l’ensemble de la coopération sociale. Et surtout, une production qui ne parvient plus à commander ni à organiser cette coopération. La circulation des fonctions et des connaissances s’ordonne de moins en moins selon les critères du travail productif de capital et des règles de la prestation de travail. Ces règles commandent une quantité de richesse qui n’est plus suffisante pour organiser l’ensemble de la production sociale. Les zones de dispersion, de désordre se sont accrues de manière exponentielle, et on entrevoit déjà les premiers signes fugaces de la possibilité d’un autre principe ordonnateur : la valeur d’usage contre la valeur d’échange, la concrétude des besoins de l’« individu social riche » qui s’oppose à l’univers sériel uniquement capable de détermination quantitative, depuis le besoin reproductif de la force de travail jusqu’au besoin abstrait de la « nécessité », de la « pénurie naturelle ». Ce n’est plus seulement le salaire contre le profit, c’est-à-dire l’autonomie d’intérêts qui s’opposent dans l’unité d’un mécanisme social, mais l’identification d’une opposition possible entre deux modes de production, deux univers de rapports sociaux.

Ce qui permet de passer de la première articulation de ce discours (le salaire) à la seconde (le « mouvement de la valeur d’usage ») c’est en définitive la crise du concept de développement, entendu comme l’aptitude capitaliste à opérer une synthèse de la dualité des pouvoirs qui coexistent dans la production. De ce point de vue, la longue alternance entre périodes de crises et de périodes stagnation qui commence en Italie, comme partout en Occident, au début des années 1970, apparaît à l’autonomie comme l’incapacité capitaliste à réaliser la synthèse de la totalité de l’organisation, de la communication, du savoir social ; l’incapacité à organiser sous l’égide du temps de travail la totalité des ressources sociales, sous la hiérarchie qui le commande la totalité du temps social. Autant dire que la synthèse productive et politique qu’offre le rapport de capital s’avère pauvre si on la compare à la richesse croissante du tissu social qui se constitue au contact des luttes. Ce tissu implique une immense quantité de ressources productives en termes de capacité de coopération sociale, d’échange et d’élaboration d’informations et de connaissances, de commandement du temps social. Le champ de la communication sociale tend à s’élargir démesurément, et se libère en grande partie du principe de prestation qui règle le rapport salarial. Car celui-ci n’est plus en mesure de commander pleinement la hiérarchie sociale : une part croissante de la richesse sociale est affectée au financement non pas de la prestation de travail mais, à travers les formes d’assistance les plus diverses, de la rigidité et du refus qui s’y opposent : le fait d’en être exclu devient alors socialement insignifiant, non marginalisant.

D’autre part, l’usine ne commande plus, à travers le marché du travail, l’ensemble des comportements sociaux, et la coopération sociale apparaît comme plus vaste et plus riche que celle qui anime le travail productif de capital : des groupes sociaux largement exclus du rapport de travail, les jeunes et les femmes, conquièrent force d’expression et pouvoir social. Et, alors que le temps de travail, non seulement est vécu subjectivement comme expropriation de la vie, comme astreinte et misère, mais qu’il se vide objectivement de toute connaissance et de toute force créative, le temps libre cesse en proportion inverse d’être le temps subalterne de la reproduction de la force de travail, pour devenir un temps riche d’échanges et de relations sociales, de communication, de réflexion et de coordination, de connaissances et de ressources substantielles : une force productive en somme, qui n’est pas égale au travail, qui procède d’un régime social plus vaste, qui est résolument habitée par la lutte contre le travail. Cette modification profonde, tissée de réalités nouvelles, qui affecte le mode de production, est un événement puissant dont il faut prendre toute la mesure. Pourtant, elle non plus n’est pas en mesure de constituer à elle seule la force d’une synthèse alternative : il y a trop de choses qu’elle ne sait pas mettre en œuvre, trop de ressources qui lui échappent, même si elle n’a pas un aussi mauvais rapport qu’on le dit avec la technologie, et qu’elle a commencé à entrer sur le terrain de la production non plus seulement comme force de résistance et de sabotage mais aussi comme force créatrice. Ce dont il est question ici, c’est de la transition, de la migration de masse hors du travail productif de capital, et de ses issues possibles.

En définitive, là où l’opéraïsme avait procédé à une série de ruptures sur le corpus théorique du marxisme-léninisme, l’expérience « autonome » ajoute une conception de la crise qui n’est plus celle de « l’effondrement social », de l’explosion, de l’incapacité fondamentale du capital à faire face aux exigences sociales, mais au contraire celle de l’explosion de relations sociales trop riches pour être réduites au rapport de capital, des limites du commandement capitaliste sur l’ensemble de la société : ce n’est pas l’extension de la misère qui est au fondement du « besoin de communisme », c’est celle du mouvement d’émancipation. On est là aux antipodes d’une théorie de la catastrophe : à la base de tout il y a le constat de l’inadéquation, de la pauvreté des rapports de pouvoir existants, face à la richesse des relations sociales qui se sont développées et qui sont devenues effectives.

LA « MIGRATION » DU TRAVAIL SALARIÉ ET LA QUESTION DE L’ÉTAT

Dans cette perspective, la question du « pouvoir » prend une dimension toute particulière : il devient le lieu de l’« identité difficile » de l’autonomie, le lieu où s’articule son expérience organisationnelle contradictoire. Dans toute l’histoire du mouvement ouvrier, aussi bien dans sa version réformiste, social-démocrate, que dans sa version révolutionnaire, la question du pouvoir est la base, le principe directeur de l’identité du projet de réforme sociale. Au sens où la révolution politique prétend précéder la révolution sociale, et où la conquête de l’État apparaît comme la condition de la modification des rapports de production : l’État est donc, selon une logique toute hégélienne, le niveau plus avancé de la coopération sociale, celui qui commande tous les autres. C’est cela – et c’est ainsi que Staline achèvera un propos initié par Marx – qui différencie la révolution prolétarienne de la révolution bourgeoise : la seconde s’est emparée d’abord de la société et ensuite de l’État, tandis que la première est vouée à suivre le chemin inverse et à diriger d’en haut, depuis le point de concentration maximale du pouvoir, la révolution des rapports sociaux.

Rien de tout cela n’existe dans le discours de l’autonomie, parce qu’il a pour objet la transformation « en acte » des rapports de production, la redistribution du pouvoir dans la société bien avant que dans les institutions. Le problème du pouvoir politique n’est pas premier, il vient après et se réduit à la question de savoir comment l’État s’adapte à cette transformation. La question « socialiste » de la conquête de l’État, de la « prise du pouvoir » par le prolétariat, ne se pose en réalité même pas : parce que le nouveau pouvoir qui se fait jour ne se donne aucune représentation étatique, il ne se délègue pas, il ne se distingue pas de ceux qui l’exercent, il n’est pas politique mais « productif », il est « extinction de l’État [8] ». Cette opposition entre l’appauvrissement de la synthèse capitaliste et la richesse des ressources qui lui demeurent étrangères signifie qu’il y a une dispersion du pouvoir social, un glissement des pouvoirs de gestion des ressources de la « puissance abstraite à la coopération sociale » prescrite à l’intérieur du travail salarié aux communautés concrètes qui se structurent informellement autour de l’existence d’un temps social nouvellement conquis et qui, indifféremment, se situent hors du rapport de travail ou le traversent.

Cette opacité dans la distribution sociale du pouvoir, cette dispersion qui met à mal son articulation hiérarchique et qui ôte de la puissance au grand système abstrait et complexe au profit du petit, du simple et du concret, s’attaque aux fondements de l’analyse marxiste du pouvoir. Au sens où celle-ci admet la concentration du pouvoir dans la société du capital et la possibilité de lui donner une forme positive en modifiant la forme de l’État afin d’étendre au maximum la « participation démocratique », d’accroître sa légitimité et les moyens de la contrôler. Mais surgit alors un problème : le discours sur l’État est, chez Marx comme dans toute la pensée politique démocratique, un discours sur l’« égalité » ; le discours sur le communisme est un discours sur le libre développement des « différences », sur la fin du droit et de son abstraction inhumaine. « Chez Marx, le lien entre les deux discours n’est pas dialectique, il est tout simplement inexistant. » On y trouve tout à la fois l’exaltation de la politique, de l’égalité, que sa critique. La révolution socialiste, au nom de l’égalité, pour « mener à son terme la Révolution française », et le communisme, qui en est la critique. Car l’égalité entre les hommes est une abstraction qui passe par-dessus les différences concrètes, les goûts, les tempéraments, les nécessités et les désirs, et elle ne peut le faire que dès lors qu’elle considère les hommes comme des marchandises, interchangeables dans la prestation de travail : en cela, il s’agit d’une égalité strictement politique, parce que l’égalité vraie, matérielle, c’est la reconnaissance des différences, l’abolition du droit. L’« égalité » est le seul fondement possible de toute délégation et de toute participation, le fondement de la politique, sa condition de possibilité en même temps que sa finalité. Mais sa base c’est le marché, le travail salarié où « un homme d’une heure » équivaut à un autre homme d’une heure [9].

L’« intérêt général » du monde politique est fondé sur cette équivalence générale du monde des marchandises, sur l’abstraction du travail salarié ; mais la « critique de la politique », la critique des rapports de représentation repose elle aussi sur une base puissante. Que se passe t-il en effet quand le temps de travail, où tous sont égaux, perd de son pouvoir et de sa force productive, qu’il devient un fragment de l’ensemble du temps social, tandis que le temps du non-travail cesse d’être une fonction subordonnée de la reproduction sociale et commence à participer de la richesse des forces productives ? Quand les rapports entre les hommes gagnent en richesse au point de ne plus se laisser mesurer par un principe d’équivalence et que la communication sociale commence à se structurer autour d’un temps qualitatif, riche de différences, qui se soustrait au commandement du salaire ? Le discours de l’égalité cesse de gouverner le processus de libération, ce qui soulève un problème nouveau : comment faire pour articuler le pouvoir non pas à l’égalité abstraite qu’impose le marché, mais aux différences concrètes qui animent le temps nouveau de la coopération sociale riche ? Marx parlait de general intellect, de production détachée de la nécessité [10]. Comment fonctionne la délégation des pouvoirs quand la production sociale de richesse commence à se dégager des liens du travail abstrait, quand la participation de chacun à la production ne se réduit plus à son temps de travail mais qu’elle ressort de sa qualité d’« individu social riche » ? Comment peut-on se représenter des personnes qui participent de la société non plus à la mesure d’une prestation de travail mais plus largement par ce qu’elles font, savent, veulent et désirent, puisque tous ces aspects relèvent aujourd’hui de la puissance de la coopération sociale ?

Tout cela n’est pas absolument vrai : le temps de travail est encore le fondement réel de la production et c’est de lui que la délégation, l’égalité, le « politique » tirent leur force matérielle ; mais cette libération du temps social existe et elle n’est pas marginale, elle est capable d’effets puissants et elle traverse de sa force de délégitimation toutes les institutions. Ce qui éclate à tous les niveaux, ce n’est pas une demande de « participation » sur fond d’égalité, mais l’exigence d’une redistribution élargie, d’une diffusion du pouvoir, d’une autonomie des espaces où il s’exerce, sur fond de « différence », d’irréductibilité à l’« intérêt général » et au principe de majorité. Les mouvements de lutte de ces années-là, partout, portent cette marque : ils ne demandent pas une gestion différente du pouvoir, ils ne revendiquent pas l’« égalité » c’est-à-dire la légitimité majoritaire : ils sont l’affirmation d’une différence irréductible qui devient, en tant que telle, demande de pouvoir, ouverture de négociations, revendication d’autonomie. Revendication d’avoir voix au chapitre en tant que « différents », et non en tant qu’égaux, revendication d’une reconnaissance du pouvoir inhérent à cette différence même.

Le mouvement de 1977 était composite et très ancré dans la société, il comptait peu de « marginaux », il avait toutes les cartes en main pour poser des questions « politiques », mais son identité était celle du « différent », les langages qu’il parlait étaient spécialisés et intraduisibles, comme le dialecte d’une ethnie qui cherche à se défendre contre la langue officielle. La « marginalité » n’était pas pour lui une caractéristique sociale, mais un choix politique, une critique de la politique. Mais ce n’est qu’un exemple parmi d’autres : les noirs, les femmes, les jeunes, les vieux, les pédés, les minorités nationales, techniques, linguistiques ou religieuses ; le trait dominant des « mouvements », ou de cette période, a été la recherche d’une identité non « politique », centrée sur une différence à faire reconnaître, à faire respecter, à partir de laquelle négocier des espaces de gestion des ressources [11].

LE RAPPORT AVEC LES INSTITUTIONS DANS L’HISTOIRE DE L’AUTONOMIE

Dans cette transformation sociale, dans cette question du passage des pouvoirs du travail vers le non-travail, la question du pouvoir d’État se pose toujours en termes de négociations, jamais en termes d’« accession » ou de remplacement. Dans l’histoire de l’Autonomie, cela signifie qu’elle se pose toujours en termes « tactiques », jamais en termes de « stratégie », et qu’elle n’a pas vocation à devenir le cœur de l’identité politique. Le problème tactique, c’est de réduire les résistances ; le problème stratégique c’est de construire le mécanisme de commandement du processus. Le problème est « tactique » au sens fort dans la première phase du mouvement, jusqu’à la dissolution de Potere operaio – et au sens faible dans la seconde phase, celle de l’aire de l’autonomie proprement dite.

Être tactique « au sens fort », cela signifie être capable d’exprimer une identité politique et organisationnelle complexe, un projet de parti. La stratégie appartient au mouvement : c’est le communisme, la tactique est l’affaire du parti : levée des obstacles et capacité de rupture. Lorsqu’on désigne Potere operaio comme le « parti de l’insurrection », c’est cela que ça veut dire. « Insurrection » ne renvoie pas ici à un projet de pouvoir politique – ni « tout le pouvoir aux soviets », ni « gouvernement ouvrier » – mais à une recomposition du mouvement, à une rupture du contrôle politico-social à partir de la force unificatrice d’un certain nombre de mots d’ordre comme celui du « salaire garanti », à même de concentrer les énergies, pour enfoncer un coin, faire reculer les institutions et élargir les espaces du mouvement. Unifier le mouvement, démanteler le contrôle, voilà l’enjeu. Et il ne s’agit pas de contrôle militaire, sinon en dernière instance : il n’est pas ici question de guerre, mais d’hétérogénéité dans la composition de classe, de points forts et de points faibles, de contradictions et de la possibilité de trouver ce plus petit dénominateur commun qui permette de frapper et de recommencer à croître, à un niveau plus avancé. On ne parle pas ici de prendre le pouvoir mais de rompre des digues.

Mais il y a là une insistance, une inquiétude, une exagération qui n’ont jamais été confirmées dans les faits. Insistance sur la force des digues, inquiétude quant à la consistance du mouvement, exagération de la nécessaire frontalité du conflit : le blocage des luttes, la décomposition de classe, le reflux face à la restructuration semblaient être des passages obligés du discours sur la rupture. En réalité, toutes les digues ont été contournées à peu de frais et la crise économique a donné la mesure non pas tant de la virulence de la contre-attaque capitaliste que de l’ampleur des espaces conquis par le mouvement. Le mouvement du refus du travail n’a pas pris d’assaut la société politique, il a commencé à lui tourner autour. Les instruments de gouvernement ont été maintenus mais leurs effets sélectifs ont été de plus en plus bridés et une large part de richesse a été affectée, de manière indifférenciée, au paiement du consensus : au fond, ce mouvement a anticipé, a chevauché la restructuration capitaliste, en la pliant au respect de sa propre unité, en la rendant contradictoire, en érodant sa capacité de commandement social et en élargissant ses propres espaces de pouvoir et de gestion. Formellement, la rigidité des institutions n’a pas cédé d’un pouce, au point de rendre impossible toute forme de représentation politique de cette mutation, de refouler jusqu’à la question de sa légitimité. Mais cette opération se paya d’un lourd tribut et généra à la fois une fragilité substantielle et une perte sèche de la capacité à gouverner.

C’est dans ce glissement d’un niveau de confrontation à l’autre qu’a sombré le projet politique de Potere operaio. En 1973, le groupe entre en crise. L’unification « tactique » qu’il propose apparaît réductrice face à la multiplicité des niveaux de conflit qui se sont ouverts, des langages parlés par le mouvement, des espaces d’expansion ouverts à la richesse de sujets sociaux à l’identité collective complexe, irréductibles à une « unité » du moment. Vouloir lire la complexité du mouvement à travers une grille simplement anti-institutionnelle apparaît à la fois impossible, non nécessaire et d’un schématisme extrême. C’est là dessus que se détermine la dissolution de Potere operaio.

Pour l’autonomie, la perspective qui s’ouvre alors est celle d’une adhésion totale au mouvement, qui passe par l’abandon de tout projet de « grande tactique », de centralisation ou d’unification qui déborderait le terrain effectif ouvert par les contenus et les stades de croissance du mouvement au jour le jour. Il n’est plus possible de séparer tactique et stratégie, parti et mouvement, politique et communisme. Le seul terrain d’unification du mouvement qui semble encore praticable n’est pas politique mais productif, c’est la synthèse pratique des espaces de pouvoirs qui ont été conquis peu à peu : le pouvoir communiste grandit de jour en jour dans l’affrontement entre travail et refus du travail, selon des formes et des modalités qui varient d’une fois sur l’autre. C’est sur ce même terrain que doit se poser le problème de la tactique et que la question de l’État doit être résolue.

Il n’y a pas de place pour une identité de mouvement différente, ni plus simple que la construction du communisme qui grandit dans la société. Le commandement politico-militaire de l’État doit être combattu partout où il s’impose comme contradiction spécifique, et dans ses ultimes ramifications qui sont peu à peu rongées. La question de l’État cesse d’être le lieu d’une facile identité « tactique », elle s’est réintégrée à la dimension plus complexe de la constitution des rapports de production émergents. Expansion des espaces sur le terrain où ils s’ouvrent : en aucun cas concentration des forces autour d’une unité minimale et « représentative » mais exploration en profondeur des hétérogénéités, des discontinuités dans le tissu de classe, parce que c’est là que se constitue le pouvoir nouveau. Lequel est diffus, disséminé, non synthétique.

Tout cela implique un déplacement général de l’attention au niveau des thématiques et des objectifs et pas seulement des formes organisationnelles : de l’« insurrection » à la « lutte de longue durée », des « échéances » autour d’objectifs unificateurs à l’« appropriation ». La pratique de l’appropriation devient le trait identitaire peut-être le plus remarquable de l’aire politique qui se constitue. Appropriation des biens, c’est-à-dire expropriation, illégalité de masse, « violence diffuse » ; mais aussi autoréduction des tarifs des services publics, c’est-à-dire extension de la légalité sur la base du consensus ; et « appropriation » en usine de la réduction de l’horaire de travail, unilatérale et non négociée, mise en œuvre concrète d’une décision partisane, d’un « décret ». L’appropriation, en somme, comme dépassement de la négociation, exercice d’un pouvoir de fait sur la distribution de la richesse comme sur le temps de travail, partout où c’est possible : un mot d’ordre qui correspond bien à une analyse « moléculaire » du pouvoir, dont une limite évidente réside dans sa conception « artisanale » de la lutte : son localisme, sa réduction du problème de l’évaluation générale des rapports de forces à la pratique locale du contre-pouvoir. Car à chaque fois qu’une lutte gagnera en puissance jusqu’à poser des problèmes d’ordre général pour le mouvement, à chaque fois que le niveau de l’affrontement s’élèvera jusqu’à prendre une valeur exemplaire, ce discours montrera ses limites, tiraillé entre l’affirmation d’une identité pleinement sociale et le besoin de politique, d’une « représentation générale » des forces en présence, de la concentration des ressources.

Cette contradiction ne sera jamais dépassée. Elle explique à la fois la vitalité de l’aire de l’autonomie, sa dissémination, sa capacité à interpréter ce qui est nouveau et à y adhérer, et la pauvreté, le morcellement de ses niveaux d’organisation ; mais aussi sa propension constante à mettre en exergue, d’un point de vue minoritaire, l’exemplarité ses actions, sa volonté d’affronter les problèmes irrésolus de l’identité et de du conflit politiques. Dans ce contexte, la question du contre-pouvoir, qui était un point d’appui puissant mais local pour telle ou telle expérience organisationnelle, est érigée en idéologie collective, en identité générique du mouvement. Une identité impossible parce qu’une modification de la distribution sociale du pouvoir ne crée un « contre-pouvoir » que dans des cas extrêmes, pour des couches sociales bien particulières, strictement définies par leur exclusion de tout rapport de participation. Car en général, les mécanismes de la négociation informelle, et en particulier la forme de l’appropriation des ressources – monétaires ou de temps – qui se manifeste dans la perte d’efficience du rapport de prestation, constituent des solutions moins dispendieuses socialement et politiquement. Une identité impossible, mais qui tend naturellement à se présenter comme la pratique « normale » du rapport avec le pouvoir, dès lors que le tissu institutionnel auquel on s’affronte est marqué par sa rigidité, son incapacité à se modifier et à se réformer, au point que la question du pouvoir se pose quotidiennement en termes totalitaires. Car on a affaire à un tissu institutionnel qui tend à gagner à la classe poli- tique tous les champs d’expression sociale, à jouer ses cartes non pas sur le terrain du monopole de la représentation légitime mais sur celui, socialiste, du monopole de la communication sociale.

Dans cette acception du contre-pouvoir, la question de l’État ne constitue que marginalement le lieu de l’identité sociale et politique du mouvement : si c’est vrai d’un certain nombre d’expériences organisationnelles importantes, mais limitées, cela ne deviendra jamais la trame effective des expériences de lutte les plus consistantes. Ainsi, l’histoire de l’autonomie semble, au cours de ces années, dépourvue d’un réel point focal : on a, à Rome et Padoue, deux expériences solidement enracinées dans de larges franges du prolétariat jeune et ouvrier ; à Milan, des expériences d’une grande richesse, de l’assemblée autonome d’Alfa aux Circoli del proletariato giovanile [12], inscrites dans une mobilité organisationnelle pratiquement inextricable ; à la FIAT de Turin, une séquence de très grandes expériences de lutte, de l’occupation de 1973 aux luttes de 1974, jusqu’aux piquets de ville de 1979, sans trame organisationnelle stable et identifiable [13] ; partout, une quantité énorme de collectifs locaux, disséminés, impossibles à recenser ; l’explosion du mouvement de 77 à Rome et à Bologne, irréductible aux expériences d’organisation antérieures mais qui les englobe toutes. Dans cette logique complexe, faite de discontinuités et de discordances entre luttes et organi- sation, le mouvement du refus du travail côtoie une histoire politique qui, quand bien même elle voudrait y adhérer et elle s’en nourrit continuellement, ne parvient pas à apporter de réponse aux problèmes qu’il pose. C’est une histoire dont la clef est simple : une adhésion aux niveaux les plus élevés du conflit social de ces années- là, et une incapacité d’élaborer une identité suffisamment articulée pour rendre compte de l’ensemble du tissu communicationnel du mouvement et pour s’y rapporter sans avoir recours à la fonction exemplaire de l’expérience guide.

Dans ce contexte, le mouvement de 77 occupe une place toute particulière : à cause sa force d’impact, de la nouveauté qu’il exprime, de la manière dont il réinvente tous les termes de la question. L’autonomie est la seule aire politique qui entre en contact avec le mouvement, qui l’alimente et qui s’en nourrit. C’est aussi par conséquent la seule à y apporter ses limites et ses erreurs. Le mouvement de 77 donne à voir le minoritarisme et le minimalisme du projet politique de l’autonomie, et le mystère du problème irrésolu du « politique » en elle. Il révèle aussi qu’elle seule a tenté d’interpréter le processus de transformation qui nous traverse et de lui donner de la puissance. Mais surtout, il redistribue les cartes et il ouvre les horizons : l’ampleur de la mobilisation a brisé, probablement pour toujours, ce goût très typique du Risorgimento pour les petits nombres qui avait survécu – seul « léninisme » possible – à l’effondrement de l’idée de parti. Et, en même temps, la multiplication des langages, la désagrégation du jargon « politique », l’explosion du discours sur les « différences » ont mis sur la table, dans la pratique, l’urgence, la possibilité et les ressources d’une identité politique complexe, arrimée à la richesse des forces productives existantes, irréductible à l’anti-institutionnalisme rituel de l’histoire « autonome » que l’on vient de traverser.



Notes :

[1] Sur le site des éditions de l’éclat, présentation, préfaces et sommaire de l’ouvrage.

[2] La Horde d’or, N.d.t.

[3] L’autonomie, les autonomies, est extrait de l’introduction à l’anthologie dirigée par Lucio Castellano, Aut. Op. La storia e i documenti : da Potere operaio all’Autonomia organizzata, Savelli, 1980. Sur le refus du travail on pourra lire cet autre extrait de La horde d’or : Le refus du travail - L’orda d’oro.

[4] Sur l’une des brochures issues de l’assemblée autonome de Porto Marghera on lit : « Les ouvriers ne vont pas à l’usine pour faire des enquêtes mais parce qu’ils y sont contraints. Le travail n’est pas un mode de vie, mais une obligation de se vendre pour vivre. C’est en luttant contre le travail, contre la vente forcée de soi-même que nous nous opposons à toutes les règles de la société. C’est en luttant pour travailler moins, pour ne pas mourir empoisonné par le travail que nous luttons contre la nocivité. »

[5] Formulées durant les années 60, les analyses opéraïstes ont nourri nombre d’interventions politiques ultérieures. Voir, par exemple, Lutte contre le travail - Mario Tronti, texte extrait d’Ouvriers et capital, de Mario Tronti, réédité en 2016 par les éditions Entremonde.

[6] « “Salaire dissocié de la productivité”, “salaire variable indépendante”, “plus d’argent, moins de travail”. Ces slogans, diffusés et répétés maintes fois entre 1968 et 1969, de la Saint-Gobain à la Fiat Mirafiori, de l’Italsider de Tarente à la Pétrochimie de Marghera, avaient la résonance insupportable de la craie crissant sur le tableau noir aux oreilles des programmateurs du centre-gauche, des managers d’entreprise, de la presse bien-pensante, mais aussi des progressistes en mal de “justice sociale”. Des sous et encore des sous, réclamaient les ouvriers d’usine en 68-69, peu soucieux de l’“intérêt général” comme du système de compatibilité prescrit par le développement capitaliste. [...] Ce “droit à la vie”, réclamé par l’ouvrier sans qualités de l’usine fordiste, est une chose simple et irréfutable. » Paolo Virno, « Le salaire comme variable indépendante », réédité dans L’usage de la vie et autres sujets d’inquiétude, éditions de l’éclat.

[7] La formation de l’autovalorisation – laquelle intervient toujours à l’intérieur de rapports de production existants – est selon Toni Negri « l’analyse du mécanisme autonome et singulier où se développe la révolution dans son caractère prolétarien » (« Préface à la nouvelle édition italienne de La Domination et le Sabotage » [1979], dans Usines et ouvriers : Figures du nouvel ordre productif, Maspero, 1980 – disponible en ligne). Sabotage et refus du travail apparaissent de ce point de vue comme des formes de cette autovalorisation. Voir aussi « Sabotage et autovalorisation ouvrière », ibidem.

[8] « La classe ouvrière doit briser, démolir la “machine d’État toute prête”, et ne pas se borner à en prendre possession. [...] La base économique de l’extinction totale de l’État, c’est le communisme arrivé à un si haut degré de développement que toute opposition disparaît entre le travail intellectuel et le travail manuel et que, par conséquent, disparaît l’une des principales sources de l’inégalité sociale contemporaine, source que la seule socialisation des moyens de production, la seule expropriation des capitalistes ne peut en aucune façon tarir d’emblée. [...] Aussi n’avons-nous le droit de parler que de l’extinction inévitable de l’État, en soulignant la durée de ce processus, sa dépendance vis-à-vis de la rapidité avec laquelle se développera la phase supérieure du communisme, et en laissant complètement en suspens la question des délais ou des formes concrètes de cette extinction », L’État et la révolution, Lénine, 1917.

[9] « La concurrence suppose que [...] les hommes s’effacent devant le travail ; que le balancier de la pendule est devenu la mesure exacte de l’activité relative de deux ouvriers, comme il l’est de la célérité de deux locomotives. Alors, il ne faut pas dire qu’une heure d’un homme vaut une heure d’un autre homme, mais plutôt qu’un homme d’une heure vaut un autre homme d’une heure. Le temps est tout, l’homme n’est plus rien ; il est tout au plus la carcasse du temps. » Karl Marx, Misère de la philosophie [1847], Paris, Éditions Sociales, 1972.

[10] Quelques notes à propos du general intellect Paolo Virno

[11] Gilles Deleuze et Félix Guattari tenteront également, à travers la notion de minorité, d’exprimer la double irréductibilité (à la forme-État et à la forme capital) de ces « communautés concrètes qui se situent hors du rapport de travail » : « De manière générale, les minorités ne reçoivent pas davantage une solution de leur problème par intégration, même avec des axiomes, des statuts, des autonomies, des indépendances. Leur tactique passe nécessairement par là. Mais si elles sont révolutionnaires, c’est parce qu’elles portent un mouvement plus profond qui remet en question l’axiomatique mondiale. La puissance de minorité, de particularité, trouve sa figure ou sa conscience universelle dans le prolétaire. Mais, tant que la classe ouvrière se définit par un statut acquis, ou même par un État théoriquement conquis, elle apparaît seulement comme “capital”, partie du capital (capital variable), et ne sort pas du plan du capital. [...] On voit mal ce que serait un État amazone, un État des femmes, ou bien un État des travailleurs précaires, un État du “refus”. Si les minorités ne constituent pas des États viables, culturellement, politiquement, économiquement, c’est parce que la forme-État ne convient pas, ni l’axiomatique du capital, ni la culture correspondante », Mille plateaux, Éditions de Minuit, 1980.

[12] Sur ces « Cercles du jeune prolétariat », voir notamment le chapitre 10 – Des bancs publics aux centres sociaux, p. 479.

[13] En 1974 à la FIAT, dans le contexte de la « reconversion industrielle » qui commence, des grèves, débrayages, manifestations se succèdent de janvier à octobre, jusqu’à l’appel à la grève générale des syndicats ; voir également le chapitre 10 – L’Année frontière. À propos de la mobilisation de 1979, voir au chapitre 12, Paolo Virno – Do you remember counterrevolution ?, p. 595.

Une recension du livre : Mai 68 dans le primes transalpin

Le texte du livre est désormais accessible en ligne in extenso



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