Le 13 février 2013, Djamel Chaar s’immole par le feu
À la suite d’une erreur de pointage, Djamel Chaar s’était vu réclamer le remboursement de versements considérés indus par Pôle emploi puis refuser ses droits à l’indemnisation chômage.
Après de nombreuses réclamations, il avait envoyé un courrier à son agence Pôle emploi annonçant son intention de se suicider dans ses locaux le lundi 13 février. La réponse de Pôle emploi fut ce jour là d’appeler la police pour lui interdire de faire intrusion dans l’agence. Ne pouvant accéder au site, Djamel Chaar s’est immolé sur un parking à une centaine de mètres de la porte de l’agence Pôle emploi. Il marche trente-huit mètres en direction de l’agence Pôle emploi avant de s’écrouler.
Devant l’émotion soulevée par ce geste, le 22 mars 2013, le directeur de Pôle emploi publie une tribune dans le journal Le Monde.
Les agents d’exécution, les protocoles changent, l’idéologie demeure. Voilà pourquoi un an après, il nous a paru pertinent de relire cette tribune.
En voici des extraits et les réponses qu’elle nous a inspirées.
« Arrêtons de caricaturer injustement Pôle emploi !
(...)
Être présents pour ceux qui en ont le plus besoin, c’est tout le sens de l’engagement des agents de Pôle emploi qui assurent cette mission de service public avec professionnalisme et détermination. »
Djamel Chaar accumulait les contrats courts, d’intérim, de toutes sortes. Il lui fallait 610 heures pour ouvrir des droits ; il en a 720 sur la période de référence, donc largement assez pour se sentir tranquille. Or une partie de ces heures avait été déclarée tardivement, ainsi que cela se pratique souvent dans l’intérim. Il avait donc reçu des indemnités pour des jours en fait travaillés. Pôle emploi avait reçu par ailleurs la déclaration de son employeur et corrigé l’erreur, et réclamé un indu, un trop-perçu à Djamel Chaar. De par ce fait Pôle emploi reconnaît bien ces heures comme travaillées, mais ces mêmes heures Pôle emploi, arbitrairement, refuse de les comptabiliser pour une nouvelle ouverture de droits. Djamel Chaar se retrouve donc avec pas assez d’heures sur la période examinée, et reçoit une lettre de notification de refus d’ouverture de droits.
C’est la double peine. Il y a fort à parier que si Djamel Chaar avait été en justice, ces heures-là auraient été évidemment réintégrées. On ne peut pas d’un côté reconnaître officiellement que ces heures ont existé pour réclamer un indu et, de l’autre côté, ne pas les reconnaître pour une ouverture de droits. Mais dans la zone de non-droit qu’est Pôle emploi : si. Rappelons que les décisions de Pôle emploi ne sont jamais argumentées, et encore moins issues d’un débat contradictoire. Ce sont des notifications qui tombent par la poste, comme autant de sentences.
« L’immolation par le feu d’un demandeur d’emploi, le 13 février, devant l’une de nos agences a été un choc et a profondément ému l’ensemble des agents de Pôle emploi. Cet acte d’une violence inouïe contre soi, mais aussi contre les institutions nous a rappelé que nous étions, comme d’autres, le lieu de l’expression de la détresse la plus aiguë.
(La définition du mot « violence » est une « Force exercée par une personne ou un groupe de personnes pour soumettre, contraindre quelqu’un ou pour obtenir quelque chose. »).
Ce qui scandalise le directeur de Pôle Emploi, c’est que l’homme qui s’est immolé prétende changer le cours des choses à Pôle Emploi.
Un acte « inouï » est un acte qui « n’a jamais été ouï ». À comprendre la lettre on saisit que le signataire se promet bien de ne jamais l’ouîr la parole de Djamel Chaar lorsqu’il s’immole par le feu.
L’immolation est pour le directeur, non seulement une agression contre lui-même, mais aussi non pas seulement contre Pôle Emploi, mais contre « les institutions ». C’est toute la république qui est agressée par ce chômeur et qui doit se défendre par la plume du directeur de Pôle Emploi.
Enfin, il n’est pas innocent que le directeur de Pôle emploi se refuse à donner son nom au suicidé : Djamel Chaar. Aurait-il été plus indécent qu’il le présente par son numéro identifiant ?
« Alors que la mission des conseillers de Pôle emploi n’a probablement jamais été aussi difficile, Pôle emploi est l’objet ces derniers mois de toutes les critiques. Comme un exutoire, un bouc émissaire face à une crise qui dure, les attaques se multiplient, présentant notre service public comme une machine déshumanisée... »
« Machine déshumanisée » : c’est en effet une excellente définition de Pôle emploi. Il fut un temps où les chômeurs étaient reçus à l’Assedic ou à l’ANPE. Maintenant, vous reçoivent dans les agences de Pôle emploi des agents dont la mission est de vous inviter à appeler la plate-forme téléphonique de Pôle emploi, le 3949. Cette plate-forme téléphonique est systématiquement engorgée... Depuis la fusion Anpe/Assedic, les agents qui travaillaient aux Assedic sont assez mal formés pour les questions Anpe et les agents Anpe sont très mal formés pour répondre aux questions techniques d’indemnisation chômage. Ils sont par ailleurs, de l’aveu même de leurs syndicats, trop peu nombreux pour assurer un vrai suivi des chômeurs et répondre à leurs questions.
« ...radiant automatiquement... »
Oui, Pôle emploi radie automatiquement. C’est si notoire que le médiateur national de Pôle emploi a émis une fiche réclamant la fin de cette pratique. Djamel Chaar était une des victimes de ces radiations automatiques. Régulièrement, nous recevons aux permanences de la CIP des chômeurs qui ont vu leur indemnité coupée, uniquement parce que Pôle Emploi avait détecté une anomalie dans le dossier, avant tout examen, avant toute demande d’explication, Pôle emploi arbitrairement instaure avec le chômeur un rapport de force et coupe ses moyens de subsistances, et donc aussi ses capacité à se défendre. C’est la raison pour laquelle les litiges avec Pôle emploi se retrouvent très rarement posés devant des tribunaux, les chômeurs n’ayant pas les moyens de se défendre. Et pourtant, en général, un recours administratif suffit, et Pôle emploi finit par réintégrer ces chômeurs, qui retrouvent une indemnisation. Car rappelons-le, les fraudes avérées, organisées, sont très rares. La plupart des litiges sont des erreurs de bonne foi. Voilà pourquoi nous réclamons que Pôle emploi cesse de radier et de couper l’indemnisation chômage a priori. Nous revendiquons comme une dignité minimum que Pôle emploi considère les chômeurs dans une logique de confiance et non de défiance.
AMÉLIORER LA QUALITÉ DU SERVICE
« (...) Loin de la caricature d’un service public inerte et passif face à la crise, les agents de Pôle emploi sont en première ligne pour faire face à l’augmentation du chômage. Nous avons recueilli plus de 3 millions d’offres et accompagné 1,5 millions de placements durables en 2012. Chaque jour, nous traitons plus de 400 000 appels, recevons plus de 100 000 demandeurs d’emploi dans nos agences, auxquels s’ajoutent près de 1 million de connexions sur notre site Internet. »
Oui, tout comme Pôle emploi radie automatiquement, Pôle emploi falsifie ses chiffres. Trois millions d’offres, trois millions de chômeurs égale une offre par chômeur, peut-on s’imaginer. On peut aussi croire que, puisqu’il y a un millions et demi d’offres validées, il n’y a donc que la moitié des chômeurs qui ont répondu à une offre. Or ce que le directeur présente comme une grande victoire contre le chômage, ce sont des chiffres cumulés. La réalité, c’est que, en février 2013 (le mois d’avant l’écriture de la tribune du directeur de Pôle emploi) , il y avait 228 000 offres pour cinq millions de demandeurs d’emploi, c’est à dire 5 %. Il n’y a pas de quoi pavoiser. De plus, sur ces 228 000 offres, une partie n’est pas légale : des emplois non rémunérés par exemple. Il faut savoir aussi que sur ces offres, 80 % sont des CDD. 80 % des embauches se font en CDD. Et 75 % – là, le chiffre est énorme – sont des offres de moins d’un mois. Parler d’« 1,5 millions de placements durables en 2012 » est de la manipulation : 75 % de ces offres sont des offres de moins d’un mois. 7,7 millions de personnes sont inscrites à Pôle emploi et seulement 41 % de ces personnes inscrites sont indemnisées. Pourquoi ? Protocole après protocole d’accord, les règles d’indemnisation se durcissent. La variable d’ajustement, c’est toujours la variable humaine. On ne cherche pas d’autres sources de financement à Pôle emploi.. Dans le cas de Djamel Chaar, il aurait été légitime qu’il soit indemnisé, puisqu’il répondait aux critères d’éligibilité, mais Pôle emploi à l’intérieur d’un protocole déjà inique rajoute des règles pour que même ceux qui devraient être indemnisés ne le soient pas. Nous le disons : quand bien même nous obtiendrions une amélioration du protocole, si Pôle emploi persistait à appliquer sa politique de défiance, de contrôle, de radiation et de non-droit, les améliorations obtenues seraient vaines.
Enfin, on aurait pu imaginer que, plutôt que ces données chiffrées qui ne signifient rien, le directeur de Pôle emploi aurait eu à cœur de rappeler que la mission des agents de Pôle emploi est d’assurer l’exercice d’un droit. L’auteur nous signifie clairement ici son cœur de métier : faire du chiffre. Il y a pour le moins un paradoxe à refuser d’être présenté par autrui comme une « une machine déshumanisée » et à présenter son apologie par un alignement de chiffres.
AGRESSIONS PHYSIQUES ET VERBALES
« Alors que les agents de Pôle emploi sont pleinement mobilisés, la multiplication des critiques les expose dangereusement, car elle génère dans les agences des agressions physiques et verbales de plus en plus nombreuses et parfois violentes. Pour les conseillers, cette image caricaturale peut se révéler aussi lourde à porter que la charge de travail liée à l’augmentation du chômage. »
Donc : questionner le fonctionnement de Pôle emploi, c’est mettre en danger les conseillers. Ces agents sont donc le bouclier humain derrière lequel s’abritent leur directeur, et ses mandataires, gestionnaires de l’Unédic, qui eux ne sont responsables de rien .
(...)
« Nous avons également engagé des projets très innovants qui feront de Pôle emploi, et c’est mon ambition, un service public de référence. (...) nous allons lancer un portail des offres d’emploi qui permettra aux demandeurs d’emploi et aux entreprises de pouvoir accéder sur un site unique aux offres publiées sur Internet afin de renforcer la transparence du marché du travail et de lutter contre sa sélectivité ; pour s’adapter aux besoins des demandeurs d’emploi et pour prendre en compte les nouveaux usages numériques, nous expérimenterons une offre d’accompagnement 100 % Web pour les demandeurs d’emploi volontaires. »
On peut s’inquiéter pour la santé mentale du directeur de Pôle emploi. Comment peut-il défendre comme outil d’humanisation, d’accompagnement, de personnalisation la création d’un portail numérique ? Le directeur de Pôle emploi ne retrouve-t-il de la chaleur qu’en passant le portail qui le mène à son domaine enchanté : celui des chiffres, et du traitement informatique des données ? Oui, dans cette univers-là, il est certain qu’il ne sera jamais incommodé par l’irruption d’un Djamel Chaar en chair et en os.
« Quatre ans après sa création difficile, je souhaite que Pôle emploi s’ouvre davantage sur l’extérieur. Très concrètement, cela signifie que nous allons nouer de nouvelles coopérations et partenariats, nous ouvrir aux chercheurs qui s’intéressent à Pôle emploi, mais aussi être plus transparents et mieux communiquer sur nos projets et nos actions. »
« Pôle emploi doit s’ouvrir sur l’extérieur ». Pourquoi Djamel Chaar a-t-il marché en feu trente-huit mètres en direction de la porte de Pôle emploi ? Parce que la réponse de Pôle emploi à ses courriers où il annonçait son intention de se suicider fut d’appeler la police afin de protéger le bâtiment de son intrusion.
« Cette transformation est la condition indispensable pour doter notre pays d’un service public plus solide et plus efficace. Sa réussite repose en revanche sur le soutien et l’implication de tous. »
In cauda venenum : d’avance, il est clairement dit que si Pôle emploi ne parvient pas à devenir « un service public plus solide et plus efficace », ce ne sera pas la responsabilité de ses dirigeants, mais par le défaut « de soutien et d’implication » de qui ? Des travailleurs précaires ? du personnel de Pôle emploi ? De tout le monde et de personne ? En tout cas, si d’autres suicides devaient se produire, ce ne sera pas la faute du directeur de Pôle emploi qui aura pris la peine lui de rédiger cette lettre, mais de tous ceux qui entravent le fonctionnement harmonieux de sa « machine déshumanisée, radiant automatiquement, falsifiant ses statistiques ».
Cet article est paru dans L’Interluttants n°33, été 2014.