« Omnes et singulatim » : vers une critique de la raison politique, Michel Foucault

mercredi 15 octobre 2008
Dernière modification : dimanche 18 septembre 2011

Publié dans Dits et í‰crits, Michel FOUCAULT, tome IV, Paris, Galimard, pp. 134-161., ce texte fera l’objet dune lecture en atelier avant la séance de l’université ouverte du Jeudi 18 décembre 2008

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Omnes et singulatim

« « Omnes et singulatim » : Towards a Criticism of Political Reason » (« « Omnes et singulatim » : vers une critique de la raison politique » ; trad. P. E. Dauzat ; université de Stanford, 10 et 16 octobre 1979), in McMurrin (S.), éd., The Tanner Lectures on Human Values, t. II, Salt Lake City, University of Utah Press, 1981, pp. 223-254.

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Le titre paraí®t prétentieux, je le sais. Mais la raison en est précisément sa propre excuse. Depuis le XIXe sií¨cle, la pensée occidentale n’a jamais cessé de travailler í critiquer le rí´le de la raison -ou du manque de raison -dans les structures politiques. Il est par conséquent totalement déplacé de se lancer une fois encore dans un aussi vaste projet. La multitude míªme des tentatives antérieures est cependant le garant que toute nouvelle entreprise sera autant couronnée de succí¨s que les précédentes -et, en tout état de cause, probablement aussi heureuse.

Me voilí , dí¨s lors, dans l’embarras de qui n’a que des esquisses et des ébauches inachevables í proposer. Il y a belle lurette que la philosophie a renoncé í tenter de compenser l’impuissance de la raison scientifique, qu’elle ne tente plus d’achever son édifice.

L’une des tí¢ches des Lumií¨res était de multiplier les pouvoirs politiques de la raison. Mais les hommes du XIXe sií¨cle allaient bientí´t se demander si la raison n’était pas en passe de devenir trop puissante dans nos sociétés. Ils commencí¨rent í s’inquiéter de la relation qu’ils devinaient confusément entre une société encline í la rationalisation et certaines menaces pesant sur l’individu et ses libertés, l’espí¨ce et sa survie.

Autrement dit, depuis Kant, le rí´le de la philosophie a été d’empíªcher la raison de dépasser les limites de ce qui est donné dans l’expérience ; mais, dí¨s cette époque -c’est-í -dire, avec le développement des í‰tats modernes et l’organisation politique de la société -, le rí´le de la philosophie a aussi été de surveiller les abus de pouvoir de la rationalité politique -ce qui lui donne une espérance de vie assez prometteuse.

Nul n’ignore ces banalités. Mais le fait míªme qu’elles soient banales ne signifie pas qu’elles n’existent pas. En présence de faits banals, il nous appartient de découvrir -ou de tenter de découvrir les problí¨mes spécifiques et peut-íªtre originaux qui leur sont attachés.

Le lien entre la rationalisation et les abus du pouvoir politique est évident. Et nul n’est besoin d’attendre la bureaucratie ou les camps de concentration pour reconnaí®tre l’existence de telles relations. Mais le problí¨me est alors de savoir que faire d’une donnée aussi évidente.

Allons-nous faire le « procí¨s » de la raison ? í€ mon sens, rien ne serait plus stérile. D’abord, parce qu’il n’est question ni de culpabilité ni d’innocence en ce domaine. Ensuite, parce qu’il est absurde d’invoquer la « raison » comme l’entité contraire de la non-raison. Enfin, parce qu’un tel procí¨s nous piégerait en nous obligeant í jouer le rí´le arbitraire et ennuyeux du rationaliste ou de l’irrationaliste.

Allons-nous sonder cette espí¨ce de rationalisme qui paraí®t íªtre spécifique í notre culture moderne et qui remonte aux Lumií¨res ? C’est lí , je crois, la solution que choisirent certains membres de l’école de Francfort. Mon propos n’est pas d’ouvrir une discussion de leurs oeuvres -et elles sont des plus importantes et des plus précieuses. Je suggérerais, pour ma part, une autre manií¨re d’étudier les liens entre la rationalisation et le pouvoir :

1) Il est sans doute prudent de ne pas traiter de la rationalisation de la société ou de la culture comme d’un tout, mais d’analyser ce processus en plusieurs domaines -chacun d’eux s’enracinant dans une expérience fondamentale : folie, maladie, mort, crime, sexualité, etc.

2) Je tiens pour dangereux le mot míªme de rationalisation. Quand d’aucuns tentent de rationaliser quelque chose, le problí¨me essentiel n’est pas de rechercher s’ils se conforment ou non aux principes de la rationalité, mais de découvrir í quel type de rationalité ils ont recours.

3) Míªme si les Lumií¨res ont été une phase extríªmement importante dans notre histoire, et dans le développement de la technologie politique, je crois que nous devons nous référer í des processus bien plus reculés si nous voulons comprendre comment nous nous sommes laissé prendre au pií¨ge de notre propre histoire.

Telle fut ma « ligne de conduite » dans mon précédent travail : analyser les rapports entre des expériences comme la folie, la mort, le crime ou la sexualité, et diverses technologies du pouvoir. Mon travail porte désormais sur le problí¨me de l’individualité -ou, devrais-je dire, de l’identité en rapport avec le problí¨me du « pouvoir individualisant ».

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Chacun sait que dans les sociétés européennes le pouvoir politique a évolué vers des formes de plus en plus centralisées. Des historiens étudient cette organisation de l’í‰tat, avec son administration et sa bureaucratie, depuis plusieurs décennies.

Je voudrais suggérer ici la possibilité d’analyser une autre espí¨ce de transformation touchant ces relations de pouvoir. Cette transformation est peut-íªtre moins connue. Mais je crois qu’elle n’est pas non plus sans importance, surtout pour les sociétés modernes. En apparence, cette évolution est opposée í l’évolution vers un í‰tat centralisé. Je songe, en fait, au développement des techniques de pouvoir tournées vers les individus et destinées í les diriger de manií¨re continue et permanente. Si l’í‰tat est la forme politique d’un pouvoir centralisé et centralisateur, appelons pastorat le pouvoir individualisateur.

Mon propos est ici de présenter í grands traits l’origine de cette modalité pastorale du pouvoir, ou au moins certains aspects de son histoire ancienne. Dans une seconde conférence, je tenterai de montrer comment ce pastorat s’est trouvé associé í son contraire, l’í‰tat.

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L’idée que la divinité, le roi ou le chef est un berger suivi d’un troupeau de brebis n’était pas familií¨re aux Grecs et aux Romains. Il y eut des exceptions, je sais -les toutes premií¨res dans la littérature homérique, puis dans certains textes du Bas-Empire. J’y reviendrai par la suite. Grossií¨rement parlant, nous pouvons dire que la métaphore du troupeau est absente des grands textes politiques grecs ou romains.

Tel n’est pas le cas dans les sociétés orientales antiques, en í‰gypte, en Assyrie et en Judée. Le pharaon égyptien était un berger. Le jour de son couronnement, en effet, il recevait rituellement la houlette du berger ; et le monarque de Babylone avait droit, entre autres titres, í celui de « berger des hommes ». Mais Dieu était aussi un berger menant les hommes í leur pí¢ture et pourvoyant í leur nourriture. Un hymne égyptien invoquait Ríª de la sorte : « í” Ríª qui veille quand tous les hommes sommeillent, Toi qui cherches ce qui est bon pour ton bétail... » L’association entre Dieu et le roi vient naturellement, puisque tous deux jouent le míªme rí´le : le troupeau qu’ils surveillent est le míªme ; le pasteur royal a la garde des créatures du grand pasteur divin. « Illustre compagnon de pí¢ture, Toi qui prends soin de ta terre et la nourris, berger de toute abondance (1). »

Mais, comme nous le savons, ce sont les Hébreux qui développí¨rent et amplifií¨rent le thí¨me pastoral -avec, néanmoins, une caractéristique fort singulií¨re : Dieu, et Dieu seul, est le berger de son peuple. Il n’est qu’une seule exception positive : en sa qualité de fondateur de la monarchie, David est invoqué sous le nom de pasteur (2). Dieu lui a confié la mission de rassembler un troupeau.

Mais il est aussi des exceptions négatives : les mauvais rois sont uniformément comparés í de mauvais pasteurs ; ils dispersent le troupeau, le laissent mourir de soif, et ne le tondent qu’í leur seul profit. Yahvé est le seul et unique véritable berger. Il guide son peuple en personne, aidé de ses seuls prophí¨tes. « Comme un troupeau tu guidas ton peuple par la main de Moí¯se et d’Aaron », dit le psalmiste (3). Je ne peux traiter, bien sí »r, ni des problí¨mes historiques touchant í l’origine de cette comparaison ni de son évolution dans la pensée juive. Je souhaite uniquement aborder quelques thí¨mes typiques du pouvoir pastoral. Je voudrais mettre en évidence le contraste avec la pensée politique grecque, et montrer l’importance qu’ont prise ensuite ces thí¨mes dans la pensée chrétienne et dans les institutions.

1) Le pasteur exerce le pouvoir sur un troupeau plutí´t que sur une terre. C’est probablement bien plus compliqué que cela, mais, d’une manií¨re générale, la relation entre la divinité, la terre et les hommes diffí¨re de celle des Grecs. Leurs dieux possédaient la terre, et cette possession originelle déterminait les rapports entre les hommes et les dieux. En l’occurrence, c’est au contraire la relation du Dieu-berger avec son troupeau qui est originelle et fondamentale. Dieu donne, ou promet, une terre í son troupeau.

2) Le pasteur rassemble, guide et conduit son troupeau. L’idée qu’il appartenait au chef politique d’apaiser les hostilités au sein de la cité et de faire prévaloir l’unité sur le conflit est sans aucun doute présente dans la pensée grecque. Mais ce que le pasteur rassemble, ce sont des individus dispersés. Ils se rassemblent au son de sa voix : « Je sifflerai et ils se rassembleront. » Inversement, il suffit que le pasteur disparaisse pour que le troupeau s’éparpille. Autrement dit, le troupeau existe par la présence immédiate et l’action directe du pasteur. Sití´t que le bon législateur grec, tel Solon, a réglé les conflits, il laisse derrií¨re lui une cité forte dotée de lois qui lui permettent de durer sans lui.

3) Le rí´le du pasteur est d’assurer le salut de son troupeau. Les Grecs disaient aussi que la divinité sauvait la cité ; et ils ne cessí¨rent jamais de comparer le bon chef í un timonier maintenant son navire í l’écart des récifs. Mais la manií¨re dont le pasteur sauve son troupeau est bien différente. Il ne s’agit pas seulement de les sauver tous, tous ensemble, í l’approche du danger. Tout est une question de bienveillance constante, individualisée et finale. De bienveillance constante, car le pasteur veille í la nourriture de son troupeau ; il pourvoit quotidiennement í sa soif et í sa faim. Au dieu grec il était demandé une terre féconde et des récoltes abondantes. On ne lui demandait pas d’entretenir un troupeau au jour le jour. Et de bienveillance individualisée, aussi, car le pasteur veille í ce que toutes ces brebis, sans exception, soient rassasiées et sauvées. Par la suite, les textes hébraí¯ques, notamment, ont mis l’accent sur ce pouvoir individuellement bienfaisant : un commentaire rabbinique sur l’Exode explique pourquoi Yahvé fit de Moí¯se le berger de son peuple : il devait abandonner son troupeau pour partir í la recherche d’une seule brebis perdue.

Last and not least, il s’agit d’une bienveillance finale. Le pasteur a un dessein pour son troupeau. Il faut soit le conduire í une bonne pí¢ture, soit le ramener au bercail.

4) Il est encore une autre différence qui tient í l’idée que l’exercice du pouvoir est un « devoir ». Le chef grec devait naturellement prendre ses décisions dans l’intéríªt de tous ; eí »t-il préféré son intéríªt personnel qu’il aurait été un mauvais chef. Mais son devoir était un devoir glorieux : míªme s’il devait donner sa vie au cours d’une guerre, son sacrifice était compensé par un don extríªmement précieux : l’immortalité. Il ne perdait jamais. La bienveillance pastorale, en revanche, est beaucoup plus proche du « dévouement ». Tout ce que fait le berger, il le fait pour le bien de son troupeau. C’est sa préoccupation constante. Quand ils sommeillent, lui veille.

Le thí¨me de la veille est important. Il fait ressortir deux aspects du dévouement du pasteur. En premier lieu, il agit, travaille et se met en frais pour ceux qu’il nourrit et qui sont endormis. En second lieu, il veille sur eux. Il príªte attention í tous, sans perdre de vue aucun d’entre eux. Il est amené í connaí®tre son troupeau dans l’ensemble, et en détail. Il doit connaí®tre non seulement l’emplacement des bons pí¢turages, les lois des saisons et l’ordre des choses, mais aussi les besoins de chacun en particulier. Une fois encore, un commentaire rabbinique sur l’Exode décrit dans les termes suivants les qualités pastorales de Moí¯se : il envoyait paí®tre chaque brebis í tour de rí´le -d’abord les plus jeunes, pour leur donner í brouter l’herbe la plus tendre : puis les plus í¢gées, et enfin les plus vieilles, capables de brouter l’herbe la plus coriace. Le pouvoir pastoral suppose une attention individuelle í chaque membre du troupeau.

Ce ne sont lí que des thí¨mes que les textes hébraí¯ques associent aux métaphores du Dieu-berger et de son peuple-troupeau. Je ne prétends en aucune faí§on que le pouvoir politique s’exerí§ait effectivement ainsi dans la société juive avant la chute de Jérusalem. Je ne prétends míªme pas que cette conception du pouvoir politique est un tant soit peu cohérente.

Ce ne sont que des thí¨mes. Paradoxaux, et míªme contradictoires. Le christianisme devait leur donner une importance considérable, tant au Moyen í‚ge que dans les Temps modernes. De toutes les sociétés de l’histoire, les ní´tres -je veux dire celles qui sont apparues í la fin de l’Antiquité sur le versant occidental du continent européen -ont peut-íªtre été les plus agressives et les plus conquérantes ; elles ont été capables de la violence la plus stupéfiante, contre elles-míªmes aussi bien que contre les autres. Elles inventí¨rent un grand nombre de formes politiques différentes. í€ plusieurs reprises, elles modifií¨rent en profondeur leurs structures juridiques. Il faut garder í l’esprit qu’elles seules ont développé une étrange technologie du pouvoir traitant l’immense majorité des hommes en troupeau avec une poignée de pasteurs. Ainsi établirent-elles entre les hommes une série de rapports complexes, continus et paradoxaux.

C’est assurément quelque chose de singulier dans le cours de l’histoire. Le développement de la « technologie pastorale » dans la direction des hommes a de toute évidence bouleversé de fond en comble les structures de la société antique.

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Aussi, afin de mieux expliquer l’importance de cette rupture, je voudrais maintenant revenir brií¨vement sur ce que j’ai dit des Grecs. Je devine les objections que l’on peut m’adresser.

L’une est que les poí¨mes homériques emploient la métaphore pastorale pour désigner les rois. Dans l’ Iliade et l’Odyssée, l’ expression poimíªn laí´n revient í plusieurs reprises. Elle désigne les chefs et souligne la grandeur de leur pouvoir. De surcroí®t, il s’agit d’un titre rituel, fréquent míªme dans la littérature indo-européenne tardive. Dans Beowulf, le roi est encore considéré comme un berger (4). Mais que l’on retrouve le míªme titre dans les poí¨mes épiques archaí¯ques, comme dans les textes assyriens, n’a rien de réellement surprenant.

Le problí¨me se pose plutí´t en ce qui concerne la pensée grecque ; il est au moins une catégorie de textes qui comportent des références aux modí¨les pastoraux : ce sont les textes pythagoriciens. La métaphore du pí¢tre apparaí®t dans les Fragments d’Archytas, cités par Stobée (5). Le terme nomos (la loi) est lié au mot nomeus (pasteur) : le pasteur partage, la loi assigne. Et Zeus est appelé Nomios et Némeios parce qu’il veille í la nourriture de ses brebis. Enfin, le magistrat doit íªtre philanthrí´pos, c’est-í -dire dépourvu d’égoí¯sme. Il doit se montrer plein d’ardeur et de sollicitude, tel un berger.

Gruppe, l’éditeur allemand des Fragments d’Archytas, soutient que cela trahit une influence hébraí¯que unique dans la littérature grecque (6). D’autres commentateurs, í l’instar de Delatte, affirment que la comparaison entre les dieux, les magistrats et les bergers était fréquente en Grí¨ce (7). Il est par conséquent inutile d’y insister.

Je m’en tiendrai í la littérature politique. Les résultats de la recherche sont clairs : la métaphore politique du berger n’apparaí®t ni chez Isocrate, ni chez Démosthí¨ne, ni chez Aristote. C’est assez surprenant quand on songe que dans son Aréopagitique Isocrate insiste sur les devoirs des magistrats : il souligne avec force qu’ils doivent se montrer dévoués et se préoccuper des jeunes gens (7). Et, pourtant, pas la moindre allusion pastorale.

Platon, en revanche, parle souvent du pasteur-magistrat. Il en évoque l’idée dans le Critias, La République (8) et Les Lois, et il en discute í fond dans Le Politique. Dans le premier ouvrage, le thí¨me du pasteur est assez secondaire. On trouve parfois, dans le Critias, quelques évocations de ces jours heureux oí¹ l’humanité était directement gouvernée par les dieux et paissait sur d’abondantes pí¢tures. Parfois encore, Platon insiste sur la nécessaire vertu du magistrat par opposition au vice de Trasimaque ( La République). Enfin, le problí¨me est parfois de définir le rí´le subalterne des magistrats : en vérité, de míªme que les chiens de garde, ils n’ont qu’í obéir í « ceux qui se trouvent au sommet de l’échelle » (Les Lois) (9).

Mais, dans Le Politique (10), le pouvoir pastoral est le problí¨me central et fait l’objet de longs développements. Peut-on définir le décideur de la cité, le commandant comme une sorte de pasteur ?

L’analyse de Platon est bien connue. Pour répondre í cette question, il procí¨de par division. Il établit une distinction entre l’homme qui transmet des ordres í des choses inanimées (e.g., l’architecte) et l’homme qui donne des ordres aux animaux ; entre l’homme qui donne des ordres í des animaux isolés (í un attelage de boeufs, par exemple) et celui qui commande í des troupeaux ; et, enfin, entre celui qui commande í des troupeaux d’animaux et celui qui commande í des troupeaux humains. Et nous retrouvons lí le chef politique ; un pasteur d’hommes.

Mais cette premií¨re division demeure peu satisfaisante. Il convient de la pousser plus avant. Opposer les hommes í tous les autres animaux n’est pas une bonne méthode. Aussi le dialogue repart-il de zéro pour proposer de nouveau toute une série de distinctions ; entre les animaux sauvages et les animaux domestiques ; ceux qui vivent dans les eaux et ceux qui vivent sur terte ; ceux qui ont des cornes et ceux qui n’en ont pas ; ceux qui ont la corne du pied fendue et ceux dont elle est d’un seul morceau ; ceux qui peuvent se reproduire par croisement et ceux qui ne le peuvent pas. Et le dialogue se perd dans ses interminables subdivisions.

Aussi, que montrent le développement initial du dialogue et son échec subséquent ? Que la méthode de la division ne peut rien prouver du tout quand elle n’est pas correctement appliquée. Cela montre aussi que l’idée d’analyser le pouvoir politique comme la relation entre un berger et ses animaux était probablement assez controversée í l’époque. En fait, c’est la premií¨re hypothí¨se qui vient í l’esprit des interlocuteurs quand ils cherchent í découvrir l’essence du politique. í‰tait-ce alors un lieu commun ? Ou Platon discutait-il plutí´t d’un thí¨me pythagoricien ? L’absence de la métaphore pastorale dans les autres textes politiques contemporains semble plaider en faveur de la seconde hypothí¨se. Mais nous pouvons probablement laisser la discussion ouverte.

Ma recherche personnelle porte sur la manií¨re dont Platon s’en prend í ce thí¨me dans le reste du dialogue. Il le fait d’abord au moyen d’arguments méthodologiques, puis en invoquant le fameux mythe du monde qui tourne autour de son axe. Les arguments méthodologiques sont extríªmement intéressants. Ce n’est pas en décidant quelles espí¨ces peuvent former un troupeau, mais en analysant ce que fait le berger que l’on peut dire si le roi est ou non une sorte de pasteur.

Qu’est-ce qui caractérise sa tí¢che ? Premií¨rement, le berger est seul í la tíªte de son troupeau. Deuxií¨mement, son travail est de veiller í la nourriture de ses bíªtes ; de les soigner quand elles sont malades ; de leur jouer de la musique pour les rassembler et les guider ; d’organiser leur reproduction dans le souci d’obtenir la meilleure progéniture. Ainsi retrouvons-nous bel et bien les thí¨mes typiques de la métaphore pastorale présents dans les textes orientaux.

Et quelle est la tí¢che du roi í l’égard de tout cela ? Comme le pasteur, il est seul í la tíªte de la cité. Mais, pour le reste, qui fournit í l’humanité sa nourriture ? Le roi ? Non. Le cultivateur, le boulanger. Qui s’occupe des hommes lorsqu’ils sont malades ? Le roi ? Non. Le médecin. Et qui les guide par la musique ? Le maí®tre de gymnase -et non le roi. Ainsi bien des citoyens pourraient-ils trí¨s légitimement prétendre au titre de « pasteur d’hommes ». Le politique, comme le pasteur du troupeau humain, compte de nombreux rivaux. En conséquence, si nous voulons découvrir ce qu’est réellement et fondamentalement le politique, nous devons écarter de lui « tous ceux dont le flot l’environne », et ce faisant démontrer en quoi il n’est pas un pasteur.

Platon recourt donc au mythe de l’univers tournant autour de son axe en deux mouvements successifs et de sens contraire.

Dans un premier temps, chaque espí¨ce animale appartenait í un troupeau conduit par un génie-pasteur. Le troupeau humain était conduit par la divinité en personne. Il pouvait disposer í profusion des fruits de la terre ; il n’avait besoin d’aucun abri ; et, aprí¨s la mort, les hommes revenaient í la vie. Une phrase capitale ajoute : « La Divinité étant leur pasteur, les hommes n’avaient point besoin de constitution politique (11). »

Dans un second temps, le monde tourna dans la direction opposée. Les dieux ne furent plus les bergers des hommes, qui se retrouví¨rent dí¨s lors abandonnés í eux-míªmes. Car ils avaient reí§u le feu. Que serait alors le rí´le du politique ? Allait-il devenir pasteur í la place de la divinité ? Pas du tout. Son rí´le serait désormais de tisser une toile solide pour la cité. íŠtre un homme politique ne voulait pas dire nourrir, soigner et élever sa progéniture, mais associer : associer différentes vertus ; associer des tempéraments contraires (fougueux ou modérés), en se servant de la « navette :» de l’opinion populaire. L’art royal de gouverner consistait í rassembler les vivants « en une communauté qui repose sur la concorde et l’amitié », et í tisser ainsi « le plus magnifique de tous les tissus ». Toute la population, « esclaves et hommes libres, enveloppés dans ses plis » (12).

Le Politique apparaí®t donc comme la réflexion de l’Antiquité classique la plus systématique sur le thí¨me du pastorat, qui était appelé í prendre tant d’importance dans l’Occident chrétien. Que nous en discutions semble prouver qu’un thí¨me, d’origine orientale peut-íªtre, était suffisamment important du temps de Platon pour mériter une discussion ; mais n’oublions pas qu’il était contesté.

Pas entií¨rement, cependant. Car Platon reconnaissait bel et bien au médecin, au cultivateur, au gymnaste et au pédagogue la qualité de pasteurs. En revanche, il refusait qu’ils se míªlassent d’activités politiques. Il le dit explicitement : comment le politique trouverait-il jamais le temps d’aller voir chaque personne en particulier, de lui donner í manger, de lui offrir des concerts, et de la soigner en cas de maladie ? Seul un dieu de l’í¢ge d’or pourrait se conduire de la sorte ; ou encore, tel un médecin ou un pédagogue, íªtre responsable de la vie et du développement d’un petit nombre d’individus. Mais, situés entre les deux -les dieux et les bergers -, les hommes qui détiennent le pouvoir politique ne sont pas des pasteurs. Leur tí¢che ne consiste pas í entretenir la vie d’un groupe d’individus, Elle consiste í former et í assurer l’unité de la cité. Bref, le problí¨me politique est celui de la relation entre l’un et la multitude dans le cadre de la cité et de ses citoyens. Le problí¨me pastoral concerne la vie des individus.

Tout cela semble, peut-íªtre, fort lointain. Si j’insiste sur ces textes anciens, c’est qu’ils nous montrent que ce problí¨me -ou plutí´t, cette série de problí¨mes -s’est posé trí¨s tí´t. Ils couvrent l’histoire occidentale dans sa totalité, et ils sont encore de la plus haute importance pour la société contemporaine. Ils ont trait aux relations entre le pouvoir politique í l’oeuvre au sein de l’í‰tat en tant que cadre juridique de l’unité et un pouvoir que nous pouvons appeler « pastoral », dont le rí´le est de veiller en permanence í la vie de tous et de chacun, de les aider, d’améliorer leur sort.

Le fameux « problí¨me de l’í‰tat-providence » ne met pas seulement en évidence les besoins ou les nouvelles techniques de gouvernement du monde actuel. Il doit íªtre reconnu pour ce qu’il est : l’une des extríªmement nombreuses réapparitions du délicat ajustement entre le pouvoir politique exercé sur des sujets civils et le pouvoir pastoral qui s’exerce sur des individus vivants.

Je n’ai naturellement pas la moindre intention de retracer l’évolution du pouvoir pastoral í travers le christianisme. Les immenses problí¨mes que cela poserait se laissent facilement imaginer : des problí¨mes doctrinaux, tels que le titre de « bon pasteur » donné au Christ, aux problí¨mes institutionnels, tels que l’organisation paroissiale, ou le partage des responsabilités pastorales entre príªtres et évíªques.

Mon seul propos est de mettre en lumií¨re deux ou trois aspects que je tiens pour importants dans l’évolution du pastorat, i-e. dans la technologie du pouvoir.

Pour commencer, examinons la construction théorique de ce thí¨me dans la littérature chrétienne des premiers sií¨cles : Chrysostome, Cyprien, Ambroise, Jérí´me, et, pour la vie monastique, Cassien ou Benoí®t. Les thí¨mes hébraí¯ques se trouvent considérablement transformés sur au moins quatre plans.

1) D’abord, en ce qui concerne la responsabilité. Nous avons vu que le pasteur devait assumer la responsabilité du destin du troupeau dans sa totalité et de chaque brebis en particulier. Dans la conception chrétienne, le pasteur doit rendre compte -non seulement de chacune des brebis, mais de toutes leurs actions, de tout le bien ou le mal qu’elles sont susceptibles de faire, de tout ce qui leur arrive.

De surcroí®t, entre chaque brebis et son pasteur, le christianisme coní§oit un échange et une circulation complexes de péchés et de mérites. Le péché de la brebis est aussi imputable au berger. Il devra en répondre au jour du Jugement dernier. Inversement, en aidant son troupeau í trouver le salut, le pasteur trouvera aussi le sien. Mais, en sauvant ses brebis, il court le risque de se perdre ; s’il veut se sauver lui-míªme, il doit donc nécessairement courir le risque d’íªtre perdu pour les autres. S’il se perd, c’est le troupeau qui sera exposé aux plus grands dangers. Mais laissons ces paradoxes de cí´té. Mon but était uniquement de souligner la force et la complexité des liens moraux associant le pasteur í chaque membre de son troupeau. Et surtout, je voulais rappeler avec force que ces liens ne concernaient pas seulement la vie des individus, mais aussi leurs actes dans leurs plus infimes détails.

2) La deuxií¨me altération importante a trait au problí¨me de l’obédience ou de l’obéissance. Dans la conception hébraí¯que, Dieu étant un pasteur, le troupeau qui le suit se soumet í sa volonté, í sa loi.

Le christianisme, pour sa part, coní§ut la relation entre le pasteur et ses brebis comme une relation de dépendance individuelle et complí¨te. C’est assurément l’un des points sur lesquels le pastorat chrétien diverge radicalement de la pensée grecque. Si un Grec avait í obéir, il le faisait parce que c’était la loi, ou la volonté de la cité. S’il lui arrivait de suivre la volonté de quelqu’un en particulier (médecin, orateur ou pédagogue), c’est que cette personne l’avait rationnellement persuadé de le faire. Et cela devait íªtre dans un dessein strictement déterminé : se guérir, acquérir une compétence, faire le meilleur choix.

Dans le christianisme, le lien avec le pasteur est un lien individuel, un lien de soumission personnelle. Sa volonté est accomplie non parce qu’elle est conforme í la loi, mais, principalement, parce que telle est sa volonté. Dans les Institutions cénobitiques de Cassien, on trouve maintes anecdotes édifiantes dans lesquelles le moine trouve son salut en exécutant les commandements les plus absurdes de son supérieur (13). L’obédience est une vertu. Ce qui veut dire qu’elle n’est pas, comme chez les Grecs, un moyen provisoire pour parvenir í une fin, mais plutí´t une fin en soi. C’est un état permanent ; les brebis doivent en permanence se soumettre í leurs pasteurs : subditi. Comme le dit saint Benoí®t, les moines ne vivent pas suivant leur libre arbitre ; leur voeu est d’íªtre soumis í l’autorité d’un abbé : ambulantes alieno judicio et imperio (14). Le christianisme grec nommait apatheia cet état d’obédience. Et l’évolution du sens de ce mot est significative. Dans la philosophie grecque, apatheia désigne l’empire que l’individu exerce sur ses passions grí¢ce í l’exercice de la raison. Dans la pensée chrétienne, le pathos est la volonté exercée sur soi, et pour soi. L’apatheia nous délivre d’une telle opinií¢treté.

3) Le pastorat chrétien suppose une forme de connaissance particulií¨re entre le pasteur et chacune de ses brebis. Cette connaissance est particulií¨re. Elle individualise. Il ne suffit pas de savoir dans quel état se trouve le troupeau. Il faut aussi connaí®tre celui de chaque brebis. Ce thí¨me existait bien avant le pastorat chrétien, mais il fut considérablement amplifié en trois sens différents : le berger doit íªtre informé des besoins matériels de chaque membre du troupeau, et y pourvoir quand c’est nécessaire. Il doit savoir ce qui se passe, ce que fait chacun d’eux -ses péchés publics. Last and not least, il doit savoir ce qui se passe dans l’í¢me de chacun d’eux, connaí®tre ses péchés secrets, sa progression sur la voie de la sainteté.

Afin de s’assurer de cette connaissance individuelle, le christianisme s’appropria deux instruments essentiels í l’oeuvre dans le monde hellénique : l’examen de conscience et la direction de conscience. Il les reprit, mais non sans les altérer considérablement.

L’examen de conscience, on le sait, était répandu parmi les pythagoriciens, les stoí¯ciens et les épicuriens, qui y voyaient un moyen de faire le compte quotidien du bien ou du mal accompli au regard de ses devoirs. Ainsi pouvait-on mesurer sa progression sur la voie de la perfection, i.e. la maí®trise de soi et l’empire exercé sur ses propres passions. La direction de conscience était aussi prédominante dans certains milieux cultivés, mais elle prenait alors la forme de conseils donnés -et parfois rétribués -en des circonstances particulií¨rement difficiles : dans l’affliction, ou quand on souffrait d’un revers de fortune.

Le pastorat chrétien associa étroitement ces deux pratiques. La direction de conscience constituait un lien permanent : la brebis ne se laissait pas conduire í seule fin de franchir victorieusement quelque passe dangereuse ; elle se laissait conduire í chaque instant. íŠtre guidé était un état, et vous étiez fatalement perdu si vous tentiez d’y échapper. Qui ne souffre aucun conseil se flétrit comme une feuille morte, dit l’éternelle rengaine. Quant í l’examen de conscience, son propos n’était pas de cultiver la conscience de soi, mais de lui permettre de s’ouvrir entií¨rement í son directeur -de lui révéler les profondeurs de l’í¢me.

Il existe maints textes ascétiques et monastiques du Ier sií¨cle sur le lien entre la direction et l’examen de conscience, et ceux-ci montrent í quel point ces techniques étaient capitales pour le christianisme et quel était déjí leur degré de complexité. Ce que je voudrais souligner, c’est qu’elles traduisent l’apparition d’un trí¨s étrange phénomí¨ne dans la civilisation gréco-romaine, c’est-í -dire l’organisation d’un lien entre l’obéissance totale, la connaissance de soi et la confession í quelqu’un d’autre.

4) Il est une autre transformation -la plus importante, peut-íªtre. Toutes ces techniques chrétiennes d’examen, de confession, de direction de conscience et d’obédience ont un but : amener les individus í oeuvrer í leur propre « mortification » dans ce monde. La mortification n’est pas la mort, bien sí »r, mais un renoncement í ce monde et í soi-míªme : une espí¨ce de mort quotidienne. Une mort qui est censée donner la vie dans un autre monde. Ce n’est pas la premií¨re fois que nous trouvons le thí¨me pastoral associé í la mort, mais son sens est autre que dans l’idée grecque du pouvoir politique. Il ne s’agit pas d’un sacrifice pour la cité ; la mortification chrétienne est une forme de relation de soi í soi. C’est un élément, une partie intégrante de l’identité chrétienne.

Nous pouvons dire que le pastorat chrétien a introduit un jeu que ni les Grecs ni les Hébreux n’avaient imaginé. Un étrange jeu dont les éléments sont la vie, la mort, la vérité, l’obédience, les individus, l’identité ; un jeu qui semble n’avoir aucun rapport avec celui de la cité qui survit í travers le sacrifice de ses citoyens. En réussissant í combiner ces deux jeux -le jeu de la cité et du citoyen et le jeu du berger et du troupeau -dans ce que nous appelons les í‰tats modernes, nos sociétés se sont révélées véritablement démoniaques.

Comme vous pouvez le remarquer, j’ai tenté ici non pas de résoudre un problí¨me, mais de suggérer une approche de ce problí¨me. Celui-ci est du míªme ordre que ceux sur lesquels je travaille depuis mon premier livre sur la folie et la maladie mentale. Comme je l’ai dit précédemment, il a trait aux relations entre des expériences (telles que la folie, la maladie, la transgression des lois, la sexualité, l’identité), des savoirs (tels que la psychiatrie, la médecine, la criminologie, la sexologie et la psychologie) et le pouvoir (comme le pouvoir qui s’exerce dans les institutions psychiatriques et pénales, ainsi que dans toutes les autres institutions qui traitent du contrí´le individuel).

Notre civilisation a développé le systí¨me de savoir le plus complexe, les structures de pouvoir les plus sophistiquées : qu’a fait de nous cette forme de connaissance, ce type de pouvoir ? De quelle manií¨re ces expériences fondamentales de la folie, de la souffrance, de la mort, du crime, du désir et de l’individualité sont-elles liées, míªme si nous n’en avons pas conscience, í la connaissance et au pouvoir ? Je suis certain de ne jamais trouver la réponse ; mais cela ne veut pas dire que nous devons renoncer í poser la question.

II

J’ai tenté de montrer comment le christianisme primitif a donné forme í l’idée d’une influence pastorale s’exerí§ant continí »ment sur les individus et í travers la démonstration de leur vérité particulií¨re. Et j’ai tenté de montrer combien cette idée de pouvoir pastoral était étrangí¨re í la pensée grecque en dépit d’un certain nombre d’emprunts tels que l’examen de conscience pratique et la direction de conscience.

Je voudrais maintenant, au prix d’un bond de plusieurs sií¨cles, décrire un autre épisode qui a revíªtu en soi une importance particulií¨re dans l’histoire de ce gouvernement des individus par leur propre vérité.

Cet exemple se rapporte í la formation de l’í‰tat au sens moderne du terme. Si j’établis ce rapprochement historique, ce n’est pas, bien évidemment, pour laisser entendre que l’aspect pastoral du pouvoir disparut au cours des dix grands sií¨cles de l’Europe chrétienne, catholique et romaine, mais il me semble que, contrairement í toute attente, cette période n’a pas été celle du pastorat triomphant. Et cela pour diverses raisons : d’aucunes sont de nature économique -le pastorat des í¢mes est une expérience typiquement urbaine, difficilement conciliable avec la pauvreté et l’économie rurale extensive des débuts du Moyen í‚ge. D’autres raisons sont de nature culturelle : le pastorat est une technique compliquée, qui requiert un certain niveau de culture -de la part du pasteur comme de celle de son troupeau. D’autres raisons encore ont trait í la structure socio-politique. Le féodalisme développa entre les individus un tissu de liens personnels d’un type trí¨s différent du pastorat.

Non que je prétende que l’idée d’un gouvernement pastoral des hommes ait entií¨rement disparu dans l’í‰glise médiévale. Elle est, en vérité, demeurée, et l’on peut míªme dire qu’elle a fait montre d’une grande vitalité. Deux séries de faits tendent í le prouver. En premier lieu, les réformes qui avaient été accomplies au sein míªme de l’í‰glise, en particulier dans les ordres monastiques -les différentes réformes opérant successivement í l’intérieur des monastí¨res existants -, avaient pour but de rétablir la rigueur de l’ordre pastoral parmi les moines. Quant aux ordres nouvellement créés -dominicains et franciscains -ils se proposí¨rent avant tout d’effectuer un travail pastoral parmi les fidí¨les. Au cours de ses crises successives, l’í‰glise tenta inlassablement de retrouver ses fonctions pastorales. Mais il y a plus. Dans la population elle-míªme, on assiste tout au long du Moyen í‚ge au développement d’une longue suite de luttes dont l’enjeu était le pouvoir pastoral. Les adversaires de l’í‰glise qui manque í ses obligations rejettent sa structure hiérarchique et partent en quíªte de formes plus ou moins spontanées de communauté, dans laquelle le troupeau pourrait trouver le pasteur dont il a besoin. Cette recherche d’une expression pastorale revíªtit de nombreux aspects : parfois, comme dans le cas des Vaudois, elle donna lieu í des luttes d’une extríªme violence ; í d’autres occasions, comme dans la communauté des Frí¨res de la vie, cette quíªte demeura pacifique. Tantí´t elle suscita des mouvements de grande ampleur tels que celui des Hussites, tantí´t elle fermenta des groupes limités comme celui des Amis de Dieu de l’Oberland. Il s’agit tantí´t de mouvements proches de l’hérésie (ainsi des Béghards), tantí´t de mouvements orthodoxes remuants fixés dans le giron míªme de l’í‰glise (ainsi des oratoriens italiens au XVe sií¨cle).

J’évoque tout cela de manií¨re fort allusive í seule fin de souligner que, s’il n’était pas institué comme un gouvernement effectif et pratique des hommes, le pastorat fut au Moyen í‚ge un souci constant et un enjeu de luttes incessantes. Tout au long de cette période se manifesta un ardent désir d’établir des relations pastorales entre les hommes, et cette aspiration affecta aussi bien le courant mystique que les grands ríªves millénaristes.

*

Certes, je n’entends pas traiter ici du problí¨me de la formation des í‰tats. Je n’entends pas non plus explorer les différents processus économiques, sociaux et politiques dont ils procí¨dent. Enfin, je ne prétends pas non plus analyser les différents mécanismes et institutions dont les í‰tats se sont dotés afin d’assurer leur survie. Je voudrais simplement donner quelques indications fragmentaires sur quelque chose qui se trouve í mi-chemin entre l’í‰tat, comme type d’organisation politique, et ses mécanismes, í savoir le type de rationalité mise en oeuvre dans l’exercice du pouvoir d’í‰tat.

Je l’ai évoqué dans ma premií¨re conférence. Plutí´t que de se demander si les aberrations du pouvoir d’í‰tat sont dues í des excí¨s de rationalisme ou d’irrationalisme, il serait plus judicieux, je crois, de s’en tenir au type spécifique de rationalité politique produit par l’í‰tat.

Aprí¨s tout, í cet égard au moins, les pratiques politiques ressemblent aux scientifiques : ce n’est pas la « raison en général » que l’on applique, mais toujours un type trí¨s spécifique de rationalité.

Ce qui est frappant, c’est que la rationalité du pouvoir d’í‰tat était réfléchie et parfaitement consciente de sa singularité. Elle n’était point enfermée dans des pratiques spontanées et aveugles, et ce n’est pas quelque analyse rétrospective qui l’a mise en lumií¨re. Elle fut formulée, en particulier, dans deux corps de doctrine : la raison d’í‰tat et la théorie de la police. Ces deux expressions acquirent bientí´t des sens étroits et péjoratifs, je le sais. Mais, pendant les quelque cent cinquante ou deux cents ans que prit la formation des í‰tats modernes, elles gardí¨rent un sens bien plus large qu’aujourd’hui.

La doctrine de la raison d’í‰tat tenta de définir en quoi les principes et les méthodes du gouvernement étatique différaient, par exemple, de la manií¨re dont Dieu gouvernait le monde, le pí¨re, sa famille, ou un supérieur, sa communauté.

Quant í la doctrine de la police, elle définit la nature des objets de l’activité rationnelle de l’í‰tat ; elle définit la nature des objectifs qu’il poursuit, la forme générale des instruments qu’il emploie.

C’est donc de ce systí¨me de rationalité que je voudrais parler maintenant. Mais il faut commencer par deux préliminaires : 1) Meinecke ayant publié un livre des plus importants sur la raison d’í‰tat *, je parlerai essentiellement de la théorie de la police. 2) L’Allemagne et l’Italie se heurtí¨rent aux plus grandes difficultés pour se constituer en í‰tats, et ce sont ces deux pays qui produisirent le plus grand nombre de réflexions sur la raison d’í‰tat et la police. Je renverrai donc souvent í des textes italiens et allemands.

*

Commení§ons par la raison d’í‰tat, dont voici quelques définitions : Botero : « Une connaissance parfaite des moyens í travers les quels les Etats se forment, se renforcent, durent et croIssent **. »

Palazzo (Discours sur le gouvernement et la véritable raison d’í‰tat, 1606) : « Une méthode ou un art nous permettant de découvrir comment faire régner l’ordre et la paix au sein de la République *. »

Chemnitz (De ratione status, 1647) : « Certaine considération politique nécessaire pour toutes les affaires publiques, les conseils et les projets, dont le seul but est la préservation, l’expansion et la félicité de l’í‰tat ; í quelle fin l’on emploie les moyens les plus rapides et les plus commodes **. »

Arríªtons-nous sur certains traits communs de ces définitions.

1) La raison d’í‰tat est considérée comme un « art », c’est-í -dire une technique se conformant í certaines rí¨gles. Ces rí¨gles ne regardent pas simplement les coutumes ou les traditions, mais aussi la connaissance - la connaissance rationnelle. De nos jours, l’expression raison d’í‰tat évoque l’ « arbitraire » ou la « violence ». Mais, í l’époque, on entendait par lí une rationalité propre í l’art de gouverner les í‰tats.

2) D’oí¹ cet art de gouverner tire-t-il sa raison d’íªtre ? La réponse í cette question provoque le scandale de la pensée politique naissante. Et, pourtant, elle est fort simple : l’art de gouverner est rationnel, si la réflexion l’amí¨ne í observer la nature de ce qui est gouverné - en l’occurrence, l’í‰tat.

Or proférer une telle platitude, c’est rompre avec une tradition tout í la fois chrétienne et judiciaire, une tradition qui prétendait que le gouvernement était foncií¨rement juste. Il respectait tout un systí¨me de lois : lois humaines, loi naturelle, loi divine.

Il existe í ce propos un texte trí¨s révélateur de saint Thomas (20). Il rappelle que « l’art, en son domaine, doit imiter ce que la nature accomplit dans le sien » ; il n’est raisonnable qu’í cette condition. Dans le gouvernement de son royaume, le roi doit imiter le gouvernement de la nature par Dieu ; ou encore, le gouvernement du corps par l’í¢me. Le roi doit fonder des cités exactement comme Dieu créa le monde ou comme l’í¢me donne forme au corps. Le roi doit aussi conduire les hommes vers leur finalité, comme Dieu le fait pour les íªtres naturels, ou comme l’í¢me le fait en dirigeant le corps. Et quelle est la finalité de l’homme ? Ce qui est bon pour le corps ? Non. Il n’aurait besoin que d’un médecin, pas d’un roi. La richesse ? Non plus. Un régisseur suffirait. La vérité ? Míªme pas. Pour cela, seul un maí®tre ferait l’affaire. L’homme a besoin de quelqu’un qui soit capable d’ouvrir la voie í la félicité céleste en se conformant, ici-bas, í ce qui est honestum.

Comme nous pouvons le voir, l’art de gouverner prend modí¨le sur Dieu, qui impose ses lois í ses créatures. Le modí¨le de gouvernement rationnel avancé par saint Thomas n’est pas politique, tandis que, sous l’appellation « raison d’í‰tat », les XVIe et XVIIe sií¨cles recherchí¨rent des principes susceptibles de guider un gouvernement pratique. Ils ne s’intéressent pas í la nature ni í ses lois en général. Ils s’intéressent í ce qu’est l’í‰tat, í ce que sont ses exigences.

Ainsi pouvons-nous comprendre le scandale religieux soulevé par ce type de recherche. Cela explique pourquoi la raison d’í‰tat fut assimilée í l’athéisme. En France, notamment, cette expression, apparue dans un contexte politique, fut communément qualifiée d’ « athée » .

3) La raison d’í‰tat s’oppose aussi í une autre tradition. Dans Le Prince, le problí¨me de Machiavel est de savoir comment l’on peut protéger, contre ses adversaires intérieurs ou extérieurs, une province ou un territoire acquis par l’héritage ou la conquíªte (21). Toute l’analyse de Machiavel tente de définir ce qui entretient ou renforce le lien entre le prince et l’í‰tat, tandis que le problí¨me posé par la raison d’í‰tat est celui de l’existence míªme et de la nature de l’í‰tat. C’est bien pourquoi les théoriciens de la raison d’í‰tat s’efforcí¨rent de rester aussi loin que possible de Machiavel ; celui-ci avait mauvaise réputation, et ils ne pouvaient reconnaí®tre son problí¨me comme leur. Inversement, les adversaires de la raison d’í‰tat tentí¨rent de compromettre ce nouvel art de gouverner, en dénoní§ant en lui l’héritage de Machiavel. En dépit des querelles confuses qui se développí¨rent un sií¨cle aprí¨s la rédaction du Prince, la raison d’í‰tat marque cependant l’apparition d’un type de rationalité extríªmement - quoique en partie seulement - différent de celui de Machiavel.

Le dessein d’un tel art de gouverner est précisément de ne pas renforcer le pouvoir qu’un prince peut exercer sur son domaine. Son but est de renforcer l’í‰tat lui-míªme. C’est lí l’un des traits les plus caractéristiques de toutes les définitions mises en avant aux XVIe et XVIIe sií¨cles. Le gouvernement rationnel se résume, pour ainsi dire, í ceci : étant donné la nature de l’í‰tat, il peut terrasser ses ennemis pendant une durée indéterminée. Il ne peut le faire qu’en augmentant sa propre puissance. Et ses ennemis en font autant. L’í‰tat dont le seul souci serait de durer finirait trí¨s certainement en catastrophe. Cette idée est de la plus haute importance et se rattache í une nouvelle perspective historique. En fait, elle suppose que les í‰tats sont des réalités qui doivent de toute nécessité résister pendant une période historique d’une durée indéfinie dans une aire géographique contestée.

4) Enfin, nous pouvons voir que la raison d’í‰tat, au sens d’un gouvernement rationnel capable d’accroí®tre la puissance de l’í‰tat en accord avec lui-míªme, passe par la constitution préalable d’un certain type de savoir. Le gouvernement n’est possible que si la force de l’í‰tat est connue ; ainsi peut-elle íªtre entretenue. La capacité de l’í‰tat et les moyens de l’augmenter doivent aussi íªtre connus, de míªme que la force et la capacité des autres í‰tats. L’í‰tat gouverné doit en effet résister contre les autres. Le gouvernement ne saurait donc se limiter í la seule application des principes généraux de raison, de sagesse et de prudence. Un savoir est nécessaire : un savoir concret, précis et mesuré se rapportant í la puissance de l’í‰tat. L’art de gouverner, caractéristique de la raison d’í‰tat, est intimement lié au développement de ce que l’on a appelé statistique ou arithmétique politique - c’est-í -dire í la connaissance des forces respectives des différents í‰tats. Une telle connaissance était indispensable au bon gouvernement.

Pour nous résumer, la raison d’í‰tat n’est pas un art de gouverner suivant les lois divines, naturelles ou humaines. Ce gouvernement n’a pas í respecter l’ordre général du monde. Il s’agit d’un gouvernement en accord avec la puissance de l’í‰tat. C’est un gouvernement dont le but est d’accroí®tre cette puissance dans un cadre extensif et compétitif.

*

Ce que les auteurs des XVIIe et XVIIIe sií¨cles entendent par la « police » est trí¨s différent de ce que nous mettons sous ce terme. Il vaudrait la peine d’étudier pourquoi la plupart de ces auteurs sont italiens ou allemands, mais qu’importe ! Par « police », ils n’entendent pas une institution ou un mécanisme fonctionnant au sein de l’í‰tat, mais une technique de gouvernement propre í l’í‰tat ;des domaines, des techniques, des objectifs qui appellent l’intervention de l’í‰tat.

Pour íªtre clair et simple, j’illustrerai mon propos par un texte qui tient í la fois de l’utopie et du projet. C’est l’une des premií¨res utopies-programmes d’í‰tat policé. Turquet de Mayenne la composa et la présenta en 1611 aux états généraux de Hollande (22). Dans Science and Rationalism in the Government of Louis XIV (23), J. King attire l’attention sur l’importance de cet étrange ouvrage dont le titre, Monarchie aristodémocratique, suffit í montrer ce qui compte aux yeux de l’auteur : il s’agit moins de choisir entre ces différents types de constitution que de les assortir en vue d’une fin vitale : l’í‰tat. Turquet la nomme aussi Cité, République, ou encore Police.

Voici l’organisation que propose Turquet. Quatre grands dignitaires secondent le roi. L’un est en charge de la justice ; le deuxií¨me, de l’armée ; le troisií¨me, de l’échiquier, c’est-í -dire des impí´ts et des ressources du roi ; et le quatrií¨me, de la police. Il semble que le rí´le de ce grand commis dí »t íªtre essentiellement moral. D’aprí¨s Turquet, il devait inculquer í la population « la modestie, la charité, la fidélité, l’assiduité, la coopération amicale et l’honníªteté » . Nous reconnaissons lí une idée traditionnelle : la vertu du sujet est le gage de la bonne administration du royaume. Mais, lorsque nous entrons dans les détails, la perspective est un peu différente.

Turquet suggí¨re la création dans chaque province de conseils chargés de maintenir l’ordre public. Deux veilleraient sur les personnes ; deux autres sur les biens. Le premier conseil s’occupant des personnes devait veiller aux aspects positifs, actifs et productifs de la vie. Autrement dit, il s’occuperait de l’éducation, déterminerait les goí »ts et les aptitudes de chacun et choisirait les métiers - les métiers utiles : toute personne de plus de vingt-cinq ans devait íªtre inscrite sur un registre indiquant sa profession. Ceux qui n’étaient pas utilement employés étaient considérés comme la lie de la société.

Le deuxií¨me conseil devait s’occuper des aspects négatifs de la vie : des pauvres (veuves, orphelins, vieillards) nécessiteux ; des personnes sans emploi ; de ceux dont les activités exigeaient une aide pécuniaire (et auxquels on ne demandait aucun intéríªt) ; mais aussi de la santé publique - maladies, épidémies - et d’accidents tels que les incendies et les inondations.

L’un des conseils en charge des biens devait se spécialiser dans les marchandises et produits manufacturés. Il devait indiquer quoi produire et comment le faire, mais aussi contrí´ler les marchés et le commerce. Le quatrií¨me conseil veillerait au « domaine », i.e. au territoire et í l’espace, contrí´lant les biens privés, les legs, les donations et les ventes ; réformant les droits seigneuriaux ; et s’occupant des routes, des fleuves, des édifices publics et des foríªts.

í€ bien des égards, ce texte s’apparente aux utopies politiques si nombreuses í l’époque. Mais il est aussi contemporain des grandes discussions théoriques sur la raison d’í‰tat et l’organisation administrative des monarchies. Il est hautement représentatif de ce que devaient íªtre, dans l’esprit de l’époque, les tí¢ches d’un í‰tat gouverné suivant la tradition.

Que démontre ce texte ?

1) La « police » apparaí®t comme une administration dirigeant l’í‰tat concurremment avec la justice, l’armée et l’échiquier. C’est vrai. En fait, pourtant, elle embrasse tout le reste. Comme l’explique Turquet, elle étend ses activités í toutes les situations, í tout ce que les hommes font ou entreprennent. Son domaine comprend la justice, la finance et l’armée.

2) La police englobe tout. Mais d’un point de vue extríªmement particulier. Hommes et choses sont envisagés dans leurs rapports : la coexistence des hommes sur un territoire ; leurs rapports de propriété ; ce qu’ils produisent ; ce qui s’échange sur le marché. Elle s’intéresse aussi í la manií¨re dont ils vivent, aux maladies et aux accidents auxquels ils sont exposés. C’est un homme vivant, actif et productif que la police surveille. Turquet emploie une remarquable expression : l’homme est le véritable objet de la police, affirme-t-il en substance (24).

3) Une telle intervention dans les activités des hommes pourrait bien íªtre qualifiée de totalitaire. Quels sont les buts poursuivis ? Ils relí¨vent de deux catégories. En premier lieu, la police a affaire avec tout ce qui fait l’ornementation, la forme et la splendeur de la cité. La splendeur ne se rapporte pas uniquement í la beauté d’un í‰tat organisé í la perfection, mais aussi í sa puissance, í sa vigueur. Ainsi la police assure-t-elle la vigueur de l’í‰tat et la met-elle au premier plan. En second lieu, l’autre objectif de la police est de développer les relations de travail et de commerce entre les hommes, au míªme titre que l’aide et l’assistance mutuelle. Lí encore, le mot qu’emploie Turquet est important : la politique doit assurer la « communication » entre les hommes, au sens large du terme. Sans quoi les hommes ne pourraient vivre ; ou leur vie serait précaire, misérable et perpétuellement menacée.

Nous pouvons reconnaí®tre lí , je crois, ce qui est une idée importante. En tant que forme d’intervention rationnelle exerí§ant le pouvoir politique sur les hommes, le rí´le de la police est de leur donner un petit supplément de vie ; et, ce faisant, de donner í l’í‰tat un peu plus de force. Cela se fait par le contrí´le de la « communication » , c’est-í -dire des activités communes des individus (travail, production, échange, commodités).

Vous objecterez : mais ce n’est que l’utopie de quelque obscur auteur. Vous ne pouvez guí¨re en déduire la moindre conséquence significative ! Pour ma part, je prétends que cet ouvrage de Turquet n’est qu’un exemple d’une immense littérature circulant dans la plupart des pays européens de l’époque. Le fait qu’il soit excessivement simple et pourtant fort détaillé met en évidence on ne peut plus clairement des caractéristiques que l’on pouvait reconnaí®tre partout. Avant tout, je dirais que ces idées ne furent pas mort-nées. Elles se diffusí¨rent tout au long du XVIIe et du XVIIIe sií¨cle, soit sous la forme de politiques concrí¨tes (telles que le caméralisme ou le mercantilisme), soit en tant que matií¨res í enseignement (la Polizeiwissenschaft allemande ; n’oublions pas que c’est sous ce titre qu’était enseignée en Allemagne la science de l’administration).

Il est deux perspectives que je voudrais, non pas étudier, mais tout au moins suggérer. Je commencerai par me référer í un compendium administratif franí§ais, puis í un manuel allemand.

1) Tout historien connaí®t le compendium de De Lamare (25). Au début du XVIIIe sií¨cle, cet administrateur entreprit la compilation des rí¨glements de police de tout le royaume. C’est une source inépuisable d’informations du plus haut intéríªt. Mon propos est ici de montrer la conception générale de la police qu’une telle quantité de rí¨gles et derí¨glements pouvait faire naí®tre chez un administrateur comme de Lamare.

De Lamare explique qu’il est onze choses sur lesquelles la policedoit veiller í l’intérieur de l’í‰tat : 1) la religion ; 2) la moralité ; 3) la santé ; 4) les approvisionnements ; 5) les routes, les ponts et chaussées, et les édifices publics ; 6) la sécurité publique ; 7) les arts libéraux (en gros, les arts et les sciences) ; 8) le commerce ; 9) les fabriques ; 10) les domestiques et hommes de peine ; 11) les pauvres.

La míªme classification caractérise tous les traités relatifs í la police. Comme dans le programme utopique de Turquet, exception faite de l’armée, de la justice í proprement parler et des contributions directes, la police veille apparemment í tout. On peut dire la míªme chose différemment : le pouvoir royal s’était affirmé contre le féodalisme grí¢ce í l’appui d’une force armée, ainsi qu’en développant un systí¨me judiciaire et en établissant un systí¨me fiscal. C’est ainsi que s’exerí§ait traditionnellement le pouvoir royal. Or la « police » désigne l’ensemble du nouveau domaine dans lequel le pouvoir politique et administratif centralisé peut intervenir.

Mais quelle est donc la logique í l’oeuvre derrií¨re l’intervention dans les rites culturels, les techniques de production í petite échelle, la vie intellectuelle et le réseau routier ?

La réponse de De Lamare paraí®t un tantinet hésitante. La police, précise-t-il en substance, veille í tout ce qui touche au bonheur des hommes, aprí¨s quoi il ajoute : la police veille í tout ce qui réglemente la société (les rapports sociaux) qui prévaut entre les hommes (26). Et enfin, assure-t-il, la police veille au vivant (27). C’est sur cette définition que je vais m’attarder. C’est la plus originale, et elle éclaire les deux autres ; et de Lamare lui-míªme y insiste. Voici quelles sont ses remarques sur les onze objets de la police. La police s’occupe de la religion, non pas, bien sí »r, du point de vue de la vérité dogmatique, mais de celuide la qualité moralede lavie.En veillant í la santé et aux approvisionnements, elle s’applique í préserver la vie ; s’agissant du commerce, des fabriques, des ouvriers, des pauvres et de l’ordre public,elles’occupedescommoditésde la vie. En veillant au théí¢tre, í la littérature, aux spectacles, son objet n’est autreque les plaisirsde la vie. Bref, la vie est l’objet de la police : l’indispensable, l’utile et le superflu. C’est í la police de permettre aux hommes de survivre, de vivre et de faire mieux encore.

Ainsi retrouvons-nous les autres définitions que propose de Lamare : le seul et unique dessein de la police est de conduire l’homme au plus grand bonheur dont il puisse jouir en cette vie. Ou encore, la police prend soin du confort de l’í¢me (grí¢ce í la religion et í la morale), du confort du corps (nourriture, santé, habillement, logement), et de la richesse (industrie, commerce, main-d’oeuvre). Ou enfin, la police veille aux avantages que l’on ne peut tirer que de la vie en société.

2) Jetons maintenant un coup d’Å“il sur les manuels allemands. Ils devaient íªtre employés un peu plus tard pour enseigner la science de l’administration. Cet enseignement fut dispensé dans diverses universités, en particulier í Gí¶ttingen, et revíªtit une importance extríªme pour l’Europe continentale. C’est lí que furent formés les fonctionnaires prussiens, autrichiens et russes - ceux qui devaient accomplir les réformes de Joseph II et de la Grande Catherine. Certains Franí§ais, dans l’entourage de Napoléon notamment, connaissaient fort bien les doctrines de la Polizeiwissenschaft.

Que trouvait-on dans ces manuels ?

Dans son Liber de politia (28), Hohenthal distingue les rubriques suivantes : le nombre des citoyens ; la religion et la moralité ; la santé ; la nourriture ; la sécurité des personnes et des biens (en particulier par rapport aux incendies et aux inondations) ; l’administration de la justice ; les agréments et les plaisirs des citoyens (comment les procurer, comment les modérer). Suit alors toute une série de chapitres sur les fleuves, les foríªts, les mines, les salines et le logement, et, enfin plusieurs chapitres sur les différents moyens d’acquérir des biens par l’agriculture, l’industrie ou le négoce.

Dans son Abrégé de la police(30), Willebrandt aborde successivement la moralité, les arts et métiers, la santé, la sécurité et, en dernier, les édifices publics et l’urbanisme. En ce qui concerne les sujets, tout au moins, il n’y a pas grande différence avec la liste de De Lamare.

Mais, de tous ces textes, le plus important est celui de Justi, í‰léments de police(31). L’objet spécifique de la police reste défini comme la vie en société d’individus vivants. Von Justi organise néanmoins son ouvrage de manií¨re un peu différente. Il commence par étudier ce qu’il appelle les « biens-fonds de l’í‰tat », c’est-í -dire son territoire. Il l’envisage sous deux aspects : comment il est peuplé (villes et campagnes), puis qui sont ses habitants (nombre, croissance démographique, santé, mortalité, immigration). Puis von Justi analyse les « biens et effets », i.e. les marchandises, les produits manufacturés, ainsi que leur circulation qui soulí¨ve des problí¨mes touchant í leur coí »t, au crédit et í la monnaie. Enfin, la dernií¨re partie est consacrée í la conduite des individus : leur moralité, leurs capacités professionnelles, leur honníªteté et leur respect de la loi.

í€ mon sens, l’ouvrage de Justi est une démonstration beaucoup plus fouillée de l’évolution du problí¨me de la police que l’introduction de De Lamare í son compendium de rí¨glements. Il y a quatre raisons í cela.

Premií¨rement, von Justi définit en termes bien plus clairs le paradoxe central de la police. La police, explique-t-il, est ce qui permet í l’í‰tat d’accroí®tre son pouvoir et d’exercer sa puissance dans toute son ampleur. Par ailleurs, la police doit garder les gens heureux - le bonheur étant compris comme la survie, la vie et une vie améliorée *. Il définit parfaitement ce qu’il tient pour le but de l’art moderne de gouverner, ou de la rationalité étatique : développer ces éléments constitutifs de la vie des individus de telle sorte que leur développement renforce aussi la puissance de l’í‰tat.

Puis von Justi établit une distinction entre cette tí¢che, qu’í l’instar de ses contemporains il nomme Polizei, et la Politik, Die Politik. Die Politik est foncií¨rement une tí¢che négative. Elle consiste, pour l’í‰tat, í se battre contre ses ennemis de l’intérieur comme de l’extérieur. La Polizei, en revanche, est une tí¢che positive : elle consiste í favoriser í la fois la vie des citoyens et la vigueur de l’í‰tat.

On touche lí au point important : von Justi insiste bien plus que ne le fait de Lamare sur une notion qui devait prendre une importance croissante au cours du XVIIIe sií¨cle - la population. La population était définie comme un groupe d’individus vivants. Leurs caractéristiques étalent celles de tous les individus appartenant í une míªme espí¨ce, vivant cí´te í cí´te. (Ainsi se caractérisaient-ils par des taux de mortalité et de fécondité ; ils étaient sujets í des épidémies et í des phénomí¨nes de surpopulation ; ils présentaient un certain type de répartition territoriale.) Certes, de Lamare employait le mot « vie » pour définir l’objet de la police, mais il n’y insistait pas outre mesure. Tout au long du XVIIIe sií¨cle, et surtout en Allemagne, c’est la population - i.e. un groupe d’individus vivants dans une aire donnée - qui est définie comme l’objet de la police.

Enfin, il suffit de lire von Justi pour s’apercevoir qu’il ne s’agit pas seulement d’une utopie, comme avec Turquet, ni d’un compendium de rí¨glements systématiquement répertoriés. Von Justi prétend élaborer une Polizeiwissenschaft. Son livre n’est pas une simple liste de prescriptions. C’est aussi une grille í travers laquelle on peut observer l’í‰tat, c’est-í -dire son territoire, ses ressources, sa population, ses villes, etc. Von Justi associe la « statistique » (la description des í‰tats) et l’art de gouverner. La Polizeiwissenschaft est tout í la fois un art de gouverner et une méthode pour analyser une population vivant sur un territoire.

De telles considérations historiques doivent paraí®tre trí¨s lointaines ; elles doivent sembler inutiles au regard des préoccupations actuelles. Je n’irais pas aussi loin que Hermann Hesse, qui affirme que seule est féconde la « référence constante í l’histoire, au passé et í l’Antiquité ». Mais l’expérience m’a appris que l’histoire des diverses formes de rationalité réussit parfois mieux qu’une critique abstraite í ébranler nos certitudes et notre dogmatisme. Des sií¨cles durant, la religion n’a pu supporter que l’on racontí¢t son histoire. Aujourd’hui, nos écoles de rationalité n’apprécient guí¨re que l’on écrive leur histoire, ce qui est sans doute significatif.

Ce que j’ai voulu montrer, c’est une direction de recherche. Ce ne sont lí que des rudiments d’une étude sur laquelle je travaille depuis maintenant deux ans. Il s’agit de l’analyse historique de ce que nous appellerions, d’une expression désuí¨te, l’art de gouverner.

Cette étude repose sur un certain nombre de postulats de base, que je résumerais de la manií¨re suivante

1) Le pouvoir n’est pas une substance. Il n’est pas non plus un mystérieux attribut dont il faudrait fouiller les origines. Le pouvoir n’est qu’un type particulier de relations entre individus. Et ces relations sont spécifiques : autrement dit, elles n’ont rien í voir avec l’échange, la production et la communication, míªme si elles leur sont associées. Le trait distinctif du pouvoir, c’est que certains hommes peuvent plus ou moins entií¨rement déterminer la conduite d’autres hommes - mais jamais de manií¨re exhaustive ou coercitive. Un homme enchaí®né et battu est soumis í la force que l’on exerce sur lui. Pas au pouvoir. Mais si on peut l’amener í parler, quand son ultime recours aurait pu íªtre de tenir sa langue, préférant la mort, c’est donc qu’on l’a poussé í se comporter d’une certaine manií¨re. Sa liberté a été assujettie au pouvoir. Il a été soumis au gouvernement. Si un individu peut rester libre, si limitée que puisse íªtre sa liberté, le pouvoir peut l’assujettir au gouvernement. Il n’est pas de pouvoir sans refus ou révolte en puissance.

2) Pour ce qui est des relations entre hommes, maints facteurs déterminent le pouvoir. Et, pourtant, la rationalisation ne cesse de poursuivre son oeuvre et revíªt des formes spécifiques. Elle diffí¨re de la rationalisation propre aux processus économiques, ou aux techniques de production et de communication ; elle diffí¨re aussi de celle du discours scientifique. Le gouvernement des hommes par les hommes - qu’ils forment des groupes modestes ou importants, qu’il s’agisse du pouvoir des hommes sur les femmes, des adultes sur les enfants, d’une classe sur une autre, ou d’une bureaucratie sur une population - suppose une certaine forme de rationalité, et non une violence instrumentale.

3) En conséquence, ceux qui résistent ou se rebellent contre une forme de pouvoir ne sauraient se contenter de dénoncer la violence ou de critiquer une institution. Il ne suffit pas de faire le procí¨s de la raison en général. Ce qu’il faut remettre en question, c’est la forme de rationalité en présence. La critique du pouvoir exercé sur les malades mentaux ou les fous ne saurait se limiter aux institutions psychiatriques ; de míªme, ceux qui contestent le pouvoir de punir ne sauraient se contenter de dénoncer les prisons comme des institutions totales. La question est : comment sont rationalisées les relations de pouvoir ? La poser est la seule faí§on d’éviter que d’autres institutions, avec les míªmes objectifs et les míªmes effets, ne prennent leur place.

4) Des sií¨cles durant, l’í‰tat a été l’une des formes de gouvernement humain les plus remarquables, l’une des plus redoutables aussi.

Que la critique politique ait fait grief í l’í‰tat d’íªtre simultanément un facteur d’individualisation et un principe totalitaire est fort révélateur. Il suffit d’observer la rationalité de l’í‰tat naissant et de voir quel fut son premier projet de police pour se rendre compte que, dí¨s le tout début, l’í‰tat fut í la fois individualisant et totalitaire. Lui opposer l’individu et ses intéríªts est tout aussi hasardeux que lui opposer la communauté et ses exigences.

La rationalité politique s’est développée et imposée au fil de l’histoire des sociétés occidentales. Elle s’est d’abord enracinée dans l’idée de pouvoir pastoral, puis dans celle de raison d’í‰tat. L’individualisation et la totalisation en sont des effets inévitables. La libération ne peut venir que de l’attaque non pas de l’un ou l’autre de ces effets, mais des racines míªmes de la rationalité politique.

1) Hymne í Amon-Ríª (Le Caire, vers 1430 avant Jésus-Christ), in Barucq (A.) et Daumas (F.), Hymnes et Prií¨res de l’í‰gypte ancienne, no 69, Paris, í‰d. du Cerf, 1980, p 198.

2) Psaume LXXVIII, 70-72, in Ancien Testament. Traduction oecuménique de la Bible, Paris, í‰d. du Cerf, 1975, p. 1358.

3) Psaume LXXVII, 21, op. cit., p. 1358.

4) Beowulf : roi des Gí¨tes (VIe sií¨cle), connu par le poí¨me écrit au VIIIe sií¨cle en dialeCte anglo-saxon : Beowulf, épopée anglo-saxonne (premií¨re traduction franí§aise par L. Botkine), Havre, Lepelletier, 1877.

5) Archytas de Tarente, Fragments, § 22 (cités par Jean Stobée, Florilegium, 43, 120, Leipzig, B. G. Teubner, 1856, t. II, p. 138), in Chaignet (A. E.), Pythagore et la Philosophie pythagoricienne, contenant les fragments de Phiiolaí¼s et d’Archytas, Paris, Didier, 1874.

6) Gruppe (O. F.), Ueber die Fragmente des Archytas und der älteren Pythagoreer, Berlin, G. Eichler, 1840.

7) Delatte (A.), Essai sur la politique pythagoricienne, Paris, Honoré Champion, 1922.

8) Isocrate, Aéropagitique, in Discours, t. III (trad. G. Mathieu), Paris, Les Belles Lettres, « Collection des universités de France », 1942, § 36, p. 72 ; § 55 ; p. 77 ; § 58, p.78.

9) Platon, Critias (trad. A. Rivaud), Paris, Les Belles Lettres, « Collection des universités de France », 1925, 109 b, p. 257-258 ; 111 c-d, pp. 260-261. La République (trad. í‰. Chambry), Paris, Les Belles Lettres, « Collection des universités de France », 1947, livre l, 343 b, p.29 et 345 c-d, p.32.

10) Platon, Les Lois, livre X, 906 b (trad. í‰. des Places), Paris, Les Belles Lettres, « Collection des universités de France », 1951, t. XI, 1re partie, p. 177.

11) Platon, Le Politique, 261 b-262 a (trad. A. Dií¨s), Paris, Les Belles Lettres, « ColleCtion des universités de France », 1950, pp. 8-9.

12) lbid., 271 e, p.25.

13) lbid., 311 c, p. 88.

14) Cassien (J .), Institutions cénobitiques (trad. J .-C. Guy), Paris, í‰d. du Cerf, coll. « Sources chrétiennes », no 109, 1965.

15) Regula Sancti Benecditi (La Rí¨gle de saint Benoí®t), trad. A. de Vogí¼e, Paris, í‰d. du Cerf, coll. « Sources chrétiennes », no 181, 1972, chap. v : « De l’obéissance des disciples », pp. 465-469).

16) Meinecke (F.), Die Idee der Staatsräson in der neueren Geschichte, Berlin, Oldenbourg, 1924 (L’Idée de la raison d’í‰tat dans l’histoire des temps modernes, trad. M. Chevallier, Gení¨ve, Droz, 1973).

17) Botero (G.), Della ragione di Stato dieci libri, Rome, V. Pellagallo, 1590 (Raison et Gouvernement d’í‰tat en dix livres, trad. G. Chappuys, Paris, Guillaume Chaudií¨re, 1599, livre 1 : « Quelle chose est la raison d’í‰tat », p. 4).

18) Palazzo (G. A.), Discorso del governo e della ragione vera di Stato, Venise, G. de Franceschi, 1606 (Discours du gouvernement et de la raison vraie d’í‰tat, trad. A. de Vallií¨res, Douay, Baltazar Bellí¨re, 1611, 1ere partie : « Des causes et parties du gouvernement », chap. ni : « De la raison d’í‰tat » , p. 14).

19) Chemnitz (B. P. von), Dissertatio de Ratione Status in Imperio nostro romano-germanico (pamphlet publié sous le pseudonyme d’Hippolithus a Lapide, Paris, 1647 ; Intéríªts des princes d’Allemagne, oí¹ l’on voit ce que c’est que cet empire, la raison d’í‰tat suivant laquelle il devrait íªtre gouverné, trad. Bourgeois du Chastenet, Paris, 1712, t. I : Considérations générales sur la raison d’í‰tat. De la raison d’í‰tat en général, § 2, p. 12).

20) Saint Thomas d’Aquin, De regimine Principium ad regem Cypri (1266), Utrecht, N. Ketelaer et G. de Leempt, 1473 (Du gouvernement royal, trad. C. Roguet, Paris, í‰d. de la Gazette franí§aise, coll. « Les Maí®tres de la politique chrétienne » , 1926, pp. 96-98).

21) Machiavel (N.), Il Principe, Rome, Blado, 1532 (Le Prince, trad. R. Naves, suivi de l’Anti-Machiavel, de Frédéric II, Paris, Garnier, 1960).

22) Mayerne (L. Turquet de), La Monarchie aristodémocratique, ou le gouvernement composé des trois formes de légitimes républiques, Paris, J. Berjon, 1611.

23) King (J.), Science and Rationalism in the Government of Louis XIV, Baltimore, The Johns Hopkins Press, 1949.

24) Mayenne (L. Turquet de), op. cit., livre III, p. 208.

25) Lamare (N. de), Traité de la police, Paris, Jean Cot, 1705, 2 vol.

26) Ibid., livre I, chap. I, p. 2.

27) Ibid., p. 4.

28) Hohenthal (P. C. W.), Liber de politia, adspersis observationibus de causarum politiae et justitiae differentiis, Leipzig, G. Hilscherum, 1776.

29) Willebrandt (J. P.), Abrégé de la police, accompagné de réflexions sur l’accroissement de villes, Hambourg, Estienne, 1765.

30) Justi (J. H. Gottlobs von), Grundsätze der Policey-Wirsenschaft, Gí¶ttingen, A. Van den Hoecks, 1756 (í‰léments généraux de police, trad. M. Einous, Paris, Rozet, 1769).

31) Ibid. Introduction : « Principes généraux de police », § 2-3, p. 18.

La coordination a dà» déménager le 5 mai 2011 pour éviter une expulsion et le paiement de près de 100 000 € d’astreinte. Provisoirement installés dans un placard municipal de 68m2, nous vous demandons de contribuer activement àfaire respecter l’engagement de relogement pris par la Ville de Paris. Il s’agit dans les temps qui viennent d’imposer un relogement qui permette de maintenir et développer les activités de ce qui fut de fait un centre social parisien alors que le manque de tels espaces politiques se fait cruellement sentir.

Nous sommes tous des irréguliers de ce systí¨me absurde et mortifí¨re - L’Interluttants n°29, hiver 2008/2009

De la légitimité de frauder les minima et de quelques conseils í cette fin

Pour contribuer àla suite :

• faites connaître et signer en ligne Nous avons besoin de lieux pour habiter le monde.

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Pour ne pas se laisser faire, agir collectivement :

Permanence CAP d’accueil et d’information sur le régime d’assurance-chômage des intermittents du spectacle, lundi de 15h à17h30. Envoyez questions détaillées, remarques, analyses àcap cip-idf.org

Permanences précarité, lundi de 15h à17h30. Adressez questions, témoignages, conseils, analyses àpermanenceprecarite cip-idf.org

À la CIP, 13bd de Strasbourg, M° Strasbourg Saint-Denis
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