Non í l’appropriation bourgeoise du soulí¨vement populaire en Tunisie !

samedi 22 janvier 2011
Dernière modification : jeudi 19 décembre 2019

Une contribution du Mouvement des chí´meurs et précaires en lutte (Mcpl) de Rennes í l’intelligence de la situation en Tunisie.

Soulí¨vement ou révolution ?

Le consensus qui rí¨gne actuellement dans les médias dominants sur la « révolution démocratique tunisienne », la manií¨re dont on est passés en quelques jours des « émeutes » í une « révolution » parce que Ben Ali a quitté le pouvoir et le pays, vise í nous suggérer que l’essentiel est accompli. Le « dictateur » dorénavant en fuite, il s’agit d’engager une « transition démocratique », c’est-í -dire un processus électoral dont il est bien entendu qu’il doit conduire í la victoire d’un parti ou d’une coalition calquée sur le modí¨le des partis de gouvernement européen. Parler de « révolution » aujourd’hui revient í accepter ce fait, qu’il n’y a plus qu’í préserver, consolider un acquis, maintenir l’ordre face aux opportunes exactions des bandes armées de Ben Ali, ce qui est plus consensuel qu’interdire des manifestations contre le pouvoir intérimaire comme cela a été fait il y a quelques jours par l’armée. On devrait plutí´t í nos yeux parler d’un soulí¨vement qui a obtenu le départ de Ben Ali, soulí¨vement victorieux qui n’est -pourrait n’íªtre- que la premií¨re phase d’un processus révolutionnaire. Evidemment, nos gouvernements, une grande part des sympathisants franí§ais í ce soulí¨vement, comme í n’en pas douter une part non négligeable de la population tunisienne, souhaiteraient que ce premier acte soit aussi le dernier.

Par delí l’égrenage du chapelet libéral assimilé í la démocratie

Des élections non truquées, une relative liberté d’expression et d’organisation définies dans un cadre constitutionnel, une plus grande transparence des institutions et une plus grande séparation des pouvoirs, constituent selon tous les « observateurs » le programme politique maximum de la « révolution tunisienne ». La question est toujours ouverte de savoir si le parti de Ben Ali, le RCD, va réellement consentir í un processus qui pourrait le contraindre í partager, voire í perdre le pouvoir. Il faudra certainement une présence déterminée et répétée des révoltés de décembre-janvier dans la rue, une intense pression pour résister au prévisible relí¢chement de l’attention de la « communauté et de l’opinion publique internationales ». Ces dernií¨res sont depuis longtemps habituées í se contenter de simili-progrí¨s et de vagues mesures de « libéralisation » (telles celles qui avaient succédé, un an durant, í la prise de fonction par Ben Ali en 1987, célébrées í l’époque déjí sous le nom de « révolution de jasmin » et qui devaient lui valoir le prix Louise Michel, Démocratie et Droits de l’Homme en 1988). Pour autant, la légitimité réelle qu’ont les révoltés í préserver et í étendre les libertés de parole et d’organisation acquises ces derniers jours -libertés qui pourraient trouver une manií¨re de confirmation dans la tenue d’élections non truquées- ne doit pas masquer quelle est l’opération visée « consciemment » ou non par tous ceux qui ont les moyens de saturer l’espace médiatique. Il s’agit de dicter quelle doit íªtre l’interprétation de ce soulí¨vement et comment le processus politique qu’il ouvre doit suivre la voie d’un alignement sur le modí¨le politique libéral occidental- faute de quoi, toutes les scénarios catastrophes seraient alors possibles : chaos, guerre civile, péril islamiste ou nouvel homme í poigne.

Le soi-disant passage du « social » au « politique »

L’évaporation subite de certains des motifs du soulí¨vement (chí´mage, mal-logement, vie chí¨re, sentiment d’humiliation des pauvres et déshérités d’íªtre maintenus í l’écart des richesses et du pouvoir d’influer sur leurs conditions d’existence) n’est pas l’effet du hasard. Ces raisons, généralement évoquées í chaque fois que des émeutes se produisent au Maghreb, mais aussi, trí¨s récemment en Grí¨ce et il n’y a pas si longtemps en France, sont communes í ceux qui sont censés íªtre voués í une répression séví¨re : sort bon pour des « émeutiers » -quand ce ne sont pas des « casseurs ». Le passage de l’ « émeute » í la « révolution » dans le discours médiatique s’est immédiatement accompagné de l’élimination de ces raisons en jeu dans la plupart des révoltes contemporaines. L’élimination de ces raisons a pour corollaire immédiat la prise en main de la révolte par le capital tunisien (relativement « divisé » entre « critiques » de Ben Ali et « fidí¨les » cependant pas au point de refuser la recherche d’un compromis), mais aussi franí§ais et international, jusqu’ici pour le moins complaisants envers des « excí¨s » d’accaparement des richesses vis-í -vis desquels ils ont désormais des objections de principe. Identifier une telle reprise en main du mouvement par la bourgeoisie ne signifie pas que les révoltés soient déjí vaincus, mais que les capitalistes ont aujourd’hui l’initiative, avec l’espoir de tuer la révolte dans l’Å“uf, de lui dicter son « nécessaire » devenir capitalo-parlementaire, en rétablissant le pouvoir contesté avec quelques aménagements.

Les affaires reprennent

N’en doutons pas, si l’armée intervient si vite aprí¨s la chute de Ben Ali (í laquelle elle a fortement contribué en lui retirant son soutien), ce n’est pas seulement pour protéger la population mais aussi pour rétablir au plus vite l’ordre et la stabilité, conditions premií¨res í la reprise des activités économiques. Si l’action de l’armée est, semble-t-il, bien acceptée, voire encouragée par de nombreux tunisiens, c’est aussi qu’existe pour le moment un consensus sur le fait que l’économie, et au fond le capitalisme, doivent reprendre leur cours. Les pillages sélectifs des biens du clan Ben Ali (míªme s’il n’est pas du tout certain que tous les autres, les « mauvais » pillages, bien allusivement rapportés, puissent íªtre exclusivement imputés í des manÅ“uvres de provocation des fidí¨les du président) font systí¨me avec l’idée que mettre fin au « pillage » de l’économie par Ben Ali suffit largement en termes de réforme économique. Ce í quoi applaudit avec beaucoup d’í propos Mme Parisot, salivant déjí sur les parts du gí¢teau que son « clan » espí¨re pouvoir récupérer.

C’est pas la rue qui gouverne !

Cette manÅ“uvre d’appropriation bourgeoise du soulí¨vement populaire semble d’autant plus aisée qu’en l’absence d’organisations populaires fortes, qu’elles soient partisanes, syndicales ou assembléistes, qui posent aujourd’hui la question du pouvoir politique en rapport concret avec l’organisation du travail et l’administration des subsistances, l’alternative au capitalisme -du moins, í nos yeux lointains- se limite aux gestes de confrontation avec la police, d’incendie des symboles du pouvoir et de pillage. On peut néanmoins espérer que les formes organisationnelles nées avec le soulí¨vement et se structurant aujourd’hui í travers les comités d’autodéfense ne se laissent pas désarmer au point de laisser í nouveau í l’armée et í une police « épurée » le monopole de la violence légitime. Pour autant, et n’en déplaise au lyrisme ambiant, il n’y a pas eu d’insurrection, de prise d’armes en Tunisie, et qu’on le veuille ou non, ces comités sont pour le moment subordonnés í l’armée et pas l’inverse.

A moins de céder aux sirí¨nes ultra-conformistes des médias franí§ais, il serait aberrant de croire qu’un gouvernement élu aprí¨s la reddition de la rue, pourrait faire autre chose que de chercher í développer le capitalisme tunisien selon les diktats des capitalistes, des banquiers et des économistes nationaux et internationaux, c’est-í -dire avec les míªmes incidences pour les conditions de vie des classes populaires. Seul un puissant mouvement « de classe », « anticapitaliste », pourrait ne serait-ce qu’imposer des concessions aux capitalistes, comme c’est le cas en Bolivie ou au Venezuela. Dans la situation actuelle, la stabilisation de la « révolution démocratique » est ce qui exige d’étouffer toute velléité de poser la question du contrí´le populaire sur l’économie, de l’intervention populaire sur les prix, les salaires, l’emploi, la gestion des services publics...

Ingérence et prise de parti

Dans le discours soudainement terriblement révolutionnaire des journalistes européens qui se demandent "í quand la contagion dans tous les pays arabes », il ne faudrait pas oublier que c’est exactement í partir du point de vue d’une supposée supériorité de nos régimes politiques européens, qui auraient atteint un niveau de civilisation, de culture et de liberté qu’on pourrait objectivement dire supérieur- qu’on construit des consentements capables de laisser faire les offensives militaires en Irak, en Afghanistan ou ailleurs. Il est curieux que le gouvernement franí§ais cherchant í justifier son attitude d’avant la chute de Ben Ali se soit abrité derrií¨re le principe de « non-ingérence », habituellement invoqué par les adversaires des interventions militaires des pays occidentaux visant í installer des gouvernements í leur solde dans les Etats qualifiés de « voyous ». Nous ne pensons pas que la question soit de choisir entre un rí´le de censeur des agissements des Etats í l’aune de notre supposé modí¨le, et celui de défendre en toutes circonstances la non-intervention en invoquant le respect de la souveraineté des Etats. Il ne s’agit pas de choisir entre ingérence et non-ingérence, mais de prendre parti pour les révoltés de Tunisie, contre tous ceux qui chercheront í restreindre leur volonté d’émancipation. Prise de parti qui implique de chercher d’abord en quoi leur révolte résonne avec nos combats, ici et maintenant, contre les gouvernements et capitalistes franí§ais et occidentaux.

Dans ces conditions, si l’on ne veut pas faire chorus, comme tout nous y incite, avec les adversaires de la démocratie qu’ils assimilent au capitalisme (qui se détourneront du soulí¨vement en Tunisie aussi vite qu’ils n’en auront célébré les gestes émeutiers) nous ne pouvons qu’affirmer que la démocratie en Tunisie comme ailleurs réside dans le soulí¨vement lui-míªme et son prolongement sous des formes diverses (manifestations, grí¨ves, assemblées, réquisitions, comités de quartier et d’auto-défense, insurrection armée...). La conquíªte des droits politiques que la situation actuelle permet d’espérer doit íªtre au plus tí´t utilisée pour l’auto-organisation populaire, faute de quoi le reflux du mouvement risque de s’accompagner rapidement de limitations draconiennes í l’usage de ces droits.

Le 19 Janvier 2010, Mouvement des Chí´meurs et Précaires en Lutte de Rennes,

mcpl2008 gmail.com

Dégagitude et tunisification, CQFD, Mars 2011

Un site de référence sur les soulí¨vements en cours, pour la Tunisie : http://setrouver.wordpress.com/cate...


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