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A propos de la grève à la Commune - CDN d’Aubervilliers

Publié, le mercredi 3 octobre 2018 | Imprimer Imprimer |
Dernière modification : mercredi 3 octobre 2018


Un conflit entre l’équipe de la Commune d’Aubervilliers et sa direction a donné l’occasion de diverses prises de positions publiques que nous publions ci-dessous.

Deux de ces tribunes soutiennent la direction : celle de M. Badiou et celle de M. Tackels. Une soutient les gréviste, elle est signée par M. Neveux.

Une manifestation de soutien aux grévistes aura lieu ce mercredi 3 octobre entre 18h et 20h30 devant le bâtiment du théâtre. [1]

Le contenu des tribunes de M. Tackels et de M. Badiou est suffisemment préoccupant pour nous inciter à rappeler certains points qui ne sont pas des détails.

Le droit de grève est indiscutable, et sa remise en cause est inadmissible. Quelles que soient leurs raisons pour le faire, les salariés d’un Centre Dramatique National jouissent de ce droit à l’instar de n’importe quel salarié. Contrairement à ce qu’écrit M. Tackels, les grèves de 2003 ne furent pas une répétition de l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie. Elles furent un événement décisif qui permit d’établir un rapport de force dont jouissent tous les intermittents depuis lors.

Nous sommes fiers de nous être mis en grève en 2003, de l’avoir refait en 2014. Et nous sommes prêts à le refaire en 2018 et 2019 et après, si les droits des chômeurs, précaires, intermittents et permanents devaient être à nouveau mis en cause.

L’actuelle directrice de La Commune, Marie-Josée Malis, doit le savoir, puisqu’elle était gréviste en 2014 au festival d’Avignon. Ni sa nomination à la direction d’un CDN, ni son élection à la présidence du Syndéac (Syndicats des directeurs de théâtres publics) n’ont pu nettoyer sa mémoire de combien la grève est difficile à décider, mais vitale à organiser et à tenir.

Dans une autre tribune, M. Badiou, dénonçant le travail de sape d’une partie de l’équipe du théâtre opposée à la direction, appelle à ce que le CDN d’Aubervilliers devienne « plus homogène encore à son goût du travail, de l’art théâtral et de l’amitié politique. ». Nous n’avons pas la même conception ni du travail, ni de la démocratie, ni du théâtre : si un directeur de théâtre est encarté dans quelque parti, tous les artistes, techniciens, personnels administratifs doivent-ils lui emboîter le pas dans ses convictions ?

Le dialogue ne se fait pas qu’entre amis, heureusement, le travail non plus, c’est une évidence. Nier cette vérité, c’est penser qu’on est libre de licencier, ou d’obliger autrui à se taire ou se démettre.

Le droit de grève, le droit du travail, les droits syndicaux, c’est - entre autres choses - ce que nous sommes nombreux à défendre et à avoir défendu dans des collectifs ou dans les têtes de cortèges contre la loi Travail et son monde.

La Cip-Idf, n’est pas un syndicat, chacun le sait. Si nous nous sommes constitués en coordination, c’est bien parce qu’il nous semblait en 2003 qu’il y avait une forme politique à inventer au-delà des représentations syndicales traditionnelles. Pour autant, certains syndicats sont nos partenaires. Nous affirmons que le monologue patronal interdisant toute activité syndicale, ou visant à discréditer celle-ci par tous les moyens, est mortifère, dangereux, que ce soit dans un hypermarché ou dans un théâtre.

Dans ce sens, ici encore, nous refusons l’exception culturelle. Le monde de la culture n’est pas indemne des conflits politiques, sociaux, ou humains. Vouloir les résoudre par le mépris, la rancœur confite depuis des années, la violence et l’arbitraire, sous le prétexte que tous les moyens sont bons puisque le projet est bon, c’est absurde.

Nous appelons la direction actuelle de la Commune à entendre les revendications des grévistes et y répondre de manière digne de l’expérimentation sociale qu’elle prétend activer.

Ps : On nous apprend depuis Notre-Dame-Des-Landes que le groupe Vinci, promoteur du projet d’aéroport du grand Ouest, mais aussi maître d’œuvre du mur anti-migrants de Calais sponsorise La Commune. Quelles conclusions tirer de ce partenariat en opposition manifeste avec les positions publiques de ce théâtre sur la question des exilés ?

Préavis de grève pour la journée du 20 septembre 2018 Théâtre de La Commune, CDN d’Aubervilliers

Les salarié.e.s du Théâtre de La Commune, centre dramatique national d’Aubervilliers, sont tou.te.s rassemblé.e.s autour d’une volonté tenace : travailler le plus efficacement possible à remplir les missions que ce lieu emblématique de la région parisienne s’est vu confier. La tâche est exaltante, le personnel impliqué, et l’organisation parfaitement « fonctionnelle » au moment de la prise de poste de Marie-José Malis en janvier 2014, comme elle l’explique elle-même dans un entretien avec Arnaud Laporte publié dans le trimestriel THEATRE(S), Été 2017.

Depuis, en 4 ans et à budget constant, 12 ruptures conventionnelles, 4 suppressions de postes, des restructurations dans chaque service, et des changements arbitraires d’attributions, ont lourdement désorganisé notre structure.

L’impossibilité de parler simplement du travail, le discrédit et la mise de côté d’une partie du personnel, ainsi que la désagrégation du dialogue social, ont tendu voire rendu impossibles les rapports dans l’entreprise.

Aujourd’hui, les salarié.e.s sont épuisé.e.s moralement, et parce que nous ne voulons pas voir cette situation perdurer ou s’aggraver, nous nous voyons contraints de déposer un préavis de grève reconductible à partir du 20 septembre 2018, de 0 heure à 24 heures.

Nous demandons :

- L’arrêt immédiat de pratiques de gestion du personnel nocives

- Le respect de l’institution représentative du personnel

- L’ouverture d’un audit social RH et, dans l’attente des conclusions :

. le maintien dans l’emploi, et dans leurs attributions, des salarié.e.s en poste . le gel de toute nouvelle création ou suppression de poste, et des restructurations en cours

Nous espérons, par cet acte fort, faire entendre notre volonté inébranlable de stopper un fonctionnement inopérant et pathogène, et de reconstruire tous ensemble une organisation de travail basée sur le respect des salarié.e.s, la confiance en leurs compétences, et la concertation.


Chères amies, chers amis,

Vous savez ce que mon entreprise de pensée, philosophique, politique, artistique, doit au théâtre de la Commune dirigé par Marie-José Malis, surtout depuis que m’a été interdit, dans les faits, de continuer mon enseignement à l’Ecole Normale Supérieure. C’est encore en ce lieu devenu si singulier, si attachant, que sera ponctuée la sortie de mon dernier « grand » livre de philosophie, L’Immanence des vérités, les 1 et 2 octobre. Vous recevrez sur ce point un courrier séparé.

Ce théâtre, largement ignoré par la critique médiatique, à raison de ses engagements de toute nature, est aujourd’hui traversé par une crise, dont je trouve, personnellement, qu’elle ressemble à un complot. Voici une synthèse de la situation, tirée notamment d’un cri d’alarme lancé par la directrice du théâtre, Marie-José Malis, par moi ramené à ce que crois être l’essentiel, et commenté dans des termes dont j’ai seul la responsabilité.

Il y a, au théâtre de la Commune une grande difficulté de travail avec quelques salariés hostiles à la direction et à son projet. Certains de ceux qui ont fréquenté ce théâtre récemment ont peut-être remarqué des dysfonctionnements faisant symptôme d’une crise cachée. Depuis quelques semaines, un conflit s’est ouvert plus explicitement : Une lettre a été adressée par ces quelques salariés en juillet aux tutelles pour dénoncer la direction. Pour le moment, il semble que les tutelles n’ont pas bronché. Un site Facebook a été ouvert qui dénonce la direction « pathogène » du théâtre de la Commune.

Cette campagne, il est difficile de l’arrêter vraiment, parce que ceux et celles qui la portent, sont des salariés protégés par leur mandat de représentants du personnel et délégués CGT. C’est une campagne dont on peut redouter qu’elle ira le plus loin possible : presse, calomnie, etc

Un préavis de grève reconductible a été déposé pour le 20, qui est justement la date de la première de Dom Juan, que la Commune reprend pour la rentrée. Cette crise et la désorganisation qui en résulte font craindre une très faible fréquentation de ce spectacle. La direction, et la large majorité de salariés du théâtre qui l’appuie, essaient de parer à ces menaces, mais il est évident que le travail risque d’être fortement désorganisé. Le théâtre lance donc un appel pour qu’il y ait du monde dans la salle, que ses amis soient là, durant les premiers jours de Dom Juan, pour que les comédiens aient le bonheur de faire leur métier, et que soit déclarée aussi, publiquement, notre amitié pour un vrai théâtre d’aujourd’hui. Les autres travailleurs du théâtre vont eux-mêmes prendre la parole. Il sera ainsi possible de « traiter » cette attaque de telle sorte que ce théâtre comme lieu devienne plus homogène encore à son goût du travail, de l’art théâtral et de l’amitié politique.

Je considère comme relevant de tous mes engagements et de leur logique propre, de répondre à cet appel de la façon la plus constante et la plus présente. C’est pourquoi j’en informe tous ceux qui suivent le courrier sur mes activités.

Par ailleurs, j’invite tous ceux qui le peuvent matériellement à être présents le jeudi 20 septembre, voire les jours qui suivront, pour que soit brisée une tentative qui, sous le pavillon d’un « syndicalisme » de pacotille, vise en fait à faire la sale besogne de tous ceux, hélas nombreux, que l’activité de ce théâtre — en plein milieu populaire, avec ses spectacles, son Ecole des Actes, ses larges ouvertures aux circonstances du lieu et du temps, novatrices et fraternelles — irrite et enrage. Ceux-là, disons-leur qu’ils ne passeront pas.

Alain Badiou


Lettre aux grévistes du 20 septembre au Théâtre de la Commune

Depuis la cordillère des Andes colombiennes où je vis maintenant, je viens de lire un « message indésirable » d’Alain Badiou, en furetant dans le monde électronique. Voici 24 heures qu’il m’est impossible de dormir.

Je l’ai découvert quasi en temps réel, au moment de la première représentation de Don Juan, et cela me rappelle de très, très mauvais souvenirs.

J’ai été le compagnon de route de Didier-Georges Gabily, jusqu’à sa disparition sidérante au mois d’août 1996, et je reste traumatisé — il n’y pas pas d’autre mot — par ce qui s’est passé au mois de juillet 2003 : cinq mois de travail pour honorer la mémoire d’un immense poète de la scène réduits en fumée en une minute — l’annulation du festival d’Avignon 2003. Je pense que ceux qui ont vécu un tel moment savent très bien ce que représente ce geste. La bibliothèque d’Alexandrie en flammes. Impossible de mettre des mots sur un tel événement, comme sur celui de la disparition programmée du musée national de Rio de Janeiro.

J’apprends donc que vous allez faire grève, empêchant ainsi la tenue de la première représentation de Don Juan au Théâtre de la Commune.

Je vous écris, même de loin, car cette situation m’importe, me préoccupe, et pour tout dire, me semble essentiel à la survie ou à la disparition de tout service public au service de l’art — qui est notre horizon, dans les dix ans qui viennent, vous le savez aussi bien que moi.

Je vous écris, parce que je ne comprends pas ce qui se passe, et que je veux comprendre ce qui se passe.

Et je souhaite être le plus clair que possible : je ne suis pas un ami de la directrice de votre théâtre. Quand j’ai été remercié de mon poste, essentiel pour la survie d’une politique publique au services des artistes, elle ne m’a fait aucun signe (comme la quasi-totalité de ses congénères), mais c’est un signe de l’époque : nous sommes tous tellement occupés. Elle doit résonner en vous, cette phrase, ce mot, l’occupation, être occupé : c’est pour tourner la page que se sont construit, avec courage et détermination, les premiers syndicats de l’après-guerre en faveur du travail des artistes. Gérard Philippe fut une boussole sur ce chemin, et nous ne l’oublierons jamais.

Immédiatement j’ai reconnu en Marie-José Malis une très grande artiste, et cela n’a pu échapper à tous ceux qui regardent vraiment la scène. Je me souviens de ce soir d’hiver, où je prenais le bras de Philippe Lacoue-Labarthe, le souffle coupé, au bord de la mort, qui avait tenu à venir voir Œdipe, le Tyran, sa pièce obsessionnelle, à laquelle il dédia toute son existence, jusqu’à en disparaître lui-même. C’est la dernière pièce de théâtre que Philippe a vue, et comme le rappelle si justement Ariane Mnouchkine, un acteur doit toujours jouer en pensant que dans la salle, il y a une personne qui voit du théâtre pour la première fois, et une autre qui vient voir son dernier spectacle. Marie-José Malis est une artiste d’évidence, une personne remarquable, qui quand elle est venue dans mon « bureau » du ministère de la culture, en tant que responsable du nouveau département dédié à la recherche produite par les artistes, a tenu un discours que je n’avais jamais entendu : nos maisons doivent repenser l’acte de transmission, comment va-t-on passer le relais aux générations qui viennent ? Nous n’en sommes pas restés aux paroles, et quelques mois plus tard, le Théâtre de la Commune, après le Théâtre humain trop humain de Rodrigo Garcia, accueillait une rencontre importante réunissant de nombreux artistes chercheurs — oui cela existe, c’est même leur définition, leur ADN, comme on dit aujourd’hui dans les magazines. Je ne sais si vous mesurez l’importance de votre tâche, et celle de votre théâtre : l’histoire se souviendra qu’Alain Badiou y fit un acte mémorable, quelques jours après les attentats de 2015 à Paris. Ici en Colombie, pays dédié à 50 ans de violences intestines, cette « conférence » est un levier essentiel. Grâce à vous, qui avez ouvert la porte et allumé la lumière dans ce théâtre, ce soir -à. Vous avez donc oublié ce soir-là ?

Et voilà que j’apprends ce matin que vous désavouez votre direction. Je voudrais comprendre : qui êtes-vous, combien êtes-vous, qui représentez-vous, que défendez-vous ? je vous écris pour avoir des réponses précises. Je vous écris surtout pour savoir — c’est finalement le seul terme précis qui m’est parvenu ici à Tinjaca, dans la cordillère des Andes où je vis maintenant, loin des scènes, avec mes chiens, mes chênes et mes oliviers — ce que vous nommez une direction pathogène. Je voudrais comprendre. La langue que vous employez dans votre communiqué ne me parle pas, réellement, je ne la comprends pas, vous ne parvenez pas à nous faire comprendre ce qui se passe. Que signifie « le discrédit et la mise de côté du personnel » . Vous ne pouvez plus faire e la politique de cette façon, qui ainsi tue la politique pour longtemps. Expliquez-nous les faits, nous sommes capables d’entendre, et bien évidemment, vous avez des choses à dire, mais excusez-moi de vous le dire, en procédant de cette façon, vous détruisez votre outil de travail, et plus grave vous vous faites les fossoyeurs du service public, qui dans les dix ans à venir aura totalement disparu, si vous continuer dans vos hantises, morbides et obsessionnelles.

Une petite précision s’impose, puisque nous parlons de syndicalisme. J’ai adhéré au SNES, lorsque j’étais enseignant du secondaire. J’avais bien senti, d’emblée, que nous n’étions rien, de purs jouets corveables à merci. Depuis trente ans, je m’échine à écrire, un travail extrêmement ardu, sans aucune reconnaissance financière. Soyons précis : j’ai écrit la biographie de Walter benjamin, et ce travail a été rémunéré 4 400 euros, et quelques centaines d’euros comme aumône annuelle dans les années suivantes. Je viens de faire une « simulation de la retraite », et je vais recevoir 470 euros dans 9 ans, à l’âge de 62 ans, ou 560 à l’âge de 67 ans. Et pourtant je n’ai pas chômé, cela va sans dire, mes livres, 18 en tout, témoignent par eux-mêmes. Mais le plus drôle (à pleurer) est que le formidable logiciel d’info-retraite m’a demandé de préciser le nombre d’enfants que j’ai omis de déclarer, car (sic) vous manifestez un grand nombre de congés parentaux non-déclarés. Ultime précision : comme Alain Badiou, je ne suis pas en mesure de continuer mon enseignement, parce que mon président m’a expressément demandé de démissionner de mon poste à l’université de Rennes 2. Une nouvelle qui ne me semble pas entrer dans vos « logiques de mobilisation », ou alors je me trompe, vous me direz.

J’ai en effet 18 enfants non déclarés, ce sont eux qui m’ont fait vivre, et ils n’entreront sans doute jamais dans aucune déclaration syndicale. Je cesserai de penser que vous avez détruit l’héritage essentiel dont vous êtes malheureusement les uniques porteurs le jour où vous reconnaîtrez le travail intellectuel, comme complément inextricable de l’activité salariale. Ce qui n’est pas le cas, parce que vous faites d’ores et déjà parti des achetés par la bourgeoisie. Comment le dire autrement ? Vous êtes pourtant rémunérés pour servir le travail — en l’occurrence une œuvre — réalisé par des gens qui ne sont pas payés, au sens syndicaliste que vous donnez à ce terme, sans jamais le réviser ou le mettre en crise.

Permettez-moi de vous donner une définition de ce que vous nommez — quelle violence : mais vous avez donc dû vivre de terribles affronts pour en arrivez à ce terme : DITES-LES NOUS C’EST VOTRE DEVOIR, sinon, quoi ? — une direction pathogène. Une direction est aujourd’hui pathologique quand elle tente de corriger ses propres défauts. Je peux aujourd’hui le dire publiquement : j’ai été très élégamment remercié du Ministère de la Culture parce que j’ai proposé quelques remèdes à la dinguerie qui dirige nos services publics (sommés de travailler à leur propre destruction, jour après jour, je prépare un livre pour en témoigner, très concrètement, puisqu’ils ont fait l’erreur de me faire rentrer dans l’antre de l’ogre)

J’ai une seule question : pourquoi vous transformez-vous en ennemi de votre propre cause ? Vous pensez vraiment qu’en ayant la peau de Malis vous allez sauver la vôtre ? Si vous faites vraiment de la politique, vous me répondrez.

A dessein, je n’ai pas voulu m’informer de ce qui s’est passé hier, lors de la première de Don Juan. Je vous rappelle simplement que la première représentation de cette pièce s’est fort mal terminée, et que les cartons (pièces portés au manuscrit pour censurer les passages illicites) ont remporté la manche. Et les éditions scolaires continuent d’ailleurs à colporter cette version édulcorée.

Je vous rappelle que Didier-Georges Gabily est mort à Nanterre, alors qu’il répétait Don Juan. Je vous rappelle que Gabily allait être nommé au Centre dramatique d’Aubervilliers, avec Chantal Morel, et François Tanguy (une pure utopie, pour le coup, mais bien réelle). Il n’aurait sans doute pas supporté vos postures victimisantes (encore une fois, si vous êtes victimes d’une quelconque offense, dites-le, soyez précis), et il vous aurait invité à boire un coup, et il aurait simplement parlé du travail.

Je vous le rappelle, car je sais que vous savez tout cela, même si on vous interdit de le penser et donc de le dire : j’ai la plus grande estime pour les employés des théâtres, leur travail, si souvent souterrain et non reconnu, c’est l’évidence, j’ai appris la scène depuis leur parole, à Rennes, à Montluçon, à Gennevilliers, à Nanterre, ils se reconnaîtront, chacun. Sans ignorer la division de classe qui opère, insidieusement, en ces lieux où nous pensons qu’elle n’existe plus. Quelle illusion

Il nous faut donc balayer devant notre porte, à l’évidence : pourquoi ce soulèvement pathétique ? Et dans ce lieu à bien des égards exemplaire ?

J’aimerais vraiment — et j’écris cette lettre dans ce but : que vous nous éclairiez, pour que nous puissions avancer.

Je voudrais juste terminer cette lettre en saluant mon ami Jack Ralite. Avec Jean-Marc Adolphe, je crois que nous avons fait un entretien unique, oui unique, avec ce grand Monsieur de la chose publique. Il a terminé l’entretien en pleurs, il n’avait jamais dit tout cela qu’il nous dit, et qu’il va nous falloir rendre public, très prochainement.

Vous ne pouvez pas confisquer la parole publique, pas dans ce lieu, pas dans cette histoire, vous devez la partager, et ce n’est pas une histoire privée, je ne parle pas ici de vos salaires, qui doivent plutôt se porter bien, je parle de votre responsabilité : vous êtes les héritiers de Ralite, comme Malis, comme Sacard, comme Tackels, et vous devez, nous devons répondre à cette question : comment continuer les Etats généraux de la culture ? Ma seule réponse : en faire les états généraux de l’art. Sans réponse à cette question, il vaut mieux vous reconvertir dans d’autres domaines du salariat, où vous serez assurément beaucoup moins bien traités, vous le savez parfaitement, jusqu’à l’extinction complète de votre corps.

Je vous souhaite longue vie, autour du plateau, qui est à ‘évidence l’un des lieux les plus magiques que le monde ait pu porter,

Y suerte por su luchas

Bruno Tackels


Cher-es salarié-es en lutte du Théâtre de la Commune,

Je souhaite accompagner ma modeste contribution à la caisse de grève de quelques mots.

Je ne connais certainement pas tout de la situation, des choses m’échappent et, initialement, je ne pensais pas m’engager. Depuis le début de cette lutte, je n’ai évidemment jamais songé à soutenir la direction, il y va d’une éthique minimale : lorsque des salarié.es protestent contre ce qui est fait à leurs conditions de travail, quoi que l’on pense du conflit en cours et malgré l’estime voire l’admiration que l’on peut avoir pour les artistes-dirigeants, à l’heure du rapport de forces, on ne se rallie pas au patronat.

J’étais bien sûr solidaire de vos revendications, par ailleurs mesurées et minimales :

« L’arrêt immédiat de pratiques de gestion du personnel nocives ; Le respect de l’institution représentative du personnel ; L’ouverture d’un audit social RH et, dans l’attente des conclusions ; le maintien dans l’emploi, et dans leurs attributions, des salarié.e.s en poste ; le gel de toute nouvelle création ou suppression de poste, et des restructurations en cours ».

Je pensais pourtant ne pas intervenir de suite, documenter ce conflit, écrire plus tard — tout en ne camouflant rien de ma sympathie pour votre mouvement.

J’entretiens avec ce théâtre des liens particuliers.

J’ai soutenu le projet de sa directrice. J’ai espéré qu’elle réussirait. J’ai été, à son arrivée, impressionné par la radicalité et la clarté de son désir (par sa façon aussi de soutenir le recours à la grève, minoritaire, lorsque la situation la rendait impérative, à l’époque du festival d’Avignon). Je l’ai dit, écrit lorsque son spectacle Hypérion a été éreinté par la critique. J’ai fait cours sur son oeuvre à l’université et dans les écoles d’art. Je crois même qu’il n’y a pas beaucoup d’autres universitaires qui puissent se prévaloir d’autant de temps de travail consacré à ce théâtre et à des oeuvres qui s’y sont produites. Cela ne me donne aucun droit mais assurément des scrupules.

Bien sûr, comme beaucoup, depuis plusieurs mois, je n’avais plus le même enthousiasme.

Je ne voyais plus très bien ce qui distinguait vraiment La Commune.

Sinon :
- sa façon de faire constamment la leçon (radicale) sans grands motifs au reste du monde ;
- son désir d’occuper le temps désœuvré de quelques derniers compagnons politiques des diverses et successives organisations militantes d’Alain Badiou ;
- Et il est vrai, aussi, son engagement ostensible vis-à-vis des migrant.es, mené sous le haut-commissariat de Judith Balso, avec la bienveillante onction de l’ex-Préfet Leschi et dans la continuité idéologique des thèses de feu « l’Organisation politique » (le mouvement créé dans les années 1980 par, entre autres, Alain Badiou et Judith Balso et que copient laborieusement et presque parodiquement les textes de la Commune) — ce que d’autres théâtres font eux aussi, plus discrètement, et avec moins de dogmatisme.

Il n’empêche : je continue à penser que ce projet à de nombreux égards est fort.

J’aurais aimé qu’il réussisse.

J’espère qu’il n’est pas trop tard.

Mais je suis à cette heure révolté par les arguments qui circulent afin de vous discréditer, les méthodes employées contre la manifestation de votre lutte et la façon que l’on a de refuser de vous écouter.

Je ne parle même pas de l’immonde lettre de Bruno Tackels diffusée sur Facebook, qui depuis sa propriété colombienne, vous somme de lui rendre des comptes, lors même que de son propre aveu il n’y connaît rien et mélange tout, pour une fois encore, finir par ne parler que de lui. Ce qui se diffuse sur vous tend à confirmer ce que vous dénoncez. On y lit un insupportable mépris, sinon une haine, d’aristocrates pour une plèbe inculte et conservatrice, inapte à l’Art, arc-bouté sur ses droits (ses privilèges).

Ainsi d’une lettre de Valérie Lafont, « directrice déléguée aux projets et dispositifs nouveaux », qui me décide à vous écrire et à intervenir. Je ne reviens pas sur l’indigence de ses arguments supposés faire la « retape » (je ne vois pas d’autres mots) pour le Dom Juan mis en scène par Marie-José Malis : « Les amoureux et amoureuses du théâtre, ceux et celles qui en attendent encore quelque chose, ou tout simplement ceux et celles qui cherchent, vivent, une autre sensibilité, profonde, pourraient en être bouleversées »… Cette vulgarité de publicitaire, entre développement personnel et grandiloquence creuse, tranche sur la tenue de la pensée dont se prévaut le théâtre.

Mais là n’est pas la question principale.

Non, j’ai été frappé par le premier paragraphe.

Je cite : « Il est sans doute peu commun d’être salarié d’une organisation, un théâtre, mené par « une direction » qui veut œuvrer à la réalisation d’un projet émancipateur -ou utile ou expressif ou tout autre vocable de votre choix - autant pour le théâtre lui-même que pour la population du territoire qui l’accueille, ce qui nécessite d’expérimenter, d’y aller à pleines brassées dans tous les antagonismes dont le maintien fait l’ordre social, et donc d’assumer aussi les contradictions de ses positions et ressources sociales. Cela implique aussi de faire autrement qu’un théâtre qui porte la bonne parole dans un grand mythe pastoral de « vulgarisation » voire de « démocratisation ». Et cela est très réellement difficile pour les salariés d’un théâtre, centre dramatique national à Aubervilliers, qui ne sont ni habitués ni « formés » - qui l’est ? »

J’ai dû le relire plusieurs fois.

« Assumer aussi les contradictions de ses positions et ressources sociales » : est-ce la façon euphémisée de légitimer la violence sociale ?

Que veut dire tout cela ?

Que vous ne voulez pas apprendre à être émancipé.e et, mieux encore, à devenir puissance émancipante ! Peut-être même n’en êtes-vous pas capables ? C’est que l’émancipation est un don, de toute évidence, très inégalitairement distribué. D’ailleurs, la lettre le dit plus loin : vous êtes manipulé.es... Vous ne pensez pas par vous-mêmes. Emancipé.e de quoi, de qui ? Nous ne le saurons pas. L’émancipation est un mot creux, un signifiant vide. Cette prose est, à vrai dire, un symptôme : les mots n’ont plus aucun sens. L’on peut à loisir s’en servir de façon inconséquente. Quelle arrogance de se concevoir comme l’émancipation en marche. En marche. Et qu’est glaçante cette certitude d’incarner le Bien.

Plus loin, dans cette lettre que vous avez mis en ligne, vous êtes délégitimé.es parce que minoritaires. Je croyais, pourtant, pour avoir lu le « Philosophe », que nulle vérité ne se trouvait nécessairement dans le fait majoritaire. Qu’une majorité ne témoignait, dans l’ordre des vérités, de rien d’autre que du fait d’être majoritaire. (J’ai beau d’ailleurs compter et recompter : 10 salarié.es en grève sur 18 permanent.es hors direction, cela ne fait pas une minorité, passons…)

Une autre lettre désolante, qui précède de peu celle de Valérie Lafont, provient d’Alain Badiou, tenté d’y voir, lui, « un complot »... Il fallait au moins cela pour expliquer que des salarié.es protestent contre l’Emancipation.

Il est vrai que l’on parle le « Badiou » dans ce théâtre. C’est même visiblement la condition pour ne pas y être malheureux.

Quelle tristesse, cinquante ans après 68, lors même qu’on se revendique de la fidélité à cet événement, de se faire, à l’occasion d’un conflit social le porte-voix d’une direction — à moins que la seule fidélité qui vaille soit moins dédiée aux intérêts des travailleurs qu’à celle d’une indéfectible, permanente et an-historique haine de la CGT.

De l’art gauchiste de savoir repérer les contradictions principales. Badiou y rapporte ce qui semble provenir d’un courrier de Marie-José Malis, à moins que cela ne soit de lui, c’est égal.

Je cite : "Il y a, au théâtre de la Commune une grande difficulté de travail avec quelques salariés hostiles à la direction et à son projet. Certains de ceux qui ont fréquenté ce théâtre récemment ont peut-être remarqué des dysfonctionnements faisant symptôme d’une crise cachée. Depuis quelques semaines, un conflit s’est ouvert plus explicitement : Une lettre a été adressée par ces quelques salariés en juillet aux tutelles pour dénoncer la direction. Pour le moment, il semble que les tutelles n’ont pas bronché. Un site Facebook a été ouvert qui dénonce la direction « pathogène » du théâtre de la Commune. Cette campagne, il est difficile de l’arrêter vraiment, parce que ceux et celles qui la portent, sont des salariés protégés par leur mandat de représentants du personnel et délégués CGT. C’est une campagne dont on peut redouter qu’elle ira le plus loin possible : presse, calomnie, etc. Un préavis de grève reconductible a été déposé pour le 20, qui est justement la date de la première de Dom Juan, que la Commune reprend pour la rentrée. Cette crise et la désorganisation qui en résulte font craindre une très faible fréquentation de ce spectacle. La direction, et la large majorité de salariés du théâtre qui l’appuie, essaient de parer à ces menaces, mais il est évident que le travail risque d’être fortement désorganisé. Le théâtre lance donc un appel pour qu’il y ait du monde dans la salle, que ses amis soient là, durant les premiers jours de Dom Juan, pour que les comédiens aient le bonheur de faire leur métier, et que soit déclarée aussi, publiquement, notre amitié pour un vrai théâtre d’aujourd’hui. Les autres travailleurs du théâtre vont eux-mêmes prendre la parole. Il sera ainsi possible de « traiter » cette attaque de telle sorte que ce théâtre comme lieu devienne plus homogène encore à son goût du travail, de l’art théâtral et de l’amitié politique ».

Que sous-entend ce texte lorsqu’il regrette de ne pouvoir « arrêter vraiment » cette « campagne » puisque les salarié.es sont protégé.es par le droit syndical ? Qu’auraient-ils donc vécu si les salarié.es n’étaient pas légalement protégé.es ?

Le conflit est présenté ainsi : les syndicats conservateurs, attachés à leurs privilèges, immobiles, scandaleusement protégés par le droit du travail entravent une direction progressiste, animée par une vision neuve, ajustée aux temps nouveaux, révolutionnaire et radicale. Avec le chiffon rouge agité de la CGT et les salarié.es qu’il faut émanciper de leurs vieilleries (contre leur gré).

Efficace comme la prose gouvernementale. Qui ne déteste pas l’immobilisme et le conservatisme ? Qui peut ne pas soutenir l’Art menacé par une poignée d’individus malveillants et égoïstes ? Qui ne souhaiterait le bien commun plutôt que ces corporatismes d’un autre temps ? Qui n’aime pas l’amitié ?

Rien ne distingue ce discours de celui du pouvoir il y a quelques mois contre les salarié.es de la SNCF, contre celles et ceux de la poste (et nos ami.es, notamment, à cette heure, du 92).

C’est le même. Homogène à celui de toutes les destructions des services publics.

Mais il est vrai que Marie-José Malis est reçue avec grands égards depuis plusieurs mois à l’Elysée où elle travaille à réformer « l’archaïsme » des CDN et notamment celui d’Aubervilliers. La différence entre la rhétorique patronale classique et celle employée ici, c’est que le théâtre s’avance persuadé de sa légitimité à incarner le Bien.

Que les employeurs sont dans le déni public de la brutalité des rapports salariaux et d’assujettissements qu’ils exercent. Que leurs compagnonnages avec quelques icônes et alibis de la radicalité semblent autoriser toutes les pratiques. Le sabre de l’Art et le goupillon du Beau en mains. Et surtout que cette rhétorique est encore persuasive.

D’où vient, en outre, qu’une institution de service public devrait être idéologiquement « homogène » ? Car que signifie : "son goût du travail, de l’art théâtral et de l’amitié politique » ? Que les salarié.es, en l’occurrence, n’ont le goût ni du travail ni de l’art théâtral ? Et que signifie cette amitié politique ? Que l’expression désigne les affinités politiques de l’amitié ou l’ontologie amicale de la politique, sa mention étonne — inquiète. Marie-José Malis ne dirige pas une « compagnie start-up », ni je ne sais quel regroupement d’adeptes qui se renforcerait en s’épurant. Ce qu’elle pourrait faire.

Non, là il s’agit d’un théâtre public.

Où va-t-on si demain la condition du travail est d’être homogène au projet des directions et à « l’amitié politique » ? Il faut d’ailleurs lever un soupçon. Pour avoir vu certaines d’entre vous travailler, aux relations avec le public, je sais à quel point vous avez défendu ce projet, que vous n’y êtes pas hostiles et que, parfois, je peux en témoigner, vous avez rattrapé par votre dévouement l’inconstance et le dilettantisme notoire de la co-direction.

La question qui me fait intervenir est celle-ci : combien de temps continuera-t-on à accepter que certains, abrités par les noms glorieux d’émancipation et de radicalité, en profitent pour les retourner en leur contraire, en faire des armes contre le droit social et aux profits de leurs souverains intérêts ?

Quelques anciens amis artistes ont signé un texte de soutien à la direction au cours d’une Assemblée Générale — il est vrai qu’ils sont engagés par cette même direction qui les produit et les distribue.

Qu’ils le fassent est une chose.

Mais qu’ils nous dispensent à l’avenir des discours échauffés sur la lutte, l’émancipation, le communisme, la positivité absolue.

La preuve du pudding c’est qu’on le mange, celle de la lutte qu’on la soutient quand elle survient, aussi contraire à nos intérêts immédiats soit elle. La façon dont le rouge vire au jaune annonce bel et bien, parfois, « la naissance d’une tragédie ». La chose est assez simple. Ce qui la rend opaque est l’habileté d’une direction à se réclamer d’une très abstraite « émancipation » pour asseoir son autorité et son pouvoir.

Que demandez-vous ? Etre protégé.es d’un management pathogène, l’ouverture d’un audit social et l’interruption des restructurations salariales en cours. Pourquoi la direction n’accepte-t-elle pas ? Quelles sont, dans cette liste, les revendications scandaleuses ? Pourquoi ne pas avoir ouvert de suite des discussions ? Quelle redoutable violence : vous n’êtes même pas à ses yeux un interlocuteur valable. On peut vous laisser attendre, vous mépriser.

Je m’arrête là. Il en faut du courage pour oser ainsi protester. Il en faut de la détermination — et de la souffrance accumulée — pour être ainsi désigné.es à la vindicte du « No Pasaran » du « philosophe-français-le-plus-traduit-dans-le-monde ». Vous pouvez faire ce que vous voulez de ce mail, y compris le rendre public. J’espère ardemment que vos revendications trouveront satisfaction. Que le projet de Marie-José Malis cesse d’être une souffrance pour celles et ceux qui y dédient leurs journées et leur travail. Et qu’il redevienne ce qu’il pourrait être.

« On a toujours raison de se révolter contre les réactionnaires », disait l’une des pensées matricielles de l’intervention politique badiousienne.

Les réactionnaires, ici, ce ne sont pas celles et ceux qui défendent leurs conditions de travail. Les réactionnaires ce sont celles et ceux qui justifient la maltraitance au nom de l’Art et la brutalité managériale par la Beauté.

Olivier Neveux





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