La puissance du nous

jeudi 18 décembre 2003
Dernière modification : samedi 7 mai 2011

J’ai appris à parler cet été, à trente cinq ans. J’ai appris que je
parlais mieux quand je disais nous, parce que j’étais plus nombreux.
J’ai appris que cela n’a pas fait plaisir à tous que l’on prenne ainsi
la parole, parce que prendre la parole, c’est toujours la prendre à
quelqu’un. J’ai appris que le ministre de la culture célèbre avec
entrain nos funérailles. J’ai appris qu’un artiste avait le droit de
parler de papillons et de fleurs bleues, parce qu’un artiste, même
intermittent, c’est quand même un poète.

Mais j’ai aussi appris qu’un artiste ne devait pas parler de chômage, d’argent ou d’Unédic, parce que ce sont des mots trop vulgaires pour un poète. J’ai appris à aimer cette vulgarité, à vulgariser cette vulgarité. J’ai appris des nouveaux gros mots : intermittence, droit de grève, droits collectifs, défense des précaires. J’ai appris que j’avais le droit de parler de ce qui me
regarde, et que ça, c’est ce qu’il y a de plus intolérable pour ceux qui nous gouvernent.

Mais j’ai aussi appris que j’avais le droit de parler de ce qui ne me regarde pas, parce que bientôt, tôt ou tard, inéluctablement, ça me regardera. Je n’ai pas appris que je ne gagnerais pas d’argent en faisant du théâtre. Je le savais déjà. Mais j’ai appris que je ne voulais pas que ceux qui veulent gagner de l’argent s’occupent de mon théâtre.
J’ai appris à présenter un J.T.

Pour la première fois, je n’ai pas appris mon texte par cœur. Je l’ai inventé. Et je suis prêt à continuer. J’ai appris que les formules mathématiques sont des constructions du monde, et que ce monde ne ressemble pas à celui que j’avais imaginé. J’ai appris que l’on pouvait changer les formules pour changer le monde.

En première S, j’ai appris à tracer une courbe de fonction
du second degré pour faire plaisir à mon père. Moi, je n’en voyais pas
l’intérêt. En terminale C, je lui ai appris que je voulais faire du
cinéma et il a tiré la gueule. Quand bien plus tard, j’ai pu lui
apprendre ce qu’était l’intermittence, j’ai commencé à respirer.

Par hasard, cet été seulement, j’ai appris, en les traçant, que des courbes
bien pensées pouvaient être belles et socialement équitables. J’ai
appris à un logiciel à dessiner les contours de ce qui n’est pas
encore. J’ai pris ma revanche sur la trigo, les dérivées et j’ai
conquis d’insoupçonnables royaumes adjacents. Cet été quand j’ai appris
le jour même l’annulation du film sur lequel j’allais bosser, je me
suis encore dit que j’aurais dû écouter mon père, apprendre un métier
stable, prof ou médecin. Cet été, j’ai appris que les profs et les
médecins ne cotisent pas à l’Unédic. Quand j’ai appris que certains
allaient voter à l’A.G. contre notre plafond de cumul, j’ai voulu aller
leur casser la gueule. Quand j’ai appris que les syndicats signataires
avaient re-signé j’ai failli tout arrêter. J’ai appris que la peur, c’est comme une bombe lacrymo, il faut essayer de la retourner au plus vite à l’expéditeur. Je n’ai pas réussi à apprendre si les auteurs du protocole étaient bêtes, machiavéliques, ou les deux. Un vendredi soir, à la CFDT, Danièle Rived m’a appris l’abjection. J’ai appris qu’on peut se marrer en écrivant à plusieurs une réforme de l’UNEDIC. Ce que j’ai
appris, j’ai essayé de l’apprendre aux autres. Je n’ai toujours pas appris à dire merci : tout ce que les autres m’ont appris, je ne sais pas comment le leur rendre.

J’ai appris en 1996 ce qu’était un régime
paritaire d’assurance chômage. J’ai appris que cela consiste à décider
du sort d’un grand nombre de gens sans leur demander leur avis. J’ai
appris qu’on pouvait être heureux et fier de faire partie de ces gens.
J’ai appris à me mettre en colère, et que seule, cela ne sert pas à
grand chose. J’ai appris que je pouvais être nombreuse. J’ai appris que
les dispositifs sociaux étaient faits pour qu’on ne puisse pas les
comprendre. J’ai appris à les comprendre. J’ai appris qu’ils
fonctionnent souvent à la manière du billard, par la bande. J’ai appris
qu’à leur sale petit jeu, on pouvait être les plus malins. J’ai appris
ce qu’était un salaire journalier de référence.

C’est un intermittent qui me l’a appris. J’ai appris ce qu’était une visite domiciliaire pour contrôler le RMI. C’est un agent de la caisse des allocations
familiales venu fouiller dans mon panier de linge qui me l’a appris.
J’ai appris que faire le comédien-mathématicien, la standardiste-monteuse, le vidéaste-juriste en droit social, le régisseur-rédacteur, cela pouvait être joyeux et efficace. J’ai appris à cultiver le bâtardise. J’ai appris qu’on pouvait être payé pour faire des choses qu’on aime faire. J’ai appris que le plus souvent, ce n’est
pas le cas. J’ai décidé de le faire quand même.

J’ai appris qu’un expert officiel c’est celui
qui manipule les chiffres et que l’expert du quotidien c’est celui qui
les restitue. J’ai appris à aimer les mathématiques, à regretter
d’avoir été si nulle à l’école et qu’il n’y a rien de plus beau qu’une
équation bien posée. J’ai appris que je n’avais pas fait 68 et qu’on me
le reprochait, mais que je donnerai bientôt des leçons de résistance.
J’ai appris que dire la vérité était une insulte. J’ai appris que
l’intermittence était ma liberté et que celle-ci était bafouée.

J’ai appris qu’un accord reconnu par tous comme destructeur, inique et
inefficace pouvait être considéré comme une grande avancée sociale.
J’ai appris qu’avoir des idées avant les autres était un sport de
combat. J’ai appris que quand on croyait avoir appris, il fallait tout
recommencer. J’ai appris à aimer ma boulette et qu’elle me le rendait
bien. J’ai appris que faire la potiche dans des débats officiels était
un acte hautement engagé. J’ai appris que l’hystérie masculine était
une des données clé de la lutte.

J’ai appris que le temps est la première
chose dont le pouvoir veut nous priver. J’ai appris à lire un
protocole. J’apprends aux Medef de tous poils qu’ils m’ont sur le dos
pour un bon moment. J’ai appris que les deux mots les plus dur à
entendre pour le pouvoir sont non et pourquoi. J’ai appris que les gens
décident en fonction de données qui n’ont rien à voir avec le problème.
J’ai appris la gratuité. J’ai appris que le chantage (à la précarité, à
l’exclusion) est un levier puissant du pouvoir. J’ai appris que
l’opacité en est un autre. J’ai appris à regarder travailler les R.G.
J’ai appris qu’un ministre de la culture ne sert pas forcément la
culture.

J’ai appris la puissance du nous. J’ai appris
que plus jamais je n’accepterais que quelqu’un décide de notre sort
sans nous consulter. J’ai appris qu’il n’y a rien de plus beau qu’un
mouvement collectif autonome. J’ai appris à devenir nuisible. J’ai
appris que nos actions ne connaîtront pas de pause.

Article de la commission propositions/revendications de la Cip-idf paru dans les Inrockuptibles du 17.12.03.

La puissance du nous

Un autre angle : Simondon, Individu et collectivité. Pour une philosophie du transindividuel, Muriel Combes


Le nouveau modèle de la Coordination Nationale est à télécharger

Sur le régime d’assurance chômage des intermittents du spectacle, Permanence CAP d’accueil et d’information sur les droits : les lundis de 15h à 18h à la CIP-idf, 10 bd de Strasbourg, Paris 10e
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Pour ne pas se laisser faire, agir collectivement, venez aux Permanences précarité, les lundis de 15h à 17h30, 10 bd de Strasbourg, Paris 10e
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Lutter est nécessaire, mobilisons-nous pour de nouveaux droits sociaux.

Nous sommes tous des irréguliers de ce système absurde et mortifère, éditorial et sommaire de L’Interluttants n°29, hiver 2008/2009

Enrayons la machine à précariser, mettons en crise Pôle emploi

Adresse originale de l'article : http://www.cip-idf.org/spip.php?article926