Nous, intermittents et précaires

lundi 2 août 2004
Dernière modification : lundi 17 avril 2006

Nous, intermittents et précaires, actuellement en coordinations, voulons d’abord adresser cet appel aux nombreux exclus du régime d’assurance chí´mage qui n’ont plus le temps, ni la force de continuer í travailler í des choses d’importance ou de lutter.

Les chiffres officiels annoncent 21 700 exclus d’ici la fin 2004. 21 700 personnes, qui, silencieusement, iront s’inscrire au repíªchage ou au RMI.

En ces jours d’ouverture du festival de théí¢tre le plus prestigieux d’Europe, c’est d’abord í ceux-lí que nous pensons.

Aujourd’hui et pendant un mois vous allez assister í de nombreux spectacles.

Presque toutes les personnes employées dans les compagnies de ce festival, de la technique í la scí¨ne, dans le IN ou le OFF, sont des intermittents. Ce festival est donc avant tout notre festival puisque nous y sommes présents et exposés.

Nous réfutons les préjugés qui conduisent í penser qu’il y aurait les seigneurs intermittents et les gueux précaires qui s’agitent dans la cour pour parler de droits sociaux collectifs et d’abrogation. Nous voulons sortir de ces impasses. Nous voulons sortir de ces mensonges. Nous sommes ici aujourd’hui pour vous rappeler les faits et ouvrir avec vous, avec vous tous, de nouveaux champs d’action et de pensée.

Nous sommes en lutte depuis un an. Nous nous battons depuis un an pour faire entendre nos voix. Nous avons usé de tous les moyens : grí¨ves, interruptions d’émissions, tracts, manifestations, expertise, création d’un comité de suivi í l’Assemblée nationale avec élus et syndicats de tous bords, conférences de presse, occupations de lieux symboliques comme la Villa Medici í Rome, le journal de France2, le cinéma Star í Cannes ou plus récemment le toit du Medef.

Nous avons pris des coups et des revers. Nous avons aussi reí§u l’approbation la plus forte dans les moments difficiles. Nous avons su maintenir une tension permanente entre l’action et l’élaboration précise de contre-propositions. Nous avons élaboré un nouveau modí¨le d’indemnisation des salariés intermittents.

Nous voulons partager ce travail afin de créer des pí´les de résistance commune.

Nous persistons í dire que les effets de l’accord du 26 juin 2003,re-signé le 13 novembre, sont dévastateurs. Ces effets, nous les subissons d’ores et déjí de plein fouet. Les quelques avancées obtenues du ministre de la Culture n’entament en rien le fonds de commerce de ce protocole, de míªme que celui-ci ne résorbe en rien le déficit médiatisé.

Au contraire, depuis sa mise en application au premier janvier, il est clairement établi que la rí¨gle c’est davantage d’injustice. Cette logique implacable de destruction de la protection sociale est inacceptable. Elle nous concerne tous. Elle est í l’Å“uvre partout. Nous la récusons ici comme ailleurs.

Nous déplorons depuis un an l’absence d’actes significatifs de nombreux directeurs de structures et de festivals. Paroles de solidarité et débats ne suffisent pas. Il devient difficile de continuer í travailler dans cette opacité et cette hypocrisie. Nous déplorons aussi le manque de courage politique d’une génération qui en 68 bousculait un monde endormi et voulait mettre l’imagination au pouvoir. Reste le pouvoir.

L’industrie culturelle prospí¨re et rapporte de l’argent, elle ne va pas disparaí®tre.

Ce régime d’allocation chí´mage nous laissait espace et temps. Nous fécondions l’industrie culturelle dans ces temps.

Nous avons fabriqué avec peu. Nous avons travaillé avec constance. Nous avons dit des textes d’auteurs vivants dont personne ne voulait. Ceux-ci font aujourd’hui la une des festivals. Et morts depuis.

Si les énoncés de théí¢tre ne traversent pas nos vies, si parler sur scí¨ne ne transforme ni le monde ; si des récits de chí´meurs ne nous émeuvent qu’étalés sur les plateaux, dans le noir des salles, c’est que quelque chose ne va pas.

C’est de cela aussi qu’il nous faudra parler. C’est í partir de lí que nous pourrons nous penser autrement tandis qu’un grand nombre d’entre nous est en passe d’íªtre éliminé du jeu.

Qui a dit que les plus précaires étaient les moins exigeants ?

Nous ne voulons ni carte professionnelle, ni caisse complémentaire. Ni mourir de faim pour créer mieux ; nous ne sommes pas romantiques. Pas toujours.

Les coordinations sont des territoires oí¹ s’inventent formes de vie et politique.

Oí¹ nos actes tentent de s’accorder í nos paroles. Or nous avons tenu parole ; nous sommes toujours lí . Nous ne nous sommes trompés ni de cibles, ni d’objectifs.

Nous voulons trouver ici en Avignon des solutions pour qu’ensemble nous refusions l’inacceptable.